Le Québec : une société à débloquer

Par , , Mis en ligne le 17 juillet 2012

Pour nombre d’observateurs, les élec­tions qui s’en viennent à grands pas seront le point d’atterrissage du sou­lè­ve­ment étu­diant et popu­laire du prin­temps 2012. Or, un simple bras­sage des repré­sen­tants poli­tiques ne par­vien­dra pas à régler les contra­dic­tions pro­fondes qui tra­versent la société qué­bé­coise, et dont ce conflit s’est avéré être le révé­la­teur.

Les ins­ti­tu­tions vétustes en place et l’absence de débat public sur les orien­ta­tions que prend la société entrent en col­li­sion fron­tale avec les reven­di­ca­tions d’une jeu­nesse qui ravive les idéaux fon­da­men­taux de la Révolution tran­quille à partir d’une nou­velle sen­si­bi­lité alter­mon­dia­liste, éco­lo­giste et fémi­niste. L’avènement d’une démo­cra­tie plus authen­tique que les jeunes hommes et femmes reven­diquent sup­pose des chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels beau­coup plus mar­qués que ne le permet le jeu de l’alternance des grands partis.

On a voulu dépeindre les étu­diants comme des « radi­caux » intran­si­geants et des adeptes de la « vio­lence » et de l’« inti­mi­da­tion ». Pourtant, leurs reven­di­ca­tions seraient presque appa­rues banales dans les années 1960. À l’époque, le Parti libé­ral de Jean Lesage et l’Union natio­nale de Daniel Johnson père défen­daient la gra­tuité sco­laire. Le mou­ve­ment indé­pen­dan­tiste nais­sant, pour sa part, éla­bo­rait une cri­tique des ins­ti­tu­tions par­le­men­taires bri­tan­niques et de la domi­na­tion du gou­ver­ne­ment fédé­ral qui entra­vaient l’épanouissement du peuple qué­bé­cois. La jeu­nesse d’alors reven­di­quait le droit de choi­sir libre­ment son avenir sans être sou­mise à des auto­ri­tés dog­ma­tiques ou des puis­sances étran­gères illé­gi­times.

Si les reven­di­ca­tions étu­diantes appa­raissent aujourd’hui aussi scan­da­leuses, c’est que le Québec et son élite ont depuis long­temps aban­donné le projet de la Révolution tran­quille pour se sou­mettre au gou­ver­ne­ment fédé­ral et aux injonc­tions de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique. La crise du poli­tique et de l’espace public a rendu la société aller­gique aux débats sur les ques­tions de fond. Le radi­ca­lisme de marché n’hésite pas à répri­mer sévè­re­ment les mou­ve­ments sociaux qui contestent le carac­tère anti­dé­mo­cra­tique des réformes impo­sées par le néo­li­bé­ra­lisme, les­quelles cor­rompent non seule­ment l’esprit de l’enseignement supé­rieur, mais l’ensemble des ins­ti­tu­tions publiques du peuple qué­bé­cois.

Le conflit qui a débuté au prin­temps 2012 révèle ce blo­cage. Nos ins­ti­tu­tions vétustes et l’absence d’un mode de scru­tin pro­por­tion­nel favo­risent la domi­na­tion, en alter­nance, d’un duo­pole formé des deux grands partis (le Parti libé­ral et le Parti qué­bé­cois). On dira que le PQ exprime un autre point de vue. En réa­lité, ce n’est pas évident. Les étu­diants se sou­viennent qu’il s’est lui aussi montré favo­rable de nom­breuses fois à l’augmentation des droits de sco­la­rité et à l’instrumentalisation com­mer­ciale de l’éducation dans le cadre de l’« éco­no­mie du savoir ». Les jeunes natu­rel­le­ment ont peu confiance face à un jeu de « chaises musi­cales » entre ces deux pôles domi­nants.

Les reven­di­ca­tions des étu­diants débordent la défense de l’éducation publique et de la gra­tuité sco­laire. C’est la cor­rup­tion de la chose publique, le bra­dage des res­sources, la dégra­da­tion du ter­ri­toire et de l’environnement, l’absence d’égalité des hommes et des femmes, bref, un vaste ensemble de blo­cages au niveau social qui les pré­oc­cupe.

Une très grande partie des jeunes n’accepte pas que les orien­ta­tions éco­no­miques priment la jus­tice sociale et soient dic­tées par une poi­gnée de ges­tion­naires et d’experts proches de l’élite éco­no­mique. De même, les citoyens qui ont battu de la cas­se­role pour épau­ler la jeu­nesse ne veulent pas bête­ment sub­sti­tuer la « rue » à l’autorité poli­tique : en exi­geant une démo­cra­tie plus vivante et plus pro­fonde, ils demandent d’avoir leur mot à dire, le droit d’être res­pon­sables de ce que devient le Québec, plutôt que de subir des poli­tiques iné­luc­tables, ulti­me­ment jus­ti­fiées par le recours au bâton ou au bâillon.

Lors des mani­fes­ta­tions du prin­temps, les affiches, dra­peaux et poèmes lais­saient trans­pa­raître comme en fili­grane un désir de réap­pro­pria­tion du projet d’autonomie col­lec­tive et du projet de pays. Pourtant, la ques­tion de l’indépendance n’est pas trop expli­cite dans le dis­cours étu­diant. Cela exprime la dif­fi­culté de redé­fi­nir expli­ci­te­ment un projet d’« éman­ci­pa­tion natio­nale » qui, sous l’égide du PQ, en tout cas, a abouti dans un cul-de-sac, en partie parce que le PQ a misé sur Québec Inc. plutôt que sur les aspi­ra­tions popu­laires.

Le défi de sur­mon­ter ce « mal­en­tendu » entre les aspi­ra­tions sociales et le projet d’émancipation natio­nale est réel­le­ment dif­fi­cile. Même si des avan­cées ont été réa­li­sées en ce sens par les mou­ve­ments popu­laires et par Québec soli­daire, beau­coup reste à faire. C’est pour­quoi le mou­ve­ment et les contra­dic­tions qu’il révèle ne dis­pa­raî­tront sans doute pas avec l’élection qui approche.

Seul l’avenir dira, cepen­dant, si le mou­ve­ment par­vien­dra non seule­ment à déver­rouiller le blo­cage ins­ti­tu­tion­nel de la société qué­bé­coise, mais à ins­ti­tuer un Québec dans lequel il n’aura plus honte de se recon­naître et où il sera enfin pos­sible de dire « maîtres chez nous » de manière inclu­sive et décom­plexée.

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Pierre Beaudet, Professeur de déve­lop­pe­ment inter­na­tio­nal à l’Université d’Ottawa ;
Gordon Lefebvre, Enseignant à la retraite ; 
Éric Martin, Professeur de phi­lo­so­phie au col­lège Édouard-Montpetit.

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