Le rêve états-unien

Le rêve des élites montréalaises, québécoises, canadiennes, est depuis longtemps de s’intégrer dans le vaste ensemble nord-américain qu’on présente comme le « modèle » de la prospérité et de la sécurité.  Au-delà de les nuances politiques qui les séparent (nationalistes ou fédéralistes, centristes ou droitiers), la majorité des dominants admire le « modèle » parce qu’il est puissant, parce qu’il se reproduit envers et contre le reste du monde depuis plus de 60 ans, parce qu’il repose sur une société où les dominés sont disloqués et transformés en consommateurs individualisés et assommés.
Par Mis en ligne le 14 septembre 2009

Le « modèle » en ques­tion ne date pas d’hier. Dès l’indépendance (1776), ce sont les pro­prié­taires d’esclaves qui ont imposé leur vision d’une société « libre ». Après la guerre civile (1866) où les domi­nés noirs et blancs se sont sou­le­vés, la fin du « royaume » sudiste s’est trans­for­mée en un régime d’apartheid et d’oppression. Au début du ving­tième siècle, les domi­nants ont orga­nisé une véri­table guerre civile contre les syn­di­cats et contre les immigrants.

Par la suite tou­te­fois, le vent a tourné. Les domi­nants ont dû céder. Les mili­tants syn­di­caux et les partis de gauche ont orga­nisé d’immenses résis­tances. Devant ces luttes et la grande crise capi­ta­liste des années 1930, les domi­nants ont bifur­qué vers le grand com­pro­mis key­né­sien. En dépit des attaques contre le mou­ve­ment social dans les années 50 (le mac­car­thysme), les grandes luttes sociales ont conti­nué avec le mou­ve­ment pour les droits civiques et de puis­santes résis­tances ouvrières dans les grands centres indus­triels du nord. Mais dans les années 1980 tou­te­fois, les domi­nants ont pro­fité d’une nou­velle crise pour impo­ser le virage néo­li­bé­ral. Le mou­ve­ment syn­di­cal a été brisé, la pri­va­ti­sa­tion et la déré­gle­men­ta­tion tout azimut ont permis le retour du capi­ta­lisme sau­vage, d’où la crise actuelle émerge.

Aujourd’hui, l’empire amé­ri­cain est chan­ce­lant. La ten­ta­tive aven­tu­rière de Bush et des néo­con­ser­va­teurs de repar­tir à la conquête du monde s’est ter­ri­ble­ment affai­blie devant la résis­tance des peuples. L’hégémonie des États-Unis sur les pays riches (Union euro­péenne, Japon) est contes­tée, d’autant plus que les firmes amé­ri­caines sont de moins en com­pé­ti­tives sur le plan éco­no­mique et tech­no­lo­gique. La domi­na­tion d’une voyou­cra­tie finan­cière a mis l’économie par terre. La gou­ver­nance interne pen­dant ce temps s’effiloche devant la crois­sance de gigan­tesques « poches de pau­vreté » et l’émiettement des couches moyennes.

L’arrivée au pou­voir de Barak Obama dans ce contexte a posé plu­sieurs ques­tions. Certes au départ, Obama a été perçu comme le can­di­dat du chan­ge­ment, qui allait restruc­tu­rer la société et l’économie états-unienne et l’orienter dans une autre direc­tion. Par contre au fur et à mesure que le temps passe, il appert que le Président a les mains trop liées par les élites tra­di­tion­nelles qui veulent à peine répa­rer les dégâts de la crise, mais sur­tout qui pensent en pro­fi­ter en restruc­tu­rant davan­tage et de manière plus vio­lente. Les couches popu­laires et moyennes doivent payer, point à la ligne. Quant à la poli­tique états-unienne face au reste du monde, la réponse est dans la lignée de la « guerre sans fin » et de la poli­tique d’affrontement, quitte à en accom­mo­der les formes. En clair, l’occupation, voire la « réin­gé­nie­rie » du monde, à com­men­cer par le Moyen-Orient, reste à l’ordre du jour, de même qu’une pos­ture agres­sive envers la Russie, la Chine et d’autres puis­sances dites émergentes.

Le Canada dans le sillon

Cette évo­lu­tion agres­sive des États-Unis s’est lar­ge­ment impo­sée sur l’échiquier cana­dien. Dès les années 1980, Brian Mulroney a accé­léré l’intégration de l’économie cana­dienne dans le cadre de l’ALÉNA, un projet una­ni­me­ment approuvé par les élites cana­diennes et qué­bé­coises. Non seule­ment les domi­nants cana­diens étaient contents d’avoir un plus grand accès au marché états-unien, mais aussi et sur­tout, ils savaient que cette inté­gra­tion allait se trans­for­mer en nivel­le­ment par le bas au niveau des condi­tions sociales. Ainsi ce n’est pas un hasard que le sys­tème d’assurance chô­mage cana­dien s’est alors aligné sur les États-Unis, en clair pour dimi­nuer mas­si­ve­ment les rede­vances aux sans-emploi. Depuis, les élites réclament encore plus d’intégration, en clair, de subor­di­na­tion, dans une sorte d’ALÉNA-plus, et qui porte le nom du « Partenariat pour la sécu­rité et la pros­pé­rité », et qui ali­gne­rait ce qui reste de sou­ve­rai­neté cana­dienne sur les impé­ra­tifs états-uniens, notam­ment en matière d’immigration, de sécu­rité, de poli­tiques du travail.

Sous la gou­verne de Stephen Harper, cet « ali­gne­ment » s’est aggravé et accé­léré. Le gou­ver­ne­ment cana­dien a décidé de « réar­mer » le pays, très peu pour pro­té­ger la « sou­ve­rai­neté cana­dienne», mais pour agir en tant que sup­plé­tif plus effi­cace dans les aven­tures états-uniennes dans le monde, en Afghanistan notam­ment. M. Harper est aussi devenu le bou­te­feu de Washington sur plu­sieurs dos­siers conten­tieux comme la Palestine ou l’expansion de l’OTAN en Europe, une manœuvre qui risque de rou­vrir la guerre froide.

Face à cette évo­lu­tion, la société qué­bé­coise et cana­dienne a démon­tré à plu­sieurs reprises son oppo­si­tion. Aujourd’hui que le nuage de fumée est retombé sur l’ALÉNA, il appert en effet que notre dépen­dance face aux États-Unis est un véri­table obs­tacle. Face à la « guerre sans fin » déclen­chée par Bush, la résis­tance des gens a été démon­trée plu­sieurs fois, notam­ment lors des puis­santes mani­fes­ta­tions contre la guerre en Irak. Mais de toute évi­dence, ce n’est pas assez pour faire chan­ger d’avis ceux qui gou­vernent et dominent.

Bush à Montréal

C’est alors que la Chambre de com­merce du Montréal métro­po­li­tain décide de s’afficher avec l’ex-Président George W. Bush. On nous dit qu’il nous « livrera ses réflexions » sur les grands enjeux mon­diaux actuels et qu’il sera invité à par­ti­ci­per à une « dis­cus­sion » avec l’ancien ministre libé­ral John Parisella recy­clé en tant qu’expert sur les États-Unis. Ce n’est pas tout le monde qui est convié puisque le prix d’admission est « seule­ment » de $350 (taxes en sus). Il faut dire que George W exige d’exorbitants hono­raires pour ses pres­ta­tions. À date (et contrai­re­ment aux anciens pré­si­dents états-uniens), très peu d’institutions, de muni­ci­pa­li­tés et de gou­ver­ne­ments ont accepté de se prêter à ce jeu. Il faut donc remer­cier la Chambre de com­merce pour son ori­gi­na­lité. Cependant, le choix est éthi­que­ment questionnable.

Selon les esti­ma­tions les plus conser­va­trices, la catas­tro­phique inva­sion de l’Irak a causé la mort d’au moins 500 000 per­sonnes. La mise en place par Washington de pri­sons plus ou moins secrètes aux quatre coins du monde a mené des mil­liers d’innocents à la tor­ture et à la mort. En 2007, le monde est passé à un cheveu d’une attaque nucléaire contre l’Iran, ce que les géné­raux états-uniens ont réussi à blo­quer contre la volonté de Bush et de son aco­lyte Dick Cheney. Et c’est ce mon­sieur qu’on invite à « dis­cu­ter ». Il ne serait pas sur­pre­nant le 22 octobre devant l’hôtel Reine-Élizabeth qu’il y ait une foule non pas pour accueillir l’ex-président mais pour protester.

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