France

Le retour de la guerre sociale

Par Mis en ligne le 16 décembre 2010

Le fait incon­tes­ta­ble­ment nou­veau est que plus per­sonne ne conteste que la lutte de classes a fait son grand retour en France. Certes depuis quelques années, il se disait ici et là qu’avec le chô­mage, la pré­ca­rité et la pau­vreté, la « ques­tion sociale » se repo­sait, et cer­tains auda­cieux pré­ten­daient même que les classes n’avaient pas tota­le­ment dis­paru du pay­sage.

Le cou­rage aca­dé­mique n’allait pas tou­jours jusqu’à tenir que, s’il exis­tait tou­jours des classes, il y avait aussi une « lutte des classes, comme le fai­sait si sim­ple­ment remar­quer un phi­lo­sophe comme Merleau-Ponty : « Il y a une lutte des classes et il faut qu’il y en ait une, puisqu’il y a, et tant qu’il y a, des classes » [1].

Par la voix de Christine Lagarde [ministre de l’Economie, des Finances et de l’ Industrie], le gou­ver­ne­ment Fillon avait lui-même donné le ton au début du quin­quen­nat en relé­guant la lutte des classes au musée des archaïsmes : « La lutte des classes, c’est une idée essen­tielle. Essentielle pour les manuels d’histoire. Il faudra cer­tai­ne­ment un jour en ensei­gner les aspects posi­tifs. Mais en atten­dant, elle n’est plus d’aucune uti­lité pour com­prendre notre société. »[2]

L’ironie du sort est que le grand retour de la lutte des classes est d’abord dû à la guerre ouverte et décla­rée métho­di­que­ment conduite par le gou­ver­ne­ment contre les tra­vailleurs sala­riés. Marx avait déjà averti que si la lutte des classes est bien une guerre, qu’il faut penser comme toute guerre en termes de stra­té­gie, cette guerre est d’abord le fait du capi­tal et de ses repré­sen­tants. A tous ceux qui l’avaient oublié, le mil­liar­daire amé­ri­cain Warren Buffet l’avait rap­pelé depuis quelques années en met­tant les points sur les i : « Il y a une guerre de classe, c’est cer­tain, mais c’est ma classe, la classe riche qui fait la guerre et nous sommes en train de la gagner »[3]. Il oubliait dans sa jubi­la­tion que, si ceux à qui l’on fait cette guerre de classe venaient à s’en aper­ce­voir un jour et à trou­ver les moyens de s’y oppo­ser, les choses pour­raient tour­ner autre­ment. C’est bien ce que signi­fie en pro­fon­deur le mou­ve­ment social en France de la fin 2010.

L’enjeu d’aujourd’hui n’est certes pas pour le « pro­lé­ta­riat » de prendre le pou­voir, selon la dra­ma­tur­gie ancienne de la Révolution, mais il est pour tous les sala­riés de par­ve­nir à blo­quer la machine de pou­voir du néo­li­bé­ra­lisme. « Blocage » : tel est en effet le maître mot du mou­ve­ment, le déno­mi­na­teur commun des nom­breuses actions locales aux­quelles il a donné lieu, l’horizon des luttes futures. Comment arrê­ter un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de la société qui a com­mencé voici une tren­taine d’années, qui fait de plus en plus sentir ses effets au tra­vail, mais aussi dans tous les domaines de l’existence, et qui paraît détruire les res­sorts et les prin­cipes les plus pro­fonds de la vie sociale ? Cette ques­tion n’est bien sûr pas nou­velle, mais ce qui est nou­veau en revanche, c’est qu’elle com­mence à trou­ver des réponses qui sont à la hau­teur de sa nou­veauté.

De l’usage de la crise comme ins­tru­ment de légi­ti­ma­tion de la guerre de classe

En même temps qu’elle jouait comme à son habi­tude sur les argu­ments « rai­son­nables » et « réa­listes » mis en scène par des experts dis­po­sés à la servir, la droite fran­çaise n’a pu s’empêcher ces der­nières années d’exposer sans com­plexe et au grand jour les avan­tages qu’elle accorde aux « amis » et aux « parents», les passe-droits de toute nature, la cor­rup­tion la plus vile, les mul­tiples inté­rêts croi­sés qui des­sinent les fron­tières de plus en plus visibles d’une oli­gar­chie, la bru­ta­lité idéo­lo­gique et la stig­ma­ti­sa­tion des « popu­la­tions à risque ».

Le « bou­clier fiscal», qui cou­ronne deux décen­nies d’allégements fis­caux pour les béné­fi­ciaires des plus hauts reve­nus, est devenu ainsi le sym­bole de l’avidité irré­fra­gable de richesses illi­mi­tées, et d’une poli­tique qui sub­sti­tue la pro­tec­tion fis­cale des plus riches à la pro­tec­tion sociale des plus pauvres. Les appa­rences « répu­bli­caines » du régime, les réfé­rences à « l’intérêt géné­ral», enfin tout ce que la droite clas­sique – aujourd’hui incar­née par Dominique de Villepin [Premier ministre sous Chirac de 2005 à 2007] et hier par François Bayrou [Ministre de l’Education sous les gou­ver­ne­ments de Balladur et Juppé, ani­ma­teur du cen­triste MoDem] pou­vait oppo­ser à la contes­ta­tion du sys­tème éco­no­mique et poli­tique – a été rem­placé par l’exhibition sans scru­pule de la réus­site indi­vi­duelle, par l’autosatisfaction col­lec­tive des par­ve­nus, par le cynisme le plus brutal des riches, par la force poli­cière contre les plus faibles et par la vul­ga­rité géné­ra­li­sée dans tous les domaines.

La vitrine des beaux prin­cipes est brisée, et c’est la droite sar­ko­zyste qui a joué les cas­seurs. Sarkozy, après avoir été pour la droite le magi­cien de 2007 qui a réussi à ral­lier une frac­tion de l’électorat popu­laire, fait aujourd’hui figure d’apprenti sor­cier dan­ge­reux [4].

Mais s’arrêter au sar­ko­zysme ou à Sarkozy lui-même revien­drait à pri­vi­lé­gier abu­si­ve­ment un seul aspect, certes impor­tant, de la contes­ta­tion sociale et poli­tique actuelle. Car le gou­ver­ne­ment sar­ko­zyste n’est jamais que la filiale locale d’un « consor­tium » poli­tique plus ancien et plus vaste. On ne peut oublier que le déman­tè­le­ment pro­gres­sif des ins­ti­tu­tions de l’État social et édu­ca­teur a com­mencé bien avant 2007 et que la mise en ques­tion du sys­tème des retraites, la baisse pro­gres­sive des pen­sions dans le privé comme dans le public, en même temps que l’allongement de l’âge au tra­vail, ne consti­tuent pas des orien­ta­tions spé­ci­fi­que­ment fran­çaises, mais s’inscrivent dans une poli­tique géné­rale, en par­ti­cu­lier à l’échelle de l’Europe.

La « stra­té­gie de Lisbonne » éla­bo­rée au Conseil euro­péen de mars 2000, à laquelle ont lar­ge­ment œuvré les partis socia­listes euro­péens, a défini comme prio­rité des gou­ver­ne­ments l’augmentation de la part des actifs dans les tranches d’âge des « seniors » et l’allongement de la durée de coti­sa­tion. Les embar­ras et les hypo­cri­sies du parti socia­liste fran­çais ne prennent tout leur sens que si l’on se rap­pelle des enga­ge­ments pris alors par un Lionel Jospin, pre­mier ministre, et une Martine Aubry, ministre du tra­vail…

On peut ainsi com­prendre que les per­sonnes inter­ro­gées dans les son­dages d’opinion, qui n’ont pas la mémoire aussi courte qu’on le pense par­fois, jugent que la gauche, si elle reve­nait au pou­voir, ne ferait pas autre chose que la droite ! Ce grand com­pro­mis his­to­rique entre la « nou­velle droite » et la gauche de la « troi­sième voie » mar­quait le triomphe d’un néo­li­bé­ra­lisme « à l’européenne ». La réforme des retraites de 2003, sur laquelle le parti socia­liste et la CFDT n’entendent pas reve­nir, rele­vait déjà d’une telle orien­ta­tion. Mais le fait nou­veau, qui donne son carac­tère spé­ci­fique au mou­ve­ment de 2010, tient au fait que les gou­ver­ne­ments occi­den­taux sont entrés dans une phase de radi­ca­li­sa­tion du néo­li­bé­ra­lisme, aux anti­podes de toutes les pro­messes et illu­sions des quelques mois qui ont suivi la crise finan­cière de 2008. Les dis­cours poli­tiques et les dis­ser­ta­tions savantes sur la « réforme de la finance», la « mora­li­sa­tion du capi­ta­lisme», la « fin du néo­li­bé­ra­lisme», la « gou­ver­nance mon­diale», le « retour de l’Etat key­né­sien», ont débou­ché, sur­tout en Europe, sur des « poli­tiques d’austérité » bien réelles, qui ont pour prin­cipe de faire rem­bour­ser par la grande masse des sala­riés et des retrai­tés les sommes enga­gées pour sauver le sys­tème finan­cier et pour relan­cer l’économie.

Moins de ser­vices publics, moins de pres­ta­tions sociales, moins de fonc­tion­naires, plus d’impôts et moins de reve­nus pour le plus grand nombre. En l’espace de deux ans, le retour­ne­ment du dis­cours est à peu près com­plet : de la crise comme appel à ne pas répé­ter les anciennes démis­sions on est vite passé à la crise comme prin­ci­pal levier du ren­for­ce­ment des poli­tiques néo­li­bé­rales. Ces poli­tiques consti­tuent toutes des moyens de tour­ner la crise à l’avantage des classes qui vivent de la rente finan­cière à l’échelle mon­diale (les « mar­chés finan­ciers») et qui ont comme prio­rité abso­lue de main­te­nir les condi­tions les plus favo­rables à leur pré­lè­ve­ment sur la richesse, fut-ce au risque de nuire à la crois­sance éco­no­mique dans les vieux pays indus­tria­li­sés.

Il est à noter que les gou­ver­ne­ments eux-mêmes n’ont en rien caché leur sou­mis­sion à ces « mar­chés » et à ces « agences » qu’ils pré­ten­daient, il y a peu encore, vou­loir sou­mettre à des cri­tères de trans­pa­rence et d’honnêteté. Bien au contraire, ils n’ont eu de cesse d’ériger ces mar­chés et ces agences en une force ter­ri­fiante, ils leur ont même accordé une volonté abso­lue pour mieux faire la preuve de leur propre impuis­sance à leur résis­ter, pour mieux affir­mer la néces­sité de leur obéir en réfor­mant les mar­chés du tra­vail, les sys­tèmes de santé, les uni­ver­si­tés, les sys­tèmes de retraite.

C’est ici qu’il convient de rap­pe­ler que les poli­tiques néo­li­bé­rales ne sont pas seule­ment des adap­ta­tions à des logiques objec­tives qui s’imposeraient de l’extérieur telles des lois natu­relles, mais qu’elles s’ingénient plutôt à construire des situa­tions comme à ren­for­cer des dyna­miques qui obligent, par effet indi­rect, les gou­ver­ne­ments à obéir aux consé­quences des poli­tiques anté­rieures qu’ils ont eux-mêmes conduites. En un mot, les poli­tiques néo­li­bé­rales font paraître leurs propres résul­tats pour des néces­si­tés indis­cu­tables qui engagent à aller plus loin encore dans la même voie. De sorte que l’opposition fac­tice entre l’État et le marché n’est plus d’aucune per­ti­nence pour com­prendre des enchaî­ne­ments entre les déci­sions poli­tiques et les contraintes éco­no­miques.

L’hypothèse d’une « stra­té­gie du choc » avan­cée par Naomi Klein approche de cette réa­lité : toute catas­trophe natu­relle, toute crise éco­no­mique, tout conflit mili­taire, est sys­té­ma­ti­que­ment ins­tru­men­ta­lisé par les gou­ver­ne­ments néo­li­bé­raux pour appro­fon­dir et accé­lé­rer la trans­for­ma­tion des éco­no­mies, des sys­tèmes sociaux et des appa­reils éta­tiques, à cette réserve près qu’il faut voir dans cette stra­té­gie moins le fruit d’une conspi­ra­tion mon­diale que le déve­lop­pe­ment, par voie d’autoentretien et d’autorenforcement, d’une logique nor­ma­tive qui a irré­ver­si­ble­ment modelé les conduites et les esprits de tous ceux qui ont quelque part aux pou­voirs poli­tiques et éco­no­miques.

Il est frap­pant de consta­ter que la réforme sur les retraites, qui a certes été jus­ti­fiée comme en 2003 par des argu­ments démo­gra­phiques, a été durcie dans son contenu comme dans son agenda par des « impé­ra­tifs » qui n’avaient rien à voir avec le vieillis­se­ment de la popu­la­tion, mais tenaient au creu­se­ment des défi­cits engen­dré par la crise et le chô­mage, et de façon encore plus signi­fi­ca­tive, à la « cré­di­bi­lité de la poli­tique fran­çaise » aux yeux des « agences de nota­tion » que Sarkozy pré­ten­dait mettre au pas quelques mois aupa­ra­vant.

Il est apparu plus clai­re­ment que jamais que le gou­ver­ne­ment n’était au fond que le fac­to­tum du capi­ta­lisme finan­cier. Cela explique aussi pour­quoi la bataille contre la réforme des retraites a pris la dimen­sion d’une lutte sociale totale contre le néo­li­bé­ra­lisme.

Un mou­ve­ment inter­pro­fes­sion­nel nourri par l’accumulation des résis­tances

Le gigan­tesque plan d’ajustement struc­tu­rel qui s’impose au niveau euro­péen n’a pas été sans pro­vo­quer des mobi­li­sa­tions impor­tantes en Grèce en Espagne et au Portugal notam­ment, sans que ces mou­ve­ments ne soient néan­moins par­ve­nus à s’installer dans la durée et encore moins à réa­li­ser leur coor­di­na­tion au niveau euro­péen.

Il a ren­con­tré éga­le­ment une franche contes­ta­tion intel­lec­tuelle de la part d’économistes cri­tiques, tels Stieglitz et Krugman, qui ne cachent pas les risques défla­tion­nistes d’une telle purge géné­ra­li­sée, sans tou­te­fois que cette cri­tique savante soit relayée au niveau poli­tique.

La situa­tion fran­çaise paraît cepen­dant faire excep­tion, comme ne s’y trompe pas la presse inter­na­tio­nale. Le mou­ve­ment social a placé la France en pointe de la résis­tance. Ce n’est pas un fait nou­veau, la contes­ta­tion, si elle varie d’intensité, y est conti­nue depuis le milieu des années 1990. Elle a mobi­lisé par rota­tion des milieux dif­fé­rents et elle les a reliés aussi de plus en plus étroi­te­ment, elle a fait sortir de leur apa­thie des salarié·e·s de plus en plus nom­breux à mesure que les poli­tiques néo­li­bé­rales ont péné­tré en pro­fon­deur le tissu social et la sphère du tra­vail. 1995, 2003, 2006 : le mou­ve­ment contre la réforme des retraites s’inscrit dans cette série.

Plus proches encore, les grandes mani­fes­ta­tions syn­di­cales de l’année 2008-2009, déjà conduites par une inter­syn­di­cale uni­taire, ont eu pour ori­gi­na­lité qu’elles ne s’opposaient pas à une loi ou à une réforme en par­ti­cu­lier, mais qu’elles enten­daient anti­ci­per et pré­ve­nir les mau­vais coups contre le sala­riat. A ces grandes séquences, il fau­drait ajou­ter les mul­tiples mobi­li­sa­tions plus ponc­tuelles et plus sec­to­rielles.

De ce point de vue, une place toute par­ti­cu­lière doit être faite au long mou­ve­ment des ensei­gnants-cher­cheurs durant l’hiver et le prin­temps 2009, non seule­ment parce qu’il a montré que des caté­go­ries pro­fes­sion­nelles peu habi­tuées à la rébel­lion ouverte pou­vaient entrer dans des formes de mobi­li­sa­tion durables et sou­vent ori­gi­nales, mais aussi, et peut-être sur­tout, parce qu’il a fait mûrir la conscience qu’un blo­cage pure­ment sec­to­riel était voué à l’échec.

De nou­velles pro­fes­sions intel­lec­tuelles sont éga­le­ment entrées dans des formes de dis­si­dence. En 2008 et 2009, le monde des psy­cho­logues, psy­chiatres et psy­cha­na­lystes s’est dressé, par péti­tions et appels mul­tiples, contre l’approche sécu­ri­taire et intru­sive du gou­ver­ne­ment dans le domaine du soin psy­chique, de la petite enfance, de la poli­tique hos­pi­ta­lière, des pra­tiques thé­ra­peu­tiques. Plus géné­ra­le­ment, c’est contre la trans­for­ma­tion qui atteint le cœur des métiers, contre la mise en place de nou­velles tech­niques de pou­voir visant à réfor­mer les conduites, que se sont mobi­li­sés ces der­niers mois les pro­fes­sion­nels qui font de « l’évaluation » quan­ti­ta­tive la cible de leur action.

Le scan­dale des tech­niques de mana­ge­ment de France Telecom a joué sur ce point un rôle de cris­tal­li­sa­tion en met­tant en évi­dence la vio­lence des attaques des direc­tions d’entreprises contre la santé et la sub­jec­ti­vité des sala­riés.

Le carac­tère de plus en plus inter­pro­fes­sion­nel de la lutte est pour une part le résul­tat d’une prise de conscience des acteurs pour les­quels il devient de plus en plus mani­feste que la trans­for­ma­tion impo­sée par les poli­tiques de l’État relève d’une logique glo­bale, qu’il n’y a pas lieu de dénon­cer sépa­ré­ment la poli­tique sécu­ri­taire diri­gée contre les pauvres et la muta­tion des ins­ti­tu­tions d’éducation et de santé, qu’il y a là un ensemble de mesures et de dis­po­si­tifs qui visent à dis­ci­pli­ner la popu­la­tion afin de l’incorporer à la grande machine de pou­voir.

La révolte de ces pro­fes­sions ensei­gnantes, sociales, sani­taires de ces der­niers mois n’est pas d’abord ou seule­ment idéo­lo­gique, elle tient à l’injonction qui leur est faite de modi­fier leur rôle auprès de la popu­la­tion, de se muer en purs agents de contrôle social pour mieux assu­rer per­for­mance, com­pé­ti­ti­vité et, in fine, pro­fits des grandes entre­prises et des groupes capi­ta­listes.

Les chan­ge­ments qui se sont opérés au sein du mou­ve­ment social et qui sont deve­nus visibles à l’automne 2010 tiennent à ce que les acteurs per­çoivent mieux les rap­ports entre la nature du capi­ta­lisme, ses consé­quences géné­rales et les effets très concrets qu’ils subissent dans leur tra­vail et dans leur vie quo­ti­dienne. Maturité et radi­ca­lité sont ici le fruit accu­mulé de toutes les mobi­li­sa­tions de ces der­nières années, du croi­se­ment des dif­fé­rentes formes de la cri­tique sociale et poli­tique, comme de la fécon­da­tion réci­proque des expé­riences vécues sur le ter­rain pro­fes­sion­nel. La concen­tra­tion sur les grèves d’un jour et sur les grandes mani­fes­ta­tions contre la réforme des retraites sous un angle essen­tiel­le­ment quan­ti­ta­tif tend pré­ci­sé­ment à faire oublier que le mou­ve­ment social enferme aussi en lui des enjeux qui sont de nature qua­li­ta­tive, rela­tion­nelle, sub­jec­tive.

Derrière la ques­tion des retraites l’assujettissement à la dis­ci­pline du tra­vail

Certains ana­lystes l’ont bien mis en évi­dence, l’actuelle réforme des retraites s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment de dis­po­si­tifs visant à assu­jet­tir les indi­vi­dus à la dis­ci­pline du tra­vail la plus féroce qui soit.

A cet égard, toutes les mesures auto­ri­sant l’allongement sys­té­ma­tique du temps de tra­vail sont parmi les plus signi­fi­ca­tives en ce qu’elles relèvent d’une véri­table « inver­sion de la hié­rar­chie des normes sociales. [5]. La réforme éla­bo­rée en 2003 par François Fillon, alors ministre du tra­vail et des affaires sociales, a en effet permis que, sous cer­taines condi­tions, l’accord d’entreprise déroge aux accords de branche ou même aux normes pré­vues par la loi. Depuis 2007, le dis­po­si­tif du « for­fait jour», qui s’applique en par­ti­cu­lier aux cadres, a permis que des accords d’entreprises puissent porter le nombre annuel de jours tra­vaillés au-delà du seuil des 235 jours fixés par la loi [6].

On tient là un par­fait exemple de ce que Michel Foucault appelle une « uti­li­sa­tion tac­ti­cienne » de la loi par laquelle la loi auto­rise et orga­nise par avance son propre contour­ne­ment au nom d’une norme sociale impli­cite tenue pour supé­rieure à la loi elle-même. Cette norme sociale, qui est très pro­saï­que­ment celle de la dis­ci­pline du tra­vail, ne concerne pas seule­ment le temps annuel de tra­vail dans son rap­port au temps libre, elle s’applique éga­le­ment à la sphère du tra­vail elle-même et à son orga­ni­sa­tion interne. On sait que la loi de moder­ni­sa­tion du marché du tra­vail a ins­tauré les fameux « contrats de mis­sion » ou contrats tem­po­raires qui mettent à bas le droit du licen­cie­ment et orga­nisent la pré­ca­rité [7]. Mais on aurait tort de n’y voir qu’une pièce isolée.

De nom­breux tra­vaux, dont ceux de Danièle Linhardt, ont bien montré les trans­for­ma­tions intro­duites par les nou­velles stra­té­gies de mana­ge­ment dans le privé comme dans le public : rup­tures des col­lec­tifs, indi­vi­dua­li­sa­tion, pré­ca­ri­sa­tion, insé­cu­ri­sa­tion psy­cho­lo­gique. « Mettre le per­son­nel sous ten­sion per­ma­nente », tel est le secret des nou­velles tech­niques de pou­voir. Si le trip­tyque « objec­tifs quan­ti­fiés, éva­lua­tion indi­vi­dua­li­sée, primes au mérite » est devenu l’outil pri­vi­lé­gié des direc­tions, jusque dans les ins­ti­tu­tions publiques, c’est parce qu’il permet de mieux « tenir » les indi­vi­dus, de les faire courir tou­jours plus vite, de les mettre en concur­rence les uns avec les autres, de leur faire inté­rio­ri­ser la logique de com­pé­ti­tion afin qu’ils s’imposent à eux-mêmes les objec­tifs de ren­ta­bi­lité finan­cière des action­naires.

Allongement de la durée annuelle du tra­vail, report de l’âge légal du départ à la retraite en for­çant sous peine de péna­lité les salarié·e·s à tra­vailler jusqu’à 65 ans, postes non rem­pla­cés, pres­sion accrue exer­cée sur les sala­riés par les tech­niques d’évaluation les plus per­verses, tout converge dans un même sens qui est de reti­rer aux sala­riés toute pos­si­bi­lité de contrôle sur l’organisation du temps de leur propre vie (entre-temps de tra­vail et temps de loisir, etc.) pour en faire des appen­dices de la machine de pou­voir condam­nés à tra­vailler jusqu’à l’épuisement.

Ce qui était encore dis­si­mulé sous le « volon­ta­risme » des heures sup­plé­men­taires défis­ca­li­sées appa­raît à pré­sent au grand jour : il s’agit de satu­rer la tota­lité de la vie indi­vi­duelle par les contraintes du tra­vail afin de trans­for­mer le rap­port de l’individu à sa propre vie en trans­for­mant son rap­port au tra­vail. Il y a là une logique qui, pour rele­ver indis­cu­ta­ble­ment du façon­nage de la force de tra­vail ana­lysé par Marx dans le livre I du Capital, n’emprunte pas pour autant la voie clas­sique de l’extorsion de la plus-value abso­lue : car c’est désor­mais le sujet lui-même qui est requis de se penser et de se conduire, dans toute l’extension de sa vie, comme valeur à valo­ri­ser.

Les modes de résis­tance se sont d’ores et déjà adap­tés aux dis­po­si­tifs mis en œuvre dans les entre­prises et dans les admi­nis­tra­tions. Invoquer pour en rendre compte des caté­go­ries comme celle de la « déso­béis­sance civile » revient à céder à une illu­sion de pers­pec­tive. La déso­béis­sance pra­ti­quée aujourd’hui est, au moins dans ses formes les plus radi­cales, l’amorce d’un sou­lè­ve­ment poli­tique contre les normes. Elle relève d’un acte éthique et poli­tique qui consiste à refu­ser de se faire soi-même l’agent de son propre asser­vis­se­ment et de celui des autres.

En ce sens, elle est de l’ordre de ce que Michel Foucault appe­lait une « contre-conduite » : soit un refus qui prend la forme d’une conduite oppo­sant aux normes du pou­voir d’autres normes, par exemple oppo­sant à la concur­rence des indi­vi­dus la mise en commun des pra­tiques. Dès lors que la logique nor­ma­tive vise à fabri­quer des sub­jec­ti­vi­tés comp­tables et com­pé­ti­tives, cou­pables et consen­tantes, le champ entier des phé­no­mènes sub­jec­tifs devient l’un des ter­rains pri­vi­lé­giés où se joue la lutte sociale. Aussi doit-on saluer la per­ti­nence de la for­mule qui s’est répan­due comme une traî­née de poudre dans les der­nières mani­fes­ta­tions contre la réforme des retraites : « Je lutte des classes ».

Il serait fal­la­cieux d’y lire, à la suite de cer­tains com­men­ta­teurs empres­sés, une pro­cla­ma­tion d’«individualisme » se dis­si­mu­lant der­rière une incan­ta­tion pure­ment rhé­to­rique visant à la résur­rec­tion nos­tal­gique d’un passé révolu. Utiliser la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier pour décli­ner une lutte dont la dimen­sion est néces­sai­re­ment col­lec­tive, ce n’est pas nier cette dimen­sion, c’est indi­quer que celle-ci ne sau­rait en aucun cas s’imposer d’en haut, comme si chacun était sommé de choi­sir entre des « blocs » dont les contours seraient déjà des­si­nés indé­pen­dam­ment de sa propre action à lui.

La for­tune de cette for­mule est en par­ti­cu­lier révé­la­trice d’une nou­velle confi­gu­ra­tion des forces sociales dans laquelle aucune « avant-garde » ne joue plus le rôle d’entraînement tra­di­tion­nel­le­ment dévolu à cer­taines caté­go­ries. Plus lar­ge­ment, le « Je » de la for­mule exprime la conscience que désor­mais la « lutte de classes » concerne le ter­rain sub­jec­tif lui-même à mesure que les nou­velles formes de pou­voir au tra­vail mobi­lisent et façonnent les sub­jec­ti­vi­tés, et aussi que le col­lec­tif ne se construira que par un enga­ge­ment de la sub­jec­ti­vité indi­vi­duelle dans l’action com­mune.

Le blo­cage total comme seule réponse à l’innégociable

Par cer­tains côtés le mou­ve­ment pour­rait sem­bler très clas­sique : à une réforme gou­ver­ne­men­tale s’oppose une mobi­li­sa­tion syn­di­cale. Pourtant, la rup­ture est encore plus nette qu’en 2006, pour le CPE [Contrat pre­mière embauche], et même plus qu’en 2003 : le pou­voir ne tran­sige pas comme il le fai­sait devant une mobi­li­sa­tion, il fait mine d’incarner un pro­ces­sus iné­luc­table et irré­sis­tible, ins­crit dans la marche même du monde comme sa raison la plus impla­cable. Il ne sau­rait y avoir de « Grenelle » [allu­sion à la négo­cia­tion des 25 et 26 mai 1968] que voulu et dirigé uni­la­té­ra­le­ment par le pou­voir au nom de cette « raison», non pas en fonc­tion d’un rap­port de forces.

« Non négo­ciable», tel est jus­te­ment le pre­mier et le der­nier mot de ce pou­voir sar­ko­zyste, ce qui n’est pas sans bous­cu­ler le rôle pro­blé­ma­tique des syn­di­cats dans la nou­velle situa­tion. Car il importe ici de rap­pe­ler que les règles ont changé : les syn­di­cats sont consi­dé­rés moins comme des « par­te­naires sociaux » avec les­quels il convient de négo­cier un « par­tage des béné­fices » que comme des « accom­pa­gna­teurs » et des « relais » de la nou­velle ratio­na­lité.

A défaut d’accepter ce rôle, ils ne sont plus alors regar­dés que comme des obs­tacles à la saine raison du marché. Le pou­voir les met alors au défi « d’aller jusqu’au bout » afin de les affai­blir [8]. Tout ou rien. Telle était bien la recom­man­da­tion la plus constante des socié­taires du Mont-Pèlerin dirigé par Hayek. Ce der­nier, lors de la pre­mière séance de la société d’avril 1947 dont le thème était « Entreprise « libre » et ordre concur­ren­tiel», il fai­sait des syn­di­cats une cible pri­vi­lé­giée de la construc­tion d’un ordre de la concur­rence : « S’il y a un seul espoir de reve­nir à une éco­no­mie libre, la ques­tion de com­ment la force des syn­di­cats peut être déli­mi­tée de façon appro­priée aussi bien dans la loi que dans les faits est un des thèmes les plus impor­tants de tous ceux aux­quels nous devons dédier notre atten­tion » [9].

On oublie à cet égard trop sou­vent que les néo­li­bé­raux sont tout autant les enne­mis des impôts que de l’organisation des sala­riés en les­quels ils ne voient que des mono­poles dan­ge­reux qui créent du chô­mage. Cette rup­ture dans le « jeu entre par­te­naires sociaux », qui a déjà eu lieu aux Etats-Unis et en Angleterre, est aujourd’hui le fait d’un pré­sident qui en a fait une marque d’originalité.

A cet égard, il vaut la peine de rap­pe­ler que le dis­po­si­tif de réqui­si­tion expé­ri­menté pen­dant le mou­ve­ment contre les sala­riés des raf­fi­ne­ries a été mis au point en 2003 par Nicolas Sarkozy lui-même, alors ministre de l’Intérieur. La réqui­si­tion par les pré­fets a pu ainsi être éten­due à « tout bien et ser­vice», comme à « toute per­sonne néces­saire au fonc­tion­ne­ment de ce ser­vice ou à l’usage de ce bien », et ce au nom de la « tran­quillité et de la sécu­rité publiques ». C’est dire à quel point l’actuelle action de guerre sociale a fait en amont l’objet d’une pré­pa­ra­tion minu­tieuse.

Dans ces condi­tions, on com­prend que le blo­cage s’impose comme la seule réponse à la nou­velle pra­tique gou­ver­ne­men­tale de l’innégociable. On se trom­pe­rait à ne voir dans la mul­ti­pli­cité des actions qui ont été menées ces der­nières semaines qu’une forme inac­com­plie et inabou­tie de la grève géné­rale recon­duc­tible que les élé­ments et les groupes les plus radi­caux bran­dissent contre la mol­lesse sup­po­sée des direc­tions syn­di­cales.

Ce qui fait de plus en plus son chemin, c’est l’idée que l’on peut par­ve­nir à tout blo­quer sans avoir à déclen­cher une grève géné­rale. Le blo­cage était jusqu’à pré­sent un effet de la lutte de cer­tains sec­teurs : che­mi­nots, tra­vailleurs de la route, etc. Il avait d’ailleurs fait preuve de son effi­ca­cité à plu­sieurs reprises, en par­ti­cu­lier en 1995, quoique dans un contexte fort dif­fé­rent. Dans le milieu uni­ver­si­taire et chez les lycéens, le blo­cage est devenu non seule­ment une forme nor­male d’action pour inter­rompre le fonc­tion­ne­ment des cours, mais un mode d’intervention hors des murs de la fac : trains, auto­routes, villes même, ont été ainsi les cibles des blo­cages étu­diants et lycéens.

L’originalité du mou­ve­ment de l’automne 2010 est que le blo­cage est devenu un moyen de lutte inter­pro­fes­sion­nel visant à inter­rompre les flux de cir­cu­la­tion indis­pen­sables à une éco­no­mie et à une société qui ne peuvent fonc­tion­ner sans la cir­cu­la­tion des voi­tures, des camions, des avions, des trains. Les blo­cages des dépôts de car­bu­rant, des gares et des aéro­ports, au niveau local, n’ont pas été le fait des seuls tra­vailleurs des sec­teurs concer­nés, mais des modes d’action réflé­chis en fonc­tion de leur impact sur les flux et orga­ni­sés sur une base inter­pro­fes­sion­nelle. Que l’on pense en par­ti­cu­lier à cette pra­tique exem­plaire des piquets inter­pro­fes­sion­nels aux portes des raf­fi­ne­ries. Il ne s’agit plus, comme dans la grève clas­sique, d’interrompre le tra­vail et la pro­duc­tion d’une usine ou d’une admi­nis­tra­tion par­ti­cu­lières, dans la mesure où, comme le disait Sarkozy et comme le pensent beau­coup de sala­riés, « ça ne se voit pas », et donc « ça ne sert à rien ».

Pourquoi en effet perdre des jours de salaires en pure perte ? Le blo­cage ne consiste pas non plus à faire le siège des lieux ou des sym­boles du pou­voir : pré­fec­ture, mairie, com­mis­sa­riat, ou encore locaux du Medef ou chambres du com­merce, locaux du parti au pou­voir, etc. sont délais­sés par les mani­fes­tants comme si le pou­voir n’était plus là. Bloquer, c’est inter­rompre les flux à cer­tains points névral­giques, c’est inves­tir les car­re­fours rou­tiers, les gares de triage, les aéro­ports, les dépôts de raf­fi­ne­rie.

La lutte sociale totale ne vise pas tant à obte­nir des « avan­cées sociales», des pro­grès, ou des salaires plus élevés qu’à blo­quer ce qui est donné comme l’inéluctable et l’imparable, qu’à faire échec à une logique censée s’imposer d’elle-même par la seule « force des choses ». Avec la pra­tique du blo­cage s’inventent donc des formes de lutte et des façons com­munes de résis­ter en adé­qua­tion avec la per­cep­tion du carac­tère total de la ratio­na­lité néo­li­bé­rale, en même temps que se cherche et s’élabore une réponse aux moyens coer­ci­tifs employés par le pou­voir pour rendre la grève inef­fi­cace : ser­vices mini­mums, réqui­si­tions des tra­vailleurs, etc.

Et s’il est vrai que dans une lutte stra­té­gique les leçons tirées de l’expérience importent au moins autant que les résul­tats immé­diats, pour autant qu’elles sont tra­duites et trans­mises en termes de conscience col­lec­tive, alors on a toutes rai­sons de penser que le mou­ve­ment de l’automne 2010 n’est pas défait, mais seule­ment sus­pendu.

1. Maurice Merleau-Ponty, Les aven­tures de la dia­lec­tique, Œuvres, Quarto Gallimard, 2010, p. 616.

2. Présentation du projet de loi en faveur du tra­vail, de l’emploi et du pou­voir d’achat, Assemblée natio­nale, 2007.

3. « There’s class war­fare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re win­ning», cité par BEN STEIN, « Class Warfare, Guess Which Class Is Winning», The New York Times, November 26, 2006.

4. Le succès public des tra­vaux socio­lo­giques de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot (cf. Le Président des riches) montre suf­fi­sam­ment que le pou­voir sar­ko­zyste, par sa stra­té­gie « décom­plexée » de res­tau­ra­tion de l’argent comme valeur suprême, a gran­de­ment favo­risé le déchif­fre­ment « à livre ouvert » des inéga­li­tés gran­dis­santes entre les classes sociales en France et le réta­blis­se­ment d’un dis­cours social dans lequel les mots de « classe», de « capi­ta­lisme», ou le nom de « Marx», ne sont plus tabous.

5. Selon l’expression de Laurent Mauduit dans Médiapart (15 novembre 2010): « Sarkozy change d’équipe, pas de poli­tique sociale ».

6. Laurent Mauduit montre bien ce que ce seuil signi­fie déjà en lui-même comme régres­sion sociale : on l’obtient en reti­rant des 365 jours de l’année les 25 jours de congés annuels légaux, les 104 same­dis et dimanches et le 1er mai. Il s’agit donc de donner aux entre­prises la pos­si­bi­lité de faire tra­vailler leurs cadres tous les autres jours fériés de l’année.

7. Ibid.

8. On se repor­tera ici au livre de Rick Fantasia et de Kim Voss, sur la lutte des direc­tions d’entreprises et du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain contre les orga­ni­sa­tions syn­di­cales : Des syn­di­cats domes­ti­qués Répression patro­nale et résis­tance syn­di­cale aux Etats-Unis, Raisons d’agir, 2003.

9. Citée par Richard Cockett, Thinking the Unthinkable – Thinks-Tanks and the Economic Counter-Revolution 1931-1983, Harper Collins Publishers, 1994, p. 114 (repris par Charles-André Udry, « Von Hayek : des pos­tu­lats lar­ge­ment dif­fu­sés, un pèle­rin pro­sé­lyte »).

(16 décembre 2010)

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