Le réalignement des astres

Par , Mis en ligne le 16 mai 2011

Gilles Duceppe a raison d’affirmer (Le Devoir 14 mai) qu’il serait une « grave erreur » de penser que la défaite catas­tro­phique du Bloc aux der­nières élec­tions fédé­rales est une sorte d’incident de par­cours. Ce dis­cours confronte dans la famille Bloc-PQ l’approche jovia­liste publi­que­ment adop­tée par Pauline Marois et la majo­rité des com­men­ta­teurs proches du PQ comme Jean-François Lisée. Ceux-ci sont récon­for­tés d’apprendre par des son­dages que l’option sou­ve­rai­niste est encore popu­laire, que les gens n’ont pas voté pour le NPD par convic­tion, bref, que tout va « ren­trer dans l’ordre » éven­tuel­le­ment. En fait, ce jovia­lisme des per­dants, pré­ci­sons-le, est une réponse mal­adroite à un autre jovia­lisme, celui des domi­nants qui répètent en boucle sur toutes les tri­bunes que la dure défaite du Bloc marque le début de la fin du mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste. Les blo­quistes ont raison de sou­li­gner qu’une poi­gnée de dépu­tés et 23% du vote, c’est loin d’être négli­geable comme base de recons­truc­tion. En fait, pen­dant toute son exis­tence, le Bloc est le seul parti dont on a ques­tionné tous les jours la per­ti­nence. « Pourquoi exis­tez-vous ? » En fili­grane : « admet­tez donc la défaite de 1995 et passez donc à autre chose … »

C’est pas moi c’est lui

À côté des jovia­listes, d’autres sont plus pes­si­mistes. Mais au lieu de se regar­der dans le miroir, ils blâment les autres : la presse fédé­ra­liste, l’ « hypo­crite » Jack Layton, le « méchant » Amir Khadir (qui va divi­ser les votes). Plus encore, on blâme le peuple qué­bé­cois tout entier, « névrosé », « insou­ciant », agis­sant comme une bande d’enfants mal élevés. « C’est pas moi c’est lui … ». Ce n’est d’ailleurs pas la pre­mière fois qu’on assiste à de telles lita­nies. Il y a une alter­na­tive, cepen­dant : pro­cé­der à une véri­table auto-ana­lyse pour y voir, non pas un peuple qué­bé­cois qui renonce à l’indépendance pour l’autonomie (comme nous le chantent cer­tains élus du NPD), mais l’expression d’une crise à la fois de lea­der­ship et géné­ra­tion­nelle ou, pour dire les choses sim­ple­ment, un nou­veaux contexte où le peuple refuse désor­mais de dis­so­cier le projet de pays du projet de société.

La droite à l’offensive

Entretemps, la droite, tant au niveau cana­dien qu’au niveau qué­bé­cois, achève sa réor­ga­ni­sa­tion. Certes avec la cap­ture de l’État fédé­ral, la droite cana­dienne non seule­ment exulte, mais s’apprête à amor­cer une « révo­lu­tion » de droite espé­rée depuis long­temps. Stephen Harper en effet ne s’en jamais caché. Il faut « restruc­tu­rer » cet État fédé­ral trop anky­losé par les ves­tiges des poli­tiques key­né­siennes qui ont pré­valu depuis 1945. Une immense redis­tri­bu­tion des res­sources doit s’accélérer (cela avait com­mencé sous les Libéraux) en faveur des domi­nants et d’une partie des classes dites moyennes, notam­ment les petits entre­pre­neurs. Comme il n’est pas vrai­ment ques­tion de créer de nou­velles richesses, il faut tout « sim­ple­ment » enle­ver aux uns pour donner aux autres, comme cela est le cas aux États-Unis depuis trente ans.

La « révo­lu­tion »

Pour impo­ser cela aux classes popu­laires et moyennes, il faut déployer une vaste pano­plie de moyens : faire peur (la « menace ter­ro­riste), répri­mer (à la G8), cri­mi­na­li­ser (les jeunes et les immi­grants), mani­pu­ler (entre autres le sys­tème élec­to­ral) et briser, le plus sys­té­ma­ti­que­ment pos­sible, les pro­grammes key­né­siens dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la pro­tec­tion sociale par la réduc­tion des ser­vices et la pri­va­ti­sa­tion. Parallèlement, la droite doit réa­li­ser le mandat que lui confèrent les élites : recen­trer l’économie cana­dienne au niveau des finances et des res­sources et liqui­der les « canards boi­teux » du sec­teur manu­fac­tu­rier, ce fai­sant, s’alignant davan­tage dans le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion promu par les domi­nants à l’échelle pla­né­taire. Tout cela dans un nou­veau dis­po­si­tif cultu­rel qui joue sur le ter­rain de la morale réac­tion­naire (inté­grisme chré­tien) et du mythe de l’homme « libre » (le « self-made man » qui a comme prin­ci­pal ennemi l’État). Grâce à la dis­lo­ca­tion du Bloc et du PLC, les Conservateurs sont atte­lés à cette tâche gigan­tesque. Cette révo­lu­tion cultu­relle, menée tam­bour bat­tant par une droite désor­mais décom­plexée et sûre de ses moyens de dif­fu­sion, s’attaque au pre­mier chef aux droits des femmes : le mou­ve­ment fémi­niste étant le mou­ve­ment social ayant le plus marqué la société ces cin­quante der­nières années.

La bataille du Québec

Au Québec, ces mêmes domi­nants (ils contrôlent l’économie et les médias) sont conscients de leur vul­né­ra­bi­lité, d’où la défaite humi­liante de leur parti « orga­nique » aux élec­tions fédé­rales. Aux yeux des gens en effet, ils sont iden­ti­fiés non seule­ment comme des pré­da­teurs, mais sou­vent aussi comme des enne­mis. À part une petite poi­gnée de pri­vi­lé­giés (Québec inc) et un carré d’irréductibles lar­bins réac­tion­naires, les domi­nants ont peu d’appui. Entravés, ils ne sont cepen­dant pas pas­sifs. Sous l’égide du PLQ depuis presque dix ans, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois a eu comme prin­ci­pal mandat de faire ce que le PQ sous Lucien Bouchard et Bernard Landry avait com­mencé à faire : miner l’héritage de la révo­lu­tion tran­quille en visant les pro­grammes uni­ver­sels ; affai­blir la capa­cité de l’État qué­bé­cois d’intervenir dans l’économie pour lais­ser le champ libre aux pré­da­teurs ; enfin livrer le Québec pieds et poings liés à l’État fédé­ral, tout en l’enchâssant soli­de­ment dans l’édifice glo­ba­lisé et réac­tion­naire de l’ALÉNA.

Grains de sable

Mais la tâche est cepen­dant dif­fi­cile. Les classes popu­laires et moyennes lancent beau­coup de (gros) grains de sable dans l’engrenage. Elles ont réussi à empê­cher la des­truc­tion des CPE. Elles ont résisté à la pri­va­ti­sa­tion en douce de la santé et de l’éducation supé­rieure. Elles ont ralenti l’assaut contre les condi­tions de vie et de tra­vail. Elles ont délé­gi­timé les aven­tures guer­rières. Bref, elles ont créé une situa­tion où la révo­lu­tion de droite, à date en tout cas, n’a pas percé le mur. Dans un sens, le vote anti-Harper de la der­nière élec­tion, avec toutes ses ambigüi­tés, reflète ce pro­fond refus popu­laire du projet de droite. Fait à noter, comme nous l’indique un der­nier son­dage, le sens du vote pour le Bloc a aussi été un vote de gauche. Plus que, semble-t-il, le vote NPD qui, en plus de sa com­po­sante de vote d’adhésion (à gauche) a inclus une bonne part du vote pro­tes­ta­taire sans comp­ter le vote de sym­pa­thie pour le leader. Bref, avec des nuances et des pré­cau­tions d’usage, on peut addi­tion­ner les deux votes et poser l’hypothèse qu’une frac­tion signi­fi­ca­tive (deux tiers de l’électorat) a voté à gauche du centre. Ce n’est pas rien.

Détournement de sens

Voilà pour­quoi la droite remet cela. Ce projet pour chan­ger le rap­port de forces n’a pas com­mencé hier. Depuis au moins dix ans, il est pré­paré par une gigan­tesque bataille des idées qui passe par la capi­tu­la­tion plus ou moins tran­quille des couches intel­lec­tuelles, par la trans­for­ma­tion des médias en de vul­gaires per­ro­quets des domi­nants, et par la trans­for­ma­tion plus ou moins sub­tile des ins­ti­tu­tions et des partis poli­tiques. On n’a qu’à ouvrir le Journal de Montréal ou encore à écou­ter les réseaux de télé­vi­sion privés pour obser­ver ce tor­rent d’idées réac­tion­naires pro­ve­nant des offi­cines de l’Institut éco­no­mique de Montréal, de la Chambre de com­merce, des diverses asso­cia­tions patro­nales. L’un des aspects les plus dan­ge­reux de ce pro­ces­sus de domes­ti­ca­tion des intel­lec­tuels est la vio­lence avec laquelle les deux empires ont cassé le syn­di­ca­lisme des jour­na­listes pour impo­ser à la fois un modèle d’affaire (conver­gence) et une modi­fi­ca­tion en pro­fon­deur du métier où tout est axé sur la mise en exergue des opi­nions des élites, très à droite le plus sou­vent.
Les grands mani­pu­la­teurs

Ces nou­veaux mer­ce­naires non-syn­di­qués nous abreuvent quo­ti­dien­ne­ment de leurs proses lar­ge­ment relayées et com­men­tées. Le tra­vail est sys­té­ma­tique, vul­gaire, agres­sif : les gens ordi­naires sont « cou­pables » (de béné­fi­cier de ser­vices sociaux) ; notre « civi­li­sa­tion » est agres­sée de l’intérieur (immi­grant, autoch­tone, musul­man). À une autre échelle, les partis poli­tiques sont dévoyés, pour ne pas dire sou­doyés par autant de voleurs-plus-ou-moins-en-cra­vates. Ces grands mani­pu­la­teurs ne sont pas juste des « petits voyous » (Vincent Lacroix), mais aussi de gros requins, comme Desmarais et PKL, sans comp­ter le gigan­tesque réseau dont on com­mence à peine à révé­ler les rami­fi­ca­tions et qui détourne des cen­taines de mil­lions via les contrats « à l’amiable » ou des dis­po­si­tions qu’on dit « légales » et qui permet aux entre­prises de piller les res­sources sans foi ni loi.

Dévoyer le PQ

En plus de mani­pu­ler l’opinion, les domi­nants s’efforcent d’affaiblir et de divi­ser les forces qui aspirent au chan­ge­ment. Depuis long­temps, leur cible prin­ci­pale est le PQ et dans un sens, on peut dire qu’ils ont réussi. Il y a quelques années, ils ont marqué un grand coup en fai­sant en sorte que le conser­va­teur Lucien Bouchard se fau­file à la tête du PQ pour le liqui­der de l’intérieur. Les « réa­listes », pour ne pas dire les « capi­tu­lards » se sont depuis lors ins­tal­lés aux com­mandes, aban­don­nant à la fois la sou­ve­rai­neté et l’agenda des réformes sociales qui avaient été au centre de ce parti. On est « réa­listes », on applau­dit à l’insertion de Québec inc dans la glo­ba­li­sa­tion, on pense que les gens ordi­naires sont trop « gâtés » et que les familles doivent d’endetter pour l’éducation de leurs enfants. Un petit PPP avec cela, et au bout de la ligne, pra­ti­que­ment rien ne dis­tingue plus le PQ du PLQ et même, à part le dis­cours ordu­rier de ses chefs, de l’ADQ .

Réorganisation de la droite qué­bé­coise

Mais pour les domi­nants, mani­pu­ler le PLQ comme une bande de pan­tins qu’ils sont deve­nus, ou domp­ter le PQ en un animal de com­pa­gnie, n’est pas suf­fi­sant. Il faut un projet encore plus cohé­rent, encore plus déter­miné, à l’image jus­te­ment des Conservateurs. Pour faire cela, il faut un peu de sub­ti­lité, ce qui échappe à des médiocres per­son­nages comme le sont les chefs actuels de l’ADQ ou de la misé­rable poi­gnée de conser­va­teurs qué­bé­cois. Il faut se pré­sen­ter comme celui qui va « sauver le sys­tème » de sécu­rité sociale et qui va défendre les « droits du Québec » (auto­no­misme). C’est ainsi que la table est mise pour François Legault et les Lucides qui pour­raient deve­nir les prin­ci­paux por­teurs du ballon de la droite.

La conver­gence de la réac­tion

On le dit au condi­tion­nel : bien des obs­tacles demeurent. D’abord la droite imbé­cile (dans le genre Éric Dumaine ou Gérard Deltell) résiste en rêvant que le Québec devienne un deuxième Oklahoma. Legault devra les ins­tru­men­ta­li­ser, ce qui n’est pas une tâche facile, même en leur offrant quelques os. Ensuite il devra arti­cu­ler tout cela en un pro­gramme cohé­rent, en appa­rence « moderne », un peu comme l’a fait Tony Blair en Angleterre. Encore là ça résiste : le PQ s’accroche au centre. Éliminer le rêve, même éva­nes­cent, de la sou­ve­rai­neté, ne passe pas bien pour beau­coup de monde. Mais pour les domi­nants, beau­coup d’efforts sont consen­tis. La « fusion » entre Legault et l’ADQ (en fait la capi­tu­la­tion de l’ADQ), si elle se fait, ouvrira la porte. Ce projet aura un énorme appa­reil média­tique, des médias-pou­belles (dans lequel il faut main­te­nant mettre le réseau Quebecor) aux médias plus tra­di­tion­nels (La Presse et Radio-Canada). Sans comp­ter des « troupes de choc » (le réseau Liberté) que Legault voudra « éden­ter » mais pré­ser­ver. Il est même pro­bable que Legault puisse rache­ter une partie de la droite du PQ ter­ri­ble­ment anxieuse de ne pas être flu­shée comme l’a été le Bloc à Ottawa.

Le mur des lamen­ta­tions

On com­prend donc que les pleurs et lamen­ta­tions du Bloc et du PQ ont un carac­tère pro­fon­dé­ment pathé­tique. La direc­tion de ces partis a creusé le trou dans lequel elle se retrouve, et selon toute vrai­sem­blance, dans lequel elle res­tera si la droite est assez intel­li­gente pour se réor­ga­ni­ser. Il ne res­tera plus qu’à crier au meurtre contre la gauche, « cou­pable » de résis­ter. Cette cam­pagne de haine a déjà com­mencé, en visant Amir Khadir. On pour­rait pré­voir qu’elle ira en s’élargissant. Pour qu’elle réus­sisse, cette offen­sive des chefs péquistes doit mobi­li­ser cer­taines grosses poin­tures du mou­ve­ment syn­di­cal. Il faut convaincre ceux-ci en effet de rester accro­chés au mythe du « moins pire » et de « capi­tu­ler un peu pour ne pas tout perdre ». Ça pour­rait mar­cher…

Résistances

Une chance que l’histoire n’est jamais déter­mi­née. Les résis­tances ont des rebonds impré­vi­sibles, on l’a trop vu ces der­nières années. D’abord, les gens ne sont pas dupes. Sondage après son­dage, ils ont l’audace de penser qu’il faut défendre les pro­grammes sociaux et se défi­nissent majo­ri­tai­re­ment comme étant de centre-gauche et même de gauche ! Les orga­ni­sa­tions sociales, malgré les hési­ta­tions de cer­tains chefs, ont des réser­voirs de com­ba­ti­vité. Enfin il y a une conver­gence, une alliance arc-en-ciel qui pour­rait s’articuler autour de Québec soli­daire. Le pro­ces­sus est fra­gile. Il faut sur­mon­ter cer­tains vieux démons (se penser plus gros que l’on est), éviter les pièges de l’isolement et trou­ver le bon ton, notam­ment grâce à une péda­go­gie poli­tique axée sur le contrôle col­lec­tif de nos res­sources, le déman­tè­le­ment des forces occultes qui cor­rompent notre vie poli­tique et la pro­po­si­tion d’un pays de pro­jets.

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