Voies démocratiques vers le socialisme

Le retour de la question stratégique

Par Mis en ligne le 05 mai 2011

Après la longue éclipse durant laquelle l’orthodoxie néo­li­bé­rale pro­clama la mise à la retraite de l’Etat en tant qu’acteur his­to­rique, et avec lui, la mise au ren­cart de toute théo­rie de la nature et de la spé­ci­fi­cité du pou­voir d’Etat, la ques­tion de l’Etat est réap­pa­rue ces der­nières années au cœur des débats théo­riques et pra­tiques à gauche et dans la gauche mar­xiste révo­lu­tion­naire en par­ti­cu­lier. Au Brésil, au Venezuela et en Bolivie, mais aussi, sous des formes plus com­pli­quées et plus variées, en Europe occi­den­tale, la gauche a dû répondre à la néces­sité de cla­ri­fier la ques­tion de son rap­port à l’Etat en termes ins­ti­tu­tion­nels concrets.

Dans cer­tains cas, les partis et orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires ont déjà choisi d’assumer les res­pon­sa­bi­li­tés et les risques d’une par­ti­ci­pa­tion gou­ver­ne­men­tale, avec des succès contras­tés ; dans d’autres, la ques­tion consti­tuera encore l’horizon de la conjonc­ture actuelle, en par­ti­cu­lier au regard de la crise éco­no­mique mon­diale et des prises de posi­tion en faveur de diverses formes d’intervention éta­tique pour y faire face. Les appels à « chan­ger le monde sans prendre le pou­voir » ont sans doute trouvé un cer­tain écho dans divers sec­teurs du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste au tour­nant de ce siècle ; il demeure, cepen­dant, que la réa­lité, pour une orien­ta­tion révo­lu­tion­naire res­pon­sable aujourd’hui, est celle d’un retour de la ques­tion poli­tico-stra­té­gique, pour reprendre la for­mule sti­mu­lante de Daniel Bensaïd (2).

Dans ce contexte, il est utile d’en reve­nir à l’un des débats cen­traux de la der­nière grande flo­rai­son de la théo­rie mar­xiste de l’Etat dans les années 1970, à savoir, à la cri­tique que pro­posa Poulantzas de la notion de « guerre de posi­tion » chez Gramsci et de la thèse de la « dua­lité de pou­voir » chez Lénine. Bien qu’un tel débat puisse donner l’impression de parler dans la langue d’une culture poli­tique oubliée depuis long­temps, je vou­drais défendre la thèse selon laquelle peu de débats issus de la tra­di­tion mar­xiste sont aussi per­ti­nents que celui-ci aujourd’hui parce qu’il touche au cœur du statut non-résolu de la tra­di­tion mar­xiste en tant que, fon­da­men­ta­le­ment et avant toute chose, cri­tique théo­rique et pra­tique de l’Etat capi­ta­liste. Dans une cer­taine optique, les carac­té­ri­sa­tions de la nature de l’Etat et du pou­voir social et poli­tique que l’on trouve chez Poulantzas et Gramsci, se pré­sentent l’une et l’autre comme deux modèles pour la com­pré­hen­sion des mou­ve­ments contem­po­rains, comme ensemble des pré-condi­tions théo­riques pos­sibles de l’engagement pratique.

La cri­tique de Poulantzas : guerre de posi­tion = dua­lité de pouvoir

La confron­ta­tion avec Gramsci accom­pa­gna, de manière pro­duc­tive, toutes les phases de la tra­jec­toire intel­lec­tuelle de Poulantzas, sou­vent énon­cée dans les termes d’une cri­tique pous­sée ins­pi­rée de la lec­ture de Gramsci par Althusser (3). Mais c’est seule­ment dans le cha­pitre final de son der­nier livre, L’Etat, le Pouvoir, le Socialisme, qu’il pro­posa une inter­pré­ta­tion véri­ta­ble­ment per­son­nelle. De cette lec­ture res­sort une image de Gramsci très dif­fé­rente de deux autres alors beau­coup plus fami­lières dans la gauche des années 1960 et 1970 et dont l’influence s’exerce encore de nos jours. Pour la pre­mière de ces inter­pré­ta­tions (issue de l’eurocommunisme de droite), la « guerre de posi­tion » gram­scienne cor­res­pond à une pro­po­si­tion de « longue marche à tra­vers les ins­ti­tu­tions » de l’Etat bour­geois, l’Etat étant lui-même conçu comme simple somme de ses par­ties, divi­sible, per­met­tant une stra­té­gie de conquête pro­gres­sive de postes indi­vi­duels (d’institutions) alors sous­traits à la domi­na­tion poli­tique bour­geoise au cours d’une simple pro­gres­sion arith­mé­tique, jusqu’à ce que la seule force du nombre inves­tisse le cœur de l’appareil et que la classe ouvrière prenne pos­ses­sion de l’Etat (conçu comme ins­tru­ment de gouvernement).

A la dif­fé­rence de la « guerre de manœuvre » (dans l’une de ses inter­pré­ta­tions, du moins), elle ne cherche pas à prendre d’assaut la cita­delle au cours d’une bataille rangée, mais passe par une « lente sub­ver­sion » s’attaquant à l’Etat bour­geois de l’intérieur. Les socio-démo­crates de gauche étaient de bonne foi lorsqu’ils pro­po­sèrent cette inter­pré­ta­tion dans les années 1970. Sa logique depuis, a été cyni­que­ment per­ver­tie et redé­ployée dans cer­tains aspects de la troi­sième voie néo­li­bé­rale qui a main­tenu des liens rési­duels, d’ordre rhé­to­rique, avec la tra­di­tion social-démocrate.

Dans la seconde inter­pré­ta­tion (social-démo­crate de gauche), le ter­rain pri­vi­lé­gié de la « guerre de posi­tion » gram­scienne en Occident est la société civile. Elle passe par une stra­té­gie de « construc­tion de tran­chées » lente et labo­rieuse, à une dis­tance suf­fi­sam­ment grande de l’Etat pour que le règle­ment de compte déci­sif avec lui soit, en pra­tique, indé­fi­ni­ment remis à plus tard, sans effet immé­diat sur les luttes contem­po­raines. Elle se défi­nit en oppo­si­tion à la « guerre de manœuvre », autre­ment dit, à l’affrontement direct avec l’Etat que seuls les bol­che­viks ont su mettre en œuvre à l’Est, compte tenu du sous-déve­lop­pe­ment de leur société civile alors inca­pable d’offrir un dis­po­si­tif de tran­chée à même de pro­té­ger l’Etat de tout assaut direct, contrai­re­ment à ce que l’on pense être le cas à l’Ouest.

L’héritage de ces inter­pré­ta­tions se fait encore res­sen­tir aujourd’hui dans ces ver­sions du concept d’hégémonie qui en font une « logique du social » sans avoir grand-chose à dire de la spé­ci­fi­cité du pou­voir d’Etat dès lors que celui-ci a été dis­sous dans une « dis­cur­si­vité » enva­his­sante et indé­ter­mi­née (4). Dans les deux cas, la guerre de posi­tion gram­scienne est pré­sen­tée comme rup­ture défi­ni­tive avec la théo­rie de l’Etat chez Lénine.

Poulantzas, quant à lui, voyait dans Gramsci un théo­ri­cien qui s’était plei­ne­ment impré­gné de la stra­té­gie léni­niste et, dans une ver­sion dif­fé­rente, troi­sième inter­na­tio­na­liste de la « dua­lité de pou­voir » – trop, d’ailleurs, dans le cas de Gramsci, selon Poulantzas, et ce, malgré toute la sophis­ti­ca­tion de sa concep­tion de l’Etat, concep­tion qui était restée fina­le­ment pri­son­nière des méta­phores topo­gra­phiques propres à cette tra­di­tion. Poulantzas consi­dé­rait qu’« [U]ne ligne prin­ci­pale tra­verse les ana­lyses et la pra­tique de Lénine : l’Etat doit être détruit en bloc par une lutte fron­tale dans une situa­tion de double pou­voir, et rem­placé-sub­sti­tué par le deuxième pou­voir, les soviets, pou­voir qui ne serait plus un Etat au sens propre car il serait déjà un Etat en dépé­ris­se­ment ». Poulantzas a su vite recon­naître la dif­fé­rence entre cette thèse ana­ly­tique et pers­pec­tive stra­té­gique d’une part et d’autre part, sa dégé­né­res­cence sta­li­nienne ulté­rieure en « refus du politique ».

Il fut néan­moins tout aussi prompt à déve­lop­per l’idée d’une conti­nuité entre les pers­pec­tives qui avaient informé la pra­tique bol­che­vique en 1917 et la théo­rie de l’Etat cano­ni­sée par la IIIe Internationale. Elles avaient plus par­ti­cu­liè­re­ment en commun leurs pers­pec­tives quant à la loca­li­sa­tion de « la lutte des masses popu­laires pour le pou­voir d’Etat » (hors de l’Etat, dans ce domaine mal défini et flou que repré­sente la société civile alors conçue comme reste), quant à ses moyens (« créa­tion d’une situa­tion de dua­lité de pou­voir »), son concept du pou­voir poli­tique et social (« une sub­stance quan­ti­fiable » aujourd’hui séques­trée par la bour­geoi­sie au sein d’un Etat-ins­tru­ment pou­vant être appro­prié par les forces pro­lé­ta­riennes au moyen d’une stra­té­gie de dua­lité de pou­voir pro­gres­sant vers la cap­ta­tion de l’appareil d’Etat exis­tant), et son objec­tif (la prise et la des­truc­tion de l’Etat for­te­resse auquel doit se sub­sti­tuer « le deuxième pou­voir (soviets) consti­tué en Etat de type nou­veau » (5).

Ces pers­pec­tives se ren­con­traient aussi, selon Poulantzas, dans les Cahiers de prison de Gramsci. Dans L’Etat, le Pouvoir, le Socialisme, « Certes, écrit-il, on ne sau­rait mettre en doute les apports théo­rico-poli­tiques consi­dé­rables de Gramsci, et on connaît les dis­tances qu’il a prises avec l’expérience sta­li­nienne. Il n’empêche que lui non plus (bien qu’on le tire actuel­le­ment à hue et à dia) n’a pu poser le pro­blème dans toute son ampleur. Ses fameuses ana­lyses concer­nant les dif­fé­rences entre la guerre de mou­ve­ment (celle des bol­che­viks en Russie) et la guerre de posi­tions sont sai­sies pour l’essentiel comme appli­ca­tion de la stra­té­gie-modèle léni­niste à des « situa­tions concrètes dif­fé­rentes », celles de l’Occident (6). » Ces reli­quats léni­nistes furent déter­mi­nants pour la manière dont Gramsci théo­risa l’Etat. Gramsci n’avait pas com­pris que « [P]rendre ou conqué­rir le pou­voir d’Etat ne sau­rait signi­fier une simple main­mise sur des pièces de la machi­ne­rie éta­tique, en vue de sa sub­sti­tu­tion au profit du deuxième pou­voir. » Il était resté fas­ciné par une idée de l’Etat comme « for­te­resse où l’on pénètre par des che­vaux de bois » ou com­pa­rable à « un coffre-fort que l’on perce par effraction ».

Fidèle à l’esprit de la for­mu­la­tion léni­niste, Gramsci envi­sa­gea la société civile comme s’il s’agissait d’une basse-terre exté­rieure à l’Etat, locus d’une construc­tion d’un contre-pou­voir pos­sible. Le mou­ve­ment ouvrier pou­vait, de là, mener une « guerre de posi­tion » qui devait lui per­mettre, à terme, de mener une attaque contre la cita­delle de l’Etat bour­geois dans le but de le détruire et d’y sub­sti­tuer une forme plus satis­fai­sante d’organisation sociale. Ainsi, et au bout du compte, bien que d’une sophis­ti­ca­tion plus grande et moins sus­cep­tible d’instrumentalisme vul­gaire que ses variantes sta­li­niennes ou social-démo­crates, la pers­pec­tive pro­po­sée par Gramsci au mou­ve­ment ouvrier occi­den­tal en était restée à la pro­blé­ma­tique de la stra­té­gie de « dua­lité de pou­voir », dans la mesure où « la modi­fi­ca­tion déci­sive du rap­port de forces ne se joue pas au sein de l’Etat mais entre l’Etat […] et les masses sup­po­sées exté­rieures à l’Etat » (7).

L’alternative de Poulantzas : l’Etat comme conden­sa­tion d’un rap­port de forces et la voie démo­cra­tique vers le socialisme

Dans ses œuvres anté­rieures, et en par­ti­cu­lier dans Pouvoir poli­tique et classes sociales, Poulantzas avait déjà tenté d’élaborer une ana­lyse plus nuan­cée de la nature de l’Etat capi­ta­liste et ses moda­li­tés dis­tinctes de pou­voir. Poulantzas jugeait cru­cial de saisir dans quelle mesure l’Etat capi­ta­liste était déjà tra­versé, de l’intérieur, par les anta­go­nismes et des luttes de classes. Autrement dit, la poli­tique ne se situe pas « hors » de la for­te­resse de l’Etat mais consti­tue sa maté­ria­lité même : l’Etat comme conden­sa­tion d’un rap­port de forces. Plus par­ti­cu­liè­re­ment, Poulantzas reje­tait la méta­phore topo­gra­phique selon laquelle se trou­ve­rait un lieu « au-delà de l’Etat » dans lequel les forces d’un Etat à venir, d’un genre dif­fé­rent, pour­raient être ras­sem­blées (8).

Dès lors que tous les rap­ports sociaux sont tou­jours déjà des rap­ports de forces internes à un Etat donné, ils sont inter­pel­lés par cet Etat tout en en étant consti­tu­tifs. « C’est en ce sens précis que l’on ne peut penser, une fois l’Etat posé, un réel social quel­conque (un savoir, un pou­voir, une langue, une écri­ture) figu­rant un état pre­mier par rap­port à l’Etat, mais un réel social tou­jours en rela­tion avec l’Etat et avec la divi­sion en classes (9). » Dans le fond, pour Poulantzas (et pour pro­po­ser une varia­tion sur une célèbre for­mule der­ri­déenne), « Il n’y a pas de hors-Etat » (10), parce que l’Etat se défi­nit d’emblée comme lui-même coex­ten­sif à la for­ma­tion sociale. Le débou­ché stra­té­gique de cette ana­lyse fut l’idée d’une « voie démo­cra­tique vers le socia­lisme » à l’intérieur de l’Etat existant.

C’était là la contri­bu­tion finale du Poulantzas de la matu­rité au débat sur la « crise du mar­xisme », for­mu­lée expli­ci­te­ment comme dépas­se­ment de la « guerre de posi­tion » gram­scienne, repré­sen­tante la plus sophis­ti­quée de la tra­di­tion de « dua­lité de pou­voir ». Profondément ancré dans les débats de l’époque (celui, par exemple, concer­nant la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat dans le PCF) et indu­bi­ta­ble­ment influencé par l’expérience chi­lienne et par l’échec de la révo­lu­tion por­tu­gaise, Poulantzas se pré­oc­cupa plus par­ti­cu­liè­re­ment de l’absence, au sein de la stra­té­gie de la dua­lité de pou­voir, d’une théo­rie de la « trans­for­ma­tion de l’appareil d’Etat ». Selon lui, « ce pro­ces­sus long de prise du pou­voir » consis­tait à « déployer, ren­for­cer, coor­don­ner et diri­ger les centres de résis­tance diffus dont les masses dis­posent tou­jours au sein des réseaux éta­tiques […] de telle sorte que ces centres deviennent, sur le ter­rain stra­té­gique qu’est l’Etat, les centres effec­tifs du pou­voir réel (11). »

La voie démo­cra­tique vers le socia­lisme pro­po­sait une « guerre de posi­tion » conduite à l’intérieur même de l’Etat exis­tant qui, une fois redé­fini en termes rela­tion­nels et stra­té­giques, com­pre­nait le ter­rain que Gramsci, aux yeux de Poulantzas, avait conti­nué d’identifier à la « société civile ». Cette stra­té­gie était à mener dans des luttes d’intensité et de pro­fon­deur variables, les unes, proches du cœur de l’appareil d’Etat, les autres, à une cer­taine « dis­tance » de cet appa­reil. «[L]es formes d’articulation […] des trans­for­ma­tions de l’Etat et de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive […] de la démo­cra­tie directe et du mou­ve­ment auto­ges­tion­naire » (12) étaient un enjeu cen­tral de stra­té­gie de pou­voir « bifur­qué » (plutôt que duale).

Par le ren­for­ce­ment de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive – en tant que garan­tie d’équité juri­dique – Poulantzas pro­po­sait de sur­mon­ter le risque de dégé­né­res­cence vers une autar­cie sta­li­nienne ; en ren­for­çant le pou­voir de la démo­cra­tie directe –comme garan­tie d’une par­ti­ci­pa­tion active des masses – il pro­po­sait de sur­mon­ter le risque du « réfor­misme tra­di­tion­nel » qui, de son propre aveu, était impli­cite dans cette stra­té­gie. Quant à savoir pré­ci­sé­ment ce qu’impliquerait une telle trans­for­ma­tion de l’appareil d’Etat, et si elle pour­rait abou­tir à l’Absterben [au dépé­ris­se­ment] de l’Etat comme l’avait anti­cipé au moins une tra­di­tion mar­xiste anté­rieure, ce sont des énigmes que Poulantzas ne fut jamais en mesure de résoudre.

Ces énigmes res­tent les mêmes pour nous aujourd’hui, et ce, dans des formes immé­dia­te­ment pra­tiques. Nombre de dis­cus­sions à l’ordre du jour des mou­ve­ments sociaux et poli­tiques contem­po­rains peuvent se carac­té­ri­ser comme rele­vant de cette pro­blé­ma­tique de la voie démo­cra­tique vers le socia­lisme, avec toutes ses ouver­tures et tous ses dan­gers, qu’il s’agisse des pro­blèmes du rap­port entre société civile et Etat, entre mou­ve­ments sociaux et leurs « expres­sions » poli­tiques, et entre la démo­cra­tie directe de la base et sa « repré­sen­ta­tion » dans l’appareil d’Etat existant.

Un regain d’intérêt inter­na­tio­nal pour la pensée de Poulantzas témoigne de sa per­ti­nence théo­rique et, au bout du compte, poli­tique dans la conjonc­ture actuelle (13). Dans la mesure où la pro­po­si­tion de voie démo­cra­tique vers le socia­lisme visait à dépas­ser ce que l’on a pu voir comme une per­sis­tance de rési­dus léni­nistes com­pro­met­tant les ten­ta­tives de Gramsci pour rompre avec une théo­rie ins­tru­men­ta­liste de l’Etat, la légi­ti­mité de cette pro­po­si­tion, et son uti­lité contem­po­raine, peut être jugée, au moins en partie, sur la base de la jus­tesse de sa carac­té­ri­sa­tion de la théo­rie qui lui ser­vait de point de départ.

Deux ques­tions, en appa­rence d’ordre pure­ment théo­rique ou phi­lo­lo­gique, devraient nous aider à poser le pro­blème de manière plus concrète. Tout d’abord, trouve-t-on chez Poulantzas une com­pré­hen­sion adé­quate des pré­sup­po­sés théo­riques de la concep­tion gram­scienne du rap­port entre Etat et société civile ? En d’autres termes, on se demande si Gramsci pos­tule bien un ter­rain hors de l’Etat, ter­rain sur lequel pour­rait émer­ger un pou­voir poli­tique nou­veau, à même de s’emparer de l’(appareil) Etat et de s’y substituer.

Ensuite, trouve-t-on chez Gramsci un concep­tion du pou­voir sociale et poli­tique enten­due comme « sub­stance quan­ti­fiable » aux mains d’une classe par­ti­cu­lière et par consé­quent, pou­vant être confron­tée à une autre « quan­tité » de pou­voir déte­nue par une autre classe ? Autrement dit, la guerre de posi­tion chez Gramsci n’est-elle vrai­ment rien d’autre qu’une variante sophis­ti­quée de la stra­té­gie de dua­lité de pou­voir, dans ses pré­sup­po­sés fon­da­men­taux, conti­nuant de prêter le flanc aux mêmes cri­tiques que Poulantzas avait adres­sées à ses ver­sions léni­nistes, troi­sième-inter­na­tio­na­listes et social-démo­crates ? Ou est-ce qu’au contraire, Gramsci éla­bora une théo­rie qui com­bine les forces et la sophis­ti­ca­tion des recherches de Poulantzas tout en évi­tant ses consé­quences poten­tiel­le­ment désar­mantes sur le ter­rain politique ?

Gramsci et l’Etat intégral

La carac­té­ris­tique la plus frap­pante et la plus iro­nique de la cri­tique que pro­pose Poulantzas de la théo­rie de l’Etat de Gramsci est que, comme bien d’autres inter­pré­ta­tions de la fin des années 1960 et du début des années 1970, cette cri­tique ne prend pas en compte ce qui fut la contri­bu­tion la plus impor­tante de Gramsci à la théo­rie de l’Etat : le concept d’Etat inté­gral comme iden­tité-dis­tinc­tion dia­lec­tique de la société civile et politique.

Il est dou­ble­ment iro­nique que Poulantzas ait pris le relais de ces inter­pré­ta­tions qui consi­dé­raient que pour Gramsci, les termes ren­voyaient à deux ter­rains dis­tincts d’une for­ma­tion sociale : pre­miè­re­ment, parce que l’une de ses proches col­la­bo­ra­trices, Christine Buci-Glucksmann, fut l’une des pre­mière à atti­rer l’attention sur l’importance du « concept géné­ral de l’Etat » ou, de « l’Etat inté­gral » chez Gramsci, pour com­prendre l’articulation inédite de ces concepts dans les Cahiers de prison (14) ; deuxiè­me­ment, parce que, de tous les théo­ri­ciens mar­xistes anté­rieurs, Gramsci est peut-être celui qui va le plus loin dans la recherche d’une rup­ture défi­ni­tive avec une théo­rie exclu­si­ve­ment ins­tru­men­ta­liste de l’Etat. Plus pré­ci­sé­ment : avec le concept « d’Etat inté­gral », Gramsci décrit la for­ma­tion des Etats modernes en Occident comme – pour reprendre les termes mêmes de Poulantzas – conden­sa­tion des rap­ports de forces entre et à l’intérieur des classes.

Chez Gramsci, la pro­po­si­tion du concept d’« Etat inté­gral » était pré­cé­dée d’analyses his­to­riques appro­fon­dies de l’émergence de l’Etat capi­ta­liste moderne, de son éla­bo­ra­tion comme projet éthique inves­tis­sant l’ensemble de la société après la Révolution fran­çaise puis de sa dégé­né­res­cence en une phase de révo­lu­tion pas­sive face aux révoltes ouvrières. Compte tenu de la vaste biblio­gra­phie qui est appa­rue sur ce thème au cours de la récente et riche période d’engouement pour la phi­lo­lo­gie gram­scienne, il n’est pas néces­saire de reve­nir sur le détail de ces décou­vertes (15).

On s’intéressera plus direc­te­ment ici à ce nou­veau concept que Gramsci éla­bora au terme de ces recherches. Avec le concept d’Etat inté­gral, Gramsci visait à ana­ly­ser les inter­pé­né­tra­tions et les ren­for­ce­ments mutuels de la « société poli­tique » et de la « société civile » (à dis­tin­guer l’un de l’autre ana­ly­ti­que­ment plutôt qu’organiquement) au sein d’une forme d’Etat uni­fiée (et indi­vi­sible). Selon ce concept, l’Etat dans sa forme inté­grale ne doit pas être limité à la machi­ne­rie du gou­ver­ne­ment et des ins­ti­tu­tions légales (à l’Etat entendu au sens ins­tru­men­tal, en oppo­si­tion à la « société civile »).

Le concept d’Etat inté­gral, au contraire, avait voca­tion à consti­tuer une unité dia­lec­tique des moments de la société civile et de la société poli­tique. L’hégémonie civile four­nit la base sociale du pou­voir poli­tique de la classe diri­geante dans l’appareil d’Etat, qui à son tour ren­force ses ini­tia­tives dans la société civile. Pour Gramsci, la société civile est le ter­rain sur lequel se joue la concur­rence entre classes sociales pour la direc­tion poli­tique, ou l’hégémonie, sur les autres classes sociales.

Le main­tien de cette hégé­mo­nie dépend entiè­re­ment, tou­te­fois, « en der­nière ins­tance », de la main­mise sur le mono­pole légal de la vio­lence incarné dans les ins­ti­tu­tions de la société poli­tique, ou l’Etat au sens res­treint d’appareil d’Etat. Cependant, com­pris dans son sens inté­gral, d’après Gramsci, « l’Etat est l’ensemble des acti­vi­tés pra­tiques et théo­riques grâce aux­quelles la classe diri­geante non seule­ment jus­ti­fie et main­tient sa domi­na­tion mais réus­sit à obte­nir le consen­sus actif des gou­ver­nés » (16). Ou, dans une for­mule célèbre : « Il entre dans la notion géné­rale d’Etat des élé­ments qu’il faut rat­ta­cher à la notion de société civile (en ce sens, pour­rait-on dire, Etat = société poli­tique + société civile, c’est-à-dire une hégé­mo­nie cui­ras­sée de coer­ci­tion) (17). »

Par consé­quent, pour Gramsci, la société civile ne doit pas être conçue de manière topo­gra­phique, comme ter­rain hors de l’Etat. Bien plus qu’un domaine intact au-delà de l’Etat, la société civile, dans cette vision, consiste en une série de pra­tiques et des rap­ports dia­lec­ti­que­ment inter­pel­lés au sein même de l’Etat (inté­gral), for­mant sa « base sociale » (18). En même temps, refu­sait d’abolir la dis­tinc­tion entre l’Etat (au sens res­treint d’« appa­reil d’Etat ») et la société civile (comme c’est par ailleurs le cas avec Gentile et sa com­pré­hen­sion actua­liste spé­cu­la­tive de la ten­ta­tive d’Etat tota­li­taire fas­ciste dans laquelle l’Etat est tout) (19). Au contraire, il garda les deux termes, à la fois dans leur unité et leur dis­tinc­tion, en tant que rap­port dia­lec­tique entre dif­fé­rents niveaux de for­ma­tion de classe et d’efficace poli­tique, même après son éla­bo­ra­tion du nou­veau concept d’Etat inté­gral en octobre 1930.

Chez Gramsci, plutôt que des lieux géo­gra­phiques ou des ter­rains, la « société poli­tique » et de la « société civile » sont com­prises comme rap­ports sociaux et poli­tiques dif­fé­ren­tiels au sein de l’ « Etat inté­gral » ; les uns com­prennent l’Etat en fonc­tion de la conso­li­da­tion du pou­voir poli­tique d’une classe dans des ins­ti­tu­tions (éta­tiques), ou si l’on pré­fère, en fonc­tion du degré de coer­ci­tion ; les autres, en fonc­tion de la consti­tu­tion de ce pou­voir poli­tique (pos­sible) parmi les forces pré­sentes sur le ter­rain social (cri­tère de consen­te­ment). Gramsci était donc en mesure de faire appa­raître, à la fois, l’unité de l’Etat capi­ta­liste tout en ana­ly­sant les dif­fé­rentes com­bi­nai­sons et arti­cu­la­tions de la coer­ci­tion et du consen­te­ment qui en sont consti­tu­tifs, per­met­tant alors une déter­mi­na­tion plus pré­cise des axes de déve­lop­pe­ment à même d’aboutir à sa transformation.

Poulantzas fai­sait donc fausse route en expli­quant que Gramsci pré­sup­po­sait un ter­rain exté­rieur à l’Etat sur lequel un nou­veau pou­voir poli­tique pou­vait appa­raître. Comme Poulantzas, les Cahiers de prison essayèrent de saisir la spé­ci­fi­cité de l’Etat capi­ta­liste comme conden­sa­tion des rap­ports de forces entre classes, conden­sa­tion accom­plie sous la domi­na­tion de la bour­geoi­sie. De la même manière, Poulantzas se trom­pait en expli­quant que pour Gramsci, la rup­ture déci­sive inter­vient « entre l’Etat […] et son sup­posé exté­rieur absolu, le deuxième pou­voir » (20).

Pour Gramsci, un tel moment de rup­ture à lieu au sein même du mou­ve­ment ouvrier, en tant que rup­ture avec sa consti­tu­tion éco­no­mique-cor­po­ra­tive, lorsque les masses peuvent rompre avec leur inté­gra­tion para­ly­sante de la révo­lu­tion pas­sive et construire leur propre projet hégé­mo­nique en tant que classe, rédui­sant la capa­cité à agir (ou plutôt, la capa­cité à domi­ner) de la bour­geoi­sie par l’accroissement de leur propre capa­cité à agir. La route vers le pou­voir poli­tique pour le pro­lé­ta­riat impli­que­rait, en pre­mier lieu, la modi­fi­ca­tion du rap­port de forces au sein de l’Etat inté­gral, la dis­lo­ca­tion du ren­for­ce­ment mutuel de la coer­ci­tion et du consen­te­ment exploité par la bour­geoi­sie afin d’entretenir sa propre domi­na­tion de classe.

L’appareil d’Etat de la bour­geoi­sie ne pour­rait être neu­tra­lisé qu’à condi­tion que le pro­lé­ta­riat le prive de sa « base sociale » à tra­vers l’élaboration d’un projet hégé­mo­nique alter­na­tif. Gramsci conce­vait ce projet en termes concrets, en termes « d’appareils hégé­mo­niques » : le large éven­tail d’ « ins­ti­tu­tions » et de pra­tiques – de la presse jusqu’aux orga­ni­sa­tions édu­ca­tives, aux ini­tia­tives cultu­relles et aux partis poli­tiques – au moyen des­quels une classe et ses alliés peuvent se confron­ter à leur adver­saire dans une lutte pour le pou­voir social, puis poli­tique, ou pour la direc­tion de la société dans son ensemble (21).

Le pou­voir poli­tique est ici conçu non pas comme ins­tru­ment ou « sub­stance quan­ti­fiable », mais en termes ration­nels : en tant que capa­cité, ou inca­pa­cité, d’agir d’une classe en rap­port à une autre, mais aussi en tant que dis­po­si­tion des ini­tia­tives d’une classe dans la société poli­tique à être en phase avec sa « base sociale » dans la société civile. Autrement dit, chez Gramsci, le pou­voir poli­tique est imma­nent, non pas sim­ple­ment à l’Etat en tant que conden­sa­tion des rap­ports de forces (des rap­ports entre les classes) ; il est imma­nent aux pro­jets hégé­mo­niques à tra­vers les­quels les classes se consti­tuent elles-mêmes en classes (rap­ports internes aux classes) capables d’exercer le pou­voir poli­tique (par oppo­si­tion à une masse inco­hé­rente d’intérêts « corporatifs »).

Le poten­tiel d’une classe pour exer­cer le pou­voir poli­tique dépend, par consé­quent, de sa capa­cité à trou­ver les formes ins­ti­tu­tion­nelles appro­priées à la dif­fe­ren­tia spe­ci­fica de son propre projet hégé­mo­nique par­ti­cu­lier, à savoir, les formes qui lui per­mettent non seule­ment de faire la tran­si­tion de l’ordre l’économique-corporatif vers l’ordre pro­pre­ment poli­tique, de la société civile à la société poli­tique, mais éga­le­ment, et de manière déci­sive, une fois le pou­voir d’Etat acquis, de rester plei­ne­ment en phase avec sa base sociale.

Dans la forme assi­mi­la­trice d’un Etat inté­gral ren­forcé par la révo­lu­tion pas­sive, la bour­geoi­sie avait trouvé un moyen de pro­mou­voir sa propre forme contra­dic­toire de moder­ni­sa­tion. Il res­tait au pro­lé­ta­riat à trou­ver ce que la tra­di­tion mar­xiste avait appelé un « nou­veau type d’Etat », ou, contre l’Herrschaft de la bour­geoi­sie, de trou­ver ce que Lénine appe­lait son propre « pou­voir d’un genre com­plè­te­ment dif­fé­rent », qui per­met­trait la réab­sorp­tion de la dyade société poli­tique-société civile dans ce que Gramsci décri­vait en termes de société « régu­lée » (22).

Le retour de la dua­lité de pouvoir

Poulantzas avait donc raison de dire que la notion gram­scienne de guerre de posi­tion pré­sup­po­sait une variante plus sophis­ti­quée de la stra­té­gie de la dua­lité de pou­voir, mais pas pour les rai­sons qu’il avait ima­gi­nées. Tel qu’initialement conçu par Lénine, le concept de « dua­lité de pou­voir » n’était pas affaire de choix d’une pro­po­si­tion stra­té­gique contre une autre, et n’impliquait pas non plus un simple rejet de la confron­ta­tion avec l’appareil d’Etat exis­tant avec ses méca­nismes de démo­cra­tie par­le­men­taire (à propos des­quels Lénine ne cessa d’expliquer qu’ils pou­vaient être tac­ti­que­ment utiles pour le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, dans cer­taines conjonc­tures), au nom d’une forme de pou­voir poli­tique plus « authentique ».

Ce concept ren­voyait, au contraire, à la réa­lité de « l’état d’exception néga­tif » entre les deux révo­lu­tions de 1917. En fait, la thèse de la dua­lité de pou­voir n’apparut expli­ci­te­ment dans la pensée de Lénine qu’au moment très spé­ci­fique d’ « inter­re­gnum ». Présente « à l’état pra­tique » dans les Thèses d’avril, expli­ci­te­ment for­mu­lée dans un article paru dans la Pravda le 9/22 avril 1917, et rece­vant son exposé le plus célèbre dans Les Tâches du pro­lé­ta­riat dans notre révo­lu­tion (écrit le 10/23 avril, mais qui ne fut publié qu’en décembre), la thèse de la dua­lité de pou­voir [dvoe­las­tie] fut conçue pour penser ensemble la situa­tion « extrê­me­ment ori­gi­nale » d’« enche­vê­tre­ment » ou d’« amal­game de deux dic­ta­tures », les soviets à côté du gou­ver­ne­ment provisoire.

Les bases sociales de ces « dic­ta­tures » étaient tout à fait dif­fé­rentes : l’une était « un Etat au sens propre du terme », à savoir, un appa­reil d’Etat fondé sur le droit et au bout du compte, sur les droits de pro­priété privée ; l’autre était « le nou­veau type d’Etat » de la Commune de Paris, fondé et fonc­tion­nant sur la base d’initiatives popu­laires. Ces dic­ta­tures étaient, au sens le plus strict, des formes incom­pa­tibles de pou­voir poli­tique dont l’antagonisme devait abou­tir à la dis­pa­ri­tion de l’une ou de l’autre. Lénine insista sur la nature excep­tion­nelle de cette bifur­ca­tion : « Il ne fait aucun doute que cet « enche­vê­tre­ment » ne peut durer long­temps. Il ne sau­rait exis­ter deux pou­voirs dans un Etat. […] La dua­lité du pou­voir ne reflète qu’une période tran­si­toire du déve­lop­pe­ment de la révo­lu­tion (23). »

La notion gram­scienne de guerre pro­lé­ta­rienne de posi­tion contre la logique de révo­lu­tion pas­sive vient des mêmes pré­sup­po­sés que ceux de Lénine dans son ana­lyse de 1917 quant à la nature de classe des dif­fé­rentes formes d’Etat. Son ana­lyse his­to­rique de la conso­li­da­tion du projet hégé­mo­nique bour­geois dans le cadre d’un Etat inté­gral qua­li­ta­ti­ve­ment nou­veau et son oppo­si­tion ins­crite dans une hégé­mo­nie pro­lé­ta­rienne éten­due et pro­gres­siste tour­née contre les formes révo­lu­tion­naires pas­sives, sclé­ro­santes, prises par un projet hégé­mo­nique bour­geois en crise, lui permit de bien saisir la nature spé­ci­fi­que­ment bour­geoise et capi­ta­liste de l’Etat exis­tant, « en der­nière ins­tance », au-delà des divers élé­ments et contra­dic­tions qu’il peut contenir.

Cependant, si la thèse de Lénine décri­vait une conjonc­ture déjà adve­nue (et non pré­dite), la théo­rie de Gramsci, éla­bo­rée dans un moment de défaite au fond d’une geôle fas­ciste, cher­chait à regrou­per les forces qui ren­draient pos­sible le retour d’une telle situa­tion de dua­lité de pou­voir. A la dif­fé­rence de l’ultra-gauchiste intran­si­geant des années de la fon­da­tion du PCI, le Gramsci des Cahiers de prison recon­nut qu’un tel pro­ces­sus peut avoir effec­ti­ve­ment besoin de passer par une phase de trans­for­ma­tion de l’intérieur de l’Etat exis­tant – son ral­lie­ment tardif à la stra­té­gie de front unique et son ultime conseil au mou­ve­ment ouvrier ita­lien quant à la néces­sité de voir un large front anti­fas­ciste recons­ti­tuer des ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­tives (contre la folie du dogme de la troi­sième période de l’Internationale com­mu­niste) défen­dait expli­ci­te­ment de telles trans­for­ma­tions dans la conjonc­ture donnée.

Cela res­tait, tou­te­fois, une manœuvre tac­tique, subor­don­née à l’objectif stra­té­gique ultime visant à doter les classes subal­ternes des formes ins­ti­tu­tion­nelles néces­saires à leur tran­si­tion entre groupe diri­geant et groupe domi­nant, fon­da­teur d’un « nou­veau type d’Etat » qui consis­te­rait en pas d’Etat. Il ne s’agit donc pas, pour modi­fier une des for­mu­la­tions de Poulantzas à la fin de L’Etat, le Pouvoir, le Socialisme, « d’une simple alter­na­tive entre » voie démo­cra­tique vers le socia­lisme « et guerre de posi­tions car cette der­nière, au sens de Gramsci, consiste tou­jours en un » déploie­ment tac­tique de la pre­mière (24).

Avec Gramsci, la voie démo­cra­tique vers le socia­lisme prend acte de la réa­lité de l’Etat inté­gral exis­tant (comme seul lieu du pou­voir poli­tique et par consé­quent, comme hori­zon sur lequel le mou­ve­ment ouvrier doit opérer), et en même temps, de la réa­lité du mode d’existence de cet Etat par­ti­cu­lier en tant qu’Etat bour­geois et capi­ta­liste fondé sur une conden­sa­tion spé­ci­fique de rap­ports sociaux bour­geois, et dans la société civile et dans la société poli­tique. C’est sur la base de cette recon­nais­sance que Gramsci put for­mu­ler en termes concrets la pos­si­bi­lité d’un tout autre type de conden­sa­tion, à savoir, l’intensification des forces sociales au sein du mou­ve­ment ouvrier qui seraient en mesure de remettre à l’ordre du jour « le type d’Etat com­plè­te­ment nou­veau » qui déter­mina les contours de l’expérience poli­tique d’octobre 1917.

Dans cette pers­pec­tive, l’enjeu pour la gauche contem­po­raine qu’il y a à appor­ter une réponse satis­fai­sante au retour de la ques­tion poli­tico-stra­té­gique (25) ne se limite pas sim­ple­ment à une confron­ta­tion res­pon­sable avec la réa­lité de l’Etat exis­tant et le ter­rain poli­tique qu’il défi­nit. De manière bien plus cru­ciale, cette ques­tion ren­voie à l’enjeu de l’actualisation de l’analyse ini­tiale, chez Lénine, de la réa­lité de la dua­lité de pou­voir, à savoir, que le mou­ve­ment ouvrier doit déve­lop­per sa propre forme de pou­voir poli­tique et tenter avec assu­rance d’aller jusqu’au bout de ses consé­quences institutionnelles.

Cette voie démo­cra­tique vers le socia­lisme a voca­tion à dépas­ser l’Etat capi­ta­liste, et en ce sens, un déploie­ment tac­tique des ana­lyses de Poulantzas dans la pers­pec­tive stra­té­gique de la guerre de posi­tion gram­scienne pour un « nou­veau type d’Etat » pour­rait bien s’avérer être la forme la plus viable et effec­tive de l’héritage de Poulantzas aujourd’hui.

Peter Thomas

Traduction de Thierry Labica

cet article est paru dans la revue Contretemps n° 8

Notes

1 En fran­çais dans le texte (N. d. T.)

2 Le pré­sent texte a été ini­tia­le­ment rédigé en réponse aux contri­bu­tions de Daniel Bensaïd dans le cadre du sémi­naire Projet K de l’été 2006. Il est, par consé­quent, dédié à sa mémoire.

3 Voir, par exemple, N. Poulantzas, Pouvoir poli­tique et classes sociales [1967], Paris, Maspero, 1982, p. 37, 147-149, 210, 216, 221. Pour une ana­lyse des pre­mières lec­tures althus­sé­riennes de Gramsci, voir mon livre, The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism, Historical Materialism Book Series, Brill Academic Press, Leiden, 2009

4 Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, dans leur Hégémonie et stra­té­gie socia­liste, Les Solitaires Intempestifs, 2009, ont été les prin­ci­paux pro­mo­teurs de ce type de lecture.

5 N. Poulantzas, L’Etat, le Pouvoir, le Socialisme, PUF, 1978, p. 278.

6 Ibid., p. 283-284. Voir éga­le­ment « Une révo­lu­tion coper­ni­cienne dans la poli­tique » in La Gauche, le Pouvoir, le Socialisme. Hommage à Nicos Poulantzas, dir. C. Buci-Gluckslmann, PUF, 1983, p. 37-41.

7 N. Poulantzas, L’Etat…, op. cit., p. 285.

8 Cf. Bob Jessop, State Theory. Putting the Capitalist State in its Place, Cambridge, Polity, 1990, p. 230.

9 N. Poulantzas, L’Etat…, op. cit., p. 44.

10 En fran­çais dans le texte. Allusion à Jacques Derrida : « Il n’y a pas de hors-texte. » (N. d. T.)

11 N. Poulantzas, L’Etat…, op. cit., p .285.

12 Ibid., p. 293.

13 Cf. le recueil inti­tulé Poulantzas lesen : Zur Aktualität mar­xis­ti­scher Staatstheorie, dir. L. Bretthauer, A. Gallas, J. Kannankulam et I. Stützle, VSA, Hambourg, 2006 et The Poulantzas Reader, Verso, Londres, 2008.

14 Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l’Etat : pour une théo­rie maté­ria­liste de la phi­lo­so­phie, Paris, Fayard, 1975.

15 Pour l’étude phi­lo­lo­gique la plus détaillée, cf. Guido Liguori : « Stato-società civile », in Fabio Frosini, Guido Liguori (éd.), Le parole di Gramsci. Per un les­sico die Quaderni del car­cere, Rome, 2004, p. 208-226. Domenico Losurdo, Antonio Gramsci dal libe­ra­lismo al « comu­nismo cri­tico », Rome, 1997, offre un survol syn­thé­tique des déve­lop­pe­ments his­to­riques de Gramsci, en par­ti­cu­lier concer­nant sa notion ori­gi­nale de révo­lu­tion passive.

16 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, vol. IV, trad. F. Bouillot & G. Granel, Gallimard, 1990, cahier 15, § 10, p. 120.

17 Antonio Gramsci, Cahiers de prison, vol. II, trad. M. Aymard & P. Fulchignoni, Gallimard, 1983, cahier 6, § 88, p. 83.

18 Ibid., cahier 6, § 136.

19 Ibid., cahier 6, § 10.

20 N. Poulantzas, L’Etat…, op. cit., p .286.

21 Sur le concept d’ « appa­reil hégé­mo­nique », cf. Antonio Gramsci, Cahiers de prison, vol. I, trad. M. Aymard & F. Bouillot, Gallimard, 1996, cahier 1, § 48 ; et vol. II, op. cit., cahier 6, § 136 et § 137.

22 Sur ce concept de « pou­voir d’un genre com­plè­te­ment dif­fé­rent » de Lénine, cf. « Sur la dua­lité de pou­voir » [1917], dis­po­nible en fran­çais sur www​.mar​xists​.org.

23 V. I. Lénine, « Les tâches du pro­lé­ta­riat dans notre révo­lu­tion » [1917], dis­po­nible en fran­çais sur www​.mar​xists​.org.

24 N. Poulantzas, L’Etat…, op. cit., p. 285-286.

25 En fran­çais dans le texte (N. d. T.).

date :

17/04/2011 – 15:33

Peter Thomas

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