Le rêve états-unien

Le « modèle » en question ne date pas d’hier. Dès l’indépendance (1776), ce sont les propriétaires d’esclaves qui ont imposé leur vision d’une société « libre ». Après la guerre civile (1866) où les dominés noirs et blancs se sont soulevés, la fin du « royaume » sudiste s’est transformée en un régime d’apartheid et d’oppression. Au début du vingtième siècle, les dominants ont organisé une véritable guerre civile contre les syndicats et contre les immigrants.

Par la suite toutefois, le vent a tourné. Les dominants ont dû céder. Les militants syndicaux et les partis de gauche ont organisé d’immenses résistances. Devant ces luttes et la grande crise capitaliste des années 1930, les dominants ont bifurqué vers le grand compromis keynésien. En dépit des attaques contre le mouvement social dans les années 50 (le maccarthysme), les grandes luttes sociales ont continué avec le mouvement pour les droits civiques et de puissantes résistances ouvrières dans les grands centres industriels du nord. Mais dans les années 1980 toutefois, les dominants ont profité d’une nouvelle crise pour imposer le virage néolibéral. Le mouvement syndical a été brisé, la privatisation et la déréglementation tout azimut ont permis le retour du capitalisme sauvage, d’où la crise actuelle émerge.

Aujourd’hui, l’empire américain est chancelant. La tentative aventurière de Bush et des néoconservateurs de repartir à la conquête du monde s’est terriblement affaiblie devant la résistance des peuples. L’hégémonie des États-Unis sur les pays riches (Union européenne, Japon) est contestée, d’autant plus que les firmes américaines sont de moins en compétitives sur le plan économique et technologique. La domination d’une voyoucratie financière a mis l’économie par terre. La gouvernance interne pendant ce temps s’effiloche devant la croissance de gigantesques « poches de pauvreté » et l’émiettement des couches moyennes.

L’arrivée au pouvoir de Barak Obama dans ce contexte a posé plusieurs questions. Certes au départ, Obama a été perçu comme le candidat du changement, qui allait restructurer la société et l’économie états-unienne et l’orienter dans une autre direction. Par contre au fur et à mesure que le temps passe, il appert que le Président a les mains trop liées par les élites traditionnelles qui veulent à peine réparer les dégâts de la crise, mais surtout qui pensent en profiter en restructurant davantage et de manière plus violente. Les couches populaires et moyennes doivent payer, point à la ligne. Quant à la politique états-unienne face au reste du monde, la réponse est dans la lignée de la « guerre sans fin » et de la politique d’affrontement, quitte à en accommoder les formes. En clair, l’occupation, voire la « réingénierie » du monde, à commencer par le Moyen-Orient, reste à l’ordre du jour, de même qu’une posture agressive envers la Russie, la Chine et d’autres puissances dites émergentes.

Le Canada dans le sillon

Cette évolution agressive des États-Unis s’est largement imposée sur l’échiquier canadien. Dès les années 1980, Brian Mulroney a accéléré l’intégration de l’économie canadienne dans le cadre de l’ALÉNA, un projet unanimement approuvé par les élites canadiennes et québécoises. Non seulement les dominants canadiens étaient contents d’avoir un plus grand accès au marché états-unien, mais aussi et surtout, ils savaient que cette intégration allait se transformer en nivellement par le bas au niveau des conditions sociales. Ainsi ce n’est pas un hasard que le système d’assurance chômage canadien s’est alors aligné sur les États-Unis, en clair pour diminuer massivement les redevances aux sans-emploi. Depuis, les élites réclament encore plus d’intégration, en clair, de subordination, dans une sorte d’ALÉNA-plus, et qui porte le nom du « Partenariat pour la sécurité et la prospérité », et qui alignerait ce qui reste de souveraineté canadienne sur les impératifs états-uniens, notamment en matière d’immigration, de sécurité, de politiques du travail.

Sous la gouverne de Stephen Harper, cet « alignement » s’est aggravé et accéléré. Le gouvernement canadien a décidé de « réarmer » le pays, très peu pour protéger la « souveraineté canadienne», mais pour agir en tant que supplétif plus efficace dans les aventures états-uniennes dans le monde, en Afghanistan notamment. M. Harper est aussi devenu le boutefeu de Washington sur plusieurs dossiers contentieux comme la Palestine ou l’expansion de l’OTAN en Europe, une manœuvre qui risque de rouvrir la guerre froide.

Face à cette évolution, la société québécoise et canadienne a démontré à plusieurs reprises son opposition. Aujourd’hui que le nuage de fumée est retombé sur l’ALÉNA, il appert en effet que notre dépendance face aux États-Unis est un véritable obstacle. Face à la « guerre sans fin » déclenchée par Bush, la résistance des gens a été démontrée plusieurs fois, notamment lors des puissantes manifestations contre la guerre en Irak. Mais de toute évidence, ce n’est pas assez pour faire changer d’avis ceux qui gouvernent et dominent.

Bush à Montréal

C’est alors que la Chambre de commerce du Montréal métropolitain décide de s’afficher avec l’ex-Président George W. Bush. On nous dit qu’il nous « livrera ses réflexions » sur les grands enjeux mondiaux actuels et qu’il sera invité à participer à une « discussion » avec l’ancien ministre libéral John Parisella recyclé en tant qu’expert sur les États-Unis. Ce n’est pas tout le monde qui est convié puisque le prix d’admission est « seulement » de $350 (taxes en sus). Il faut dire que George W exige d’exorbitants honoraires pour ses prestations. À date (et contrairement aux anciens présidents états-uniens), très peu d’institutions, de municipalités et de gouvernements ont accepté de se prêter à ce jeu. Il faut donc remercier la Chambre de commerce pour son originalité. Cependant, le choix est éthiquement questionnable.

Selon les estimations les plus conservatrices, la catastrophique invasion de l’Irak a causé la mort d’au moins 500 000 personnes. La mise en place par Washington de prisons plus ou moins secrètes aux quatre coins du monde a mené des milliers d’innocents à la torture et à la mort. En 2007, le monde est passé à un cheveu d’une attaque nucléaire contre l’Iran, ce que les généraux états-uniens ont réussi à bloquer contre la volonté de Bush et de son acolyte Dick Cheney. Et c’est ce monsieur qu’on invite à « discuter ». Il ne serait pas surprenant le 22 octobre devant l’hôtel Reine-Élizabeth qu’il y ait une foule non pas pour accueillir l’ex-président mais pour protester.