Le résultat des élections du 7 avril 2014 : le visible et l’invisible

Par Mis en ligne le 03 mai 2014

La vic­toire du PLQ, avec 70 dépu­tés élus, en aura amené plu­sieurs parmi vous au bord de la déprime la plus totale. Mais avant de songer à dis­soudre le peuple pour en élire un autre [1], je vous invite à prendre connais­sance des quelques don­nées résul­tant de mes cal­culs.

Les aspects invi­sibles de la vic­toire du Parti libé­ral du Québec

Michel Roche

Michel Roche

N’avez-vous pas constaté que peu de gens ont voté pour le PLQ, dans votre entou­rage ? Ce n’est pas parce que les per­sonnes que vous fré­quen­tez vous mentent. En effet, quand on tient compte du taux de par­ti­ci­pa­tion de 71,43%, l’appui rela­tif de 41,52% pour les libé­raux se trans­forme en appui absolu de 29,66%. Vous êtes fran­co­phone ? Il faut donc sous­traire le vote anglo­phone et allo­phone, mas­si­ve­ment acquis au PLQ. Mes cal­culs démontrent qu’environ 600,000 anglo­phones et allo­phones ont appuyé le parti de Philippe Couillard. Quand on sous­trait ce chiffre au nombre total de voix obte­nues par le PLQ, cela donne un peu plus de 1,15 mil­lion de votes fran­co­phones pour le PLQ. Rapporté au nombre d’électeurs fran­co­phones (envi­ron 4,8 mil­lions), cela signi­fie qu’à peine un élec­teur sur quatre (24%) de ce groupe lin­guis­tique a voté libé­ral. C’est pour cela que vous ren­con­trez beau­coup plus sou­vent des per­sonnes dépri­mées que satis­faites des résul­tats des élec­tions.

Ajoutons un autre élé­ment que les médias ne rap­por­te­ront pas et qui va vous éton­ner : avec les élec­tions du 7 avril, le PLQ a connu l’un des plus mau­vais résul­tats de son his­toire, en termes abso­lus [2]. En effet, à l’exception des élec­tions de 2007 (le PLQ était mino­ri­taire) et 2008, aucune vic­toire libé­rale n’a été aussi faible depuis l’élection de Lomer Gouin, en 1919, il y a presque 100 ans. Si on inclut les défaites, seules les élec­tions de 1976, 2007, 2008 et 2012 ont connu des résul­tats infé­rieurs à ceux de 2014. Avant, il faut remon­ter aussi loin qu’en 1948 et 1944 pour trou­ver pire. Il a fait mieux en 1916, 1923, 1927, 1931, 1935, 1936, 1952, 1956, 1960, 1962, 1966, 1970, 1973, 1981, 1985, 1989, 1994, 1998 et 2003 [3]. Bref, au cours des 100 der­nières années, le PLQ a connu 7 résul­tats plus mau­vais que le 7 avril et 19 résul­tats supé­rieurs. Sur les sept plus mau­vais résul­tats, trois appar­tiennent au XXIe siècle, encore si jeune.

La Coalition Avenir Québec : un recul

Même en fai­sant élire quelques dépu­tés sup­plé­men­taires, la CAQ a régressé. En termes abso­lus, elle est passée de 19,94% en 2012 à 15,99 en 2014, ce qui repré­sente un peu plus de 200,000 per­sonnes. Signalons par ailleurs que l’électorat compte près de 100,000 per­sonnes de plus qu’en 2012. L’augmentation du nombre de dépu­tés de 19 à 22 masque cette réa­lité d’un recul du parti de François Legault. De même, sa remon­tée au cours des 10 der­niers jours de la cam­pagne lui permet de croire que sa dis­so­lu­tion est repor­tée à une date ulté­rieure.

Québec soli­daire : une montée à pas de tortue

Du côté de Québec soli­daire, il faudra tirer des leçons très sérieuses pour l’avenir de ce parti. Certes, il compte désor­mais une dépu­tée sup­plé­men­taire à l’Assemblée natio­nale. En termes abso­lus, l’appui à QS est passé de 4,45 % en 2012 à 5,37 % en 2014, soit une hausse de 60 013 élec­teurs et élec­trices. Ce chiffre repré­sente une aug­men­ta­tion moyenne de 480 voix par cir­cons­crip­tion, ce qui n’est guère impres­sion­nant. Le parti demeure lar­ge­ment mont­réa­lais et fran­co­phone. Dans les cinq cir­cons­crip­tions de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’augmentation moyenne se situe à 324 [4]. À ce rythme, il faudra plu­sieurs années avant de pou­voir espé­rer faire élire une tren­taine de dépu­tés. La prise du pou­voir ne devien­dra pos­sible que dans le cadre d’une lutte à deux avec le PLQ. Évidemment, le contexte socio­po­li­tique pour­rait en déci­der autre­ment. Le com­por­te­ment élec­to­ral se révèle par­fois sur­pre­nant, comme on a pu le consta­ter en 2011 avec la montée du NPD, au Québec.

La débâcle du Parti qué­bé­cois

Il reste que le plus grand per­dant de cette élec­tion – et de loin – a été le Parti qué­bé­cois. L’hémorragie s’est mani­fes­tée de tous les côtés. L’idée fort hypo­thé­tique d’un réfé­ren­dum, deve­nue subi­te­ment cré­dible avec l’implication de Pierre-Karl Péladeau, a entraîné une fuite de l’électorat caquiste vers le PLQ. La can­di­da­ture du célèbre homme d’affaires a éga­le­ment pro­vo­qué une réac­tion du côté gauche du PQ, dont l’ampleur a sans doute été plus modeste. Et for­cé­ment, des votes au départ acquis au PQ se sont diri­gés vers la CAQ.

Le parti de Pauline Marois a perdu plus de 320 000 voix par rap­port à 2012. En ce qui concerne ses appuis abso­lus, un Québécois sur quatre (23,54 %) votait pour le PQ en 2012, à peine un sur six (17,86 %) en 2014. Le résul­tat a été pire qu’en 2007 (19,99 %), avec André Boisclair. Comme l’essentiel des appuis au PQ pro­vient des fran­co­phones, cela signi­fie qu’il a reçu dans ce groupe presque autant de votes que le PLQ, avec 22 %, contre 24 % pour les libé­raux.

Sortir de l’impasse

Avec des son­dages qui, au cours des der­niers mois, situaient l’appui à la sou­ve­rai­neté autour de 40 %, force est d’admettre que la ten­dance lourde des années 2000 se pour­suit : les indé­pen­dan­tistes se trouvent de plus en plus à l’extérieur du PQ. Il en est ainsi parce que la coa­li­tion que ce parti réus­sis­sait tant bien que mal à incar­ner autour de l’idéal d’indépendance a fini par écla­ter avec la mise à l’écart – jamais offi­cielle mais dans les faits bien réelle – du projet. En l’absence de dyna­mique d’affirmation natio­nale, l’opposition gauche/​droite prend le dessus. Cette situa­tion a permis l’éclosion de deux partis poli­tiques, l’un à la gauche du PQ (Québec soli­daire), l’autre à sa droite (l’ADQ puis la CAQ). Contrairement aux poli­tiques key­né­siennes de déve­lop­pe­ment éco­no­mique et d’appui au déve­lop­pe­ment de l’État-providence, le néo­li­bé­ra­lisme rend pra­ti­que­ment impos­sible le main­tien à long terme d’une coa­li­tion gauche/​droite au sein d’un parti poli­tique. Le même phé­no­mène est à l’œuvre en Europe, avec l’éclosion d’une droite popu­liste et d’une « gauche de gauche », qui affecte les grands partis poli­tiques tra­di­tion­nels.

Dans ce contexte, comme l’a très bien expli­qué mon col­lègue Pierre Serré, l’époque des gou­ver­ne­ments péquistes majo­ri­taires se situe désor­mais der­rière nous [5]. La majo­rité n’était pos­sible que dans le contexte d’une lutte à deux. Le PLQ pro­fi­tera tou­jours de l’appui massif des anglo­phones et des allo­phones en évo­quant le spectre de l’indépendance. Mais les fran­co­phones demeurent condam­nés à se divi­ser, les autres partis étant là pour rester. Aussi, je tiens à servir cette mise en garde : ni QS, ni la CAQ ne se feront hara-kiri. Les péquistes doivent en prendre bonne note et conclure que ce n’est pas en insul­tant les uns et les autres qu’on pourra ren­ver­ser le parti du statu quo, de la cor­rup­tion et de l’exploitation sans scru­pule. Cela vaut aussi pour les autres. Tout en main­te­nant l’existence de partis dis­tincts, il faut réa­li­ser l’unité autour d’un pro­gramme commun pour un projet de pays. Ce projet ne doit plus dépendre de la volonté d’une clique mais d’un peuple qui exerce sa sou­ve­rai­neté en rédi­geant lui-même sa propre consti­tu­tion. Ainsi, peut-être, pour­rons-nous sortir de l’impasse.

[1] Cette phrase pro­vient du dra­ma­turge alle­mand Bertolt Brecht.

[2] « En termes abso­lus » signi­fie que je tiens compte du taux de par­ti­ci­pa­tion, consi­dé­rant que les abs­ten­tion­nistes font partie des gens que l’on ren­contre dans la rue et sont des citoyens et citoyennes au même titre que les autres. Et quand le contexte poli­tique et social les inter­pelle, une grande partie d’entre eux se mobi­lisent, comme ce fut le cas, en 1995, alors que le taux de par­ti­ci­pa­tion au réfé­ren­dum a atteint 93,5 %. Notons encore que les vic­toires du PLQ s’accompagnent inva­ria­ble­ment d’une baisse du taux de par­ti­ci­pa­tion. En consé­quence, l’abstention exprime, chez plu­sieurs, une opi­nion poli­tique au même titre que le choix d’un parti ou l’annulation.

[3] Je ne suis pas remonté plus loin dans le passé qu’aux élec­tions de 1919.

[4] 8 097 élec­teurs et élec­trices ont choisi QS dans la région, contre 6 478 en 2012.

[5] Pierre Serré, « La fin des gou­ver­ne­ments péquistes majo­ri­taires », L’Action natio­nale, sep­tembre-octobre 2012. Disponible sur Internet à l’adresse sui­vante : http://​www​.action​-natio​nale​.qc​.ca/​e​l​e​c​t​i​o​n​s​-​2​0​1​2​-​l​e​s​-​p​a​s​s​e​s​-​d​a​n​g​e​r​e​u​s​e​s​/​1​8​8​-​l​a​-​f​i​n​-​d​e​s​-​g​o​u​v​e​r​n​e​m​e​n​t​s​-​p​e​q​u​i​s​t​e​s​-​m​a​j​o​r​i​t​aires

Mauvaise herbe, le 10 avril 2014

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