La santé malade du capitalisme

Le Québec et l’Empire Dominations et résistances[1]

Perspectives

Par Mis en ligne le 29 mai 2020

Il a été beau­coup ques­tion au Québec, ces der­nières années, de répu­blique, de laï­cité, de neu­tra­lité reli­gieuse dans l’espace public. Le débat se déroule, comme d’habitude, sans réfé­rence à une dimen­sion fon­da­men­tale de l’histoire, soit la rela­tion de domi­na­tion éta­blie à l’origine entre la popu­la­tion cana­dienne-fran­çaise et l’Empire bri­tan­nique. Cette amné­sie nous empêche de com­prendre des pans entiers de l’histoire natio­nale, mais éga­le­ment de faire le vide sur la tra­di­tion de résis­tance qui n’a cessé contre cet Empire, non seule­ment au Canada, mais dans l’Empire bri­tan­nique dans sa tota­lité, en Irlande par exemple.

Bref retour sur l’histoire

L’Empire bri­tan­nique s’est construit au fil de plu­sieurs décen­nies durant les­quelles un vaste dis­po­si­tif de domi­na­tion a été érigé, y com­pris dans le domaine de la culture. Au cours de la période allant de 1707 à 1783, la Grande-Bretagne est d’abord un Empire interne[2], où se construit pro­gres­si­ve­ment une iden­tité bri­tan­nique[3]. À cette époque, le pro­ces­sus impé­rial s’effectue comme une opé­ra­tion mili­taire et com­mer­ciale, com­por­tant une dimen­sion reli­gieuse. Dans une seconde phase, de 1783 à 1815, l’Empire pro­pre­ment dit émerge après l’indépendance des États-Unis et la vic­toire de l’Angleterre dans les guerres napo­léo­niennes (1815). C’est là que l’Empire innove en adop­tant des formes flexibles de domi­na­tion, en agis­sant par le biais de groupes privés comme la Compagnie des Indes orien­tales. De cette période date un vaste sen­ti­ment de supé­rio­rité cultu­relle, voire même raciale[4], chez les Britanniques, y com­pris parmi les classes popu­laires.

La troi­sième période, de 1815 à 1857, est carac­té­ri­sée par l’acquisition stra­té­gique de nou­veaux ter­ri­toires, notam­ment Hong Kong et Singapour, ainsi que quelques ports isolés en Afrique. Mais l’événement clé de cette période est l’asservissement éco­no­mique de la Chine à tra­vers les guerres de l’Opium. La période se ter­mine par le désastre de la guerre d’indépendance de l’Inde en 1857[5]. Au cours de la qua­trième période, qui s’étend de 1857 aux années 1960, l’impérialisme devient libé­ral sous l’influence de James et de John Stuart Mills. C’est l’époque de l’expansion en Afrique conti­nen­tale, des inves­tis­se­ments mas­sifs en Amérique du Sud et au Canada, de la féo­da­li­sa­tion de l’Égypte, tech­ni­que­ment sous contrôle de l’Empire otto­man, mais en pra­tique pos­sé­dée par les Britanniques et les Français. Le cou­ron­ne­ment de la reine Victoria marque le point culmi­nant de l’Empire. Jusqu’au tour­nant du XXe siècle, l’Empire s’étale sur 25 mil­lions de kilo­mètres carrés, com­pre­nant un quart de la popu­la­tion mon­diale : il est tota­le­ment hégé­mo­nique sur le plan inter­na­tio­nal. Cependant après la Première Guerre mon­diale, le déclin s’amorce et il s’accélèrera jusqu’au crash sui­vant la Deuxième Guerre mon­diale. Durant cette période, l’Empire tente de frei­ner sa chute. Il effec­tue de grandes manœuvres pour affai­blir ses adver­saires indé­pen­dan­tistes, ce qui conduira notam­ment à la par­ti­tion de la colo­nie indienne en deux enti­tés hos­tiles, l’Inde et le Pakistan. En Afrique, des efforts sont consen­tis pour forcer les pays nou­vel­le­ment indé­pen­dants à garder des liens pri­vi­lé­giés avec la Grande-Bretagne. Entretemps, en Angleterre même, des mani­fes­ta­tions racistes sont déclen­chées contre les tra­vailleurs immi­grants en pro­ve­nance d’Asie et d’Afrique.

Le Canada et l’Empire

L’établissement de la colo­nie bri­tan­nique sur le ter­ri­toire du Canada après la vic­toire mili­taire sur la France (1759) s’inscrit dans le pro­lon­ge­ment de cette exten­sion mon­diale de l’Empire. Au début, il s’agit de sécu­ri­ser le ter­ri­toire en créant un dis­po­si­tif de contrôle sur la popu­la­tion d’origine fran­çaise. Après l’échec de l’insurrection des Patriotes (1837-38), l’Empire s’engage dans une opé­ra­tion d’institutionnalisation de son hégé­mo­nie, ce qui mène à l’établissement du « Dominion » en 1867. Ce nouvel État pré­serve les liens avec l’Empire dont le Canada devient un sup­plé­tif, notam­ment dans les guerres colo­niales en Afrique. Une « union inégale » (selon l’expression de l’historien Stanley Ryerson[6]) est impo­sée entre le Bas-Canada et le Haut-Canada, dans le contexte d’un État fédé­ral hyper­tro­phié et de poli­tiques car­ré­ment orien­tées vers l’assimilation des Canadiens-fran­çais hors Québec.

Coincés dans ce dis­po­si­tif, les Canadiens-fran­çais mani­festent leur oppo­si­tion à une concep­tion de l’Empire mar­quée par une pro­fonde ten­dance à l’uniformisation cultu­relle, reli­gieuse et lin­guis­tique. Au début du ving­tième siècle, Henri Bourassa et Olivar Asselin plaident pour une poli­tique authen­ti­que­ment cana­dienne, en rup­ture avec la poli­tique bri­tan­nique. L’une des consé­quences impor­tantes de la par­ti­ci­pa­tion cana­dienne à l’Empire, selon Bourassa, est la divi­sion du Canada qui pour­rait entraî­ner l’annexion aux États-Unis.

Plus tard dans le ving­tième siècle, l’Empire orga­ni­sera une vaste émi­gra­tion des popu­la­tions anglaises et écos­saises. Venus au Canada en grand nombre, les Écossais défi­nissent leur natio­na­lisme libé­ral dans l’Empire où ils se trouvent à éga­lité avec les Anglais, une situa­tion fort dif­fé­rente de leur situa­tion beau­coup plus mar­gi­nale en Grande-Bretagne même. De cela émerge un fort bloc hos­tile aux pro­po­si­tions de Bourassa concer­nant le bicul­tu­ra­lisme et le bilin­guisme qui feraient de la société cana­dienne un espace où la langue et la culture ne sont pas rigi­de­ment rivées l’une à l’autre. Pour plu­sieurs Canadiens bri­tan­niques dans les années 1920 et 1930, le para­digme impé­rial domine, carac­té­risé par une cer­ti­tude lar­ge­ment par­ta­gée de supé­rio­rité cultu­relle, reli­gieuse et lin­guis­tique.

Ce phé­no­mène prend des formes extrêmes dans diverses régions du pays. Les acti­vi­tés du Ku Klux Klan (KKK) en Saskatchewan dans les années 1920 expriment jus­te­ment, de façon radi­cale, l’attachement impé­rial de nom­breux Canadiens bri­tan­niques et, notam­ment, leur appui à une poli­tique d’uniformisation lin­guis­tique[7]. Bien qu’excessives, ces acti­vi­tés du KKK expriment l’opinion d’une majo­rité de Canadiens bri­tan­niques et leur atta­che­ment à une société pro­tes­tante, uni­que­ment de langue anglaise, flo­ris­sant dans un empire dont per­sonne ne pré­voit la fin dans les années 1920 et 1930.

L’héritage

Essentiellement, l’histoire du Canada fran­çais et du Québec fran­co­phone est tra­ver­sée par cette dimen­sion fon­da­men­tale de résis­tance à l’uniformisation impé­riale, sans que cela n’ait empê­ché les Canadiens-fran­çais, par exemple, de s’insérer dans un espace-monde capi­ta­liste, notam­ment à titre d’ouvriers, dès le dix-neu­vième siècle. En fait, cette résis­tance s’exprime sou­vent par la montée des luttes ouvrières contre des capi­ta­listes bri­tan­niques, notam­ment entre 1840 et 1940. Paradoxe de la situa­tion actuelle, le projet d’uniformisation cultu­relle de l’espace public au nom de la laï­cité pour­rait être, dans un sens, une tra­hi­son de cette dimen­sion fon­da­men­tale de notre passé. Un modèle de laï­cité peut aussi être celui d’une absence totale de contraintes visant des sym­boles reli­gieux ou non reli­gieux dans l’espace public, à la condi­tion que la coha­bi­ta­tion de ces dif­fé­rentes formes d’expression se fasse dans l’harmonie et le res­pect, ce que le Québec, en un sens, a dans l’ensemble presque tou­jours pra­ti­qué.


  1. Ce texte est issu d’une pré­sen­ta­tion faite à l’université popu­laire des NCS en août 2013.
  2. John Robertson, A Union for Empire : Political Thought and the British Union of 1707, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
  3. Linda Colley, Britons : Forging the Nation 1707-1837, New Haven, Yale University Press, 2009.
  4. Catherine Hall, Civilising Subjects. Metropolis and Colony in the English Imagination 1830-1867, Cambridge, Polity, 2002.
  5. Une grande révolte dans le nord de l’Inde met à mal l’Empire. La répres­sion est ter­rible (un mil­lion de morts), mais c’est le début de la fin pour l’Empire. Quelques années plus tard émerge le grand mou­ve­ment d’indépendance natio­nale (Azadi) auquel la figure de Gandhi est asso­ciée.
  6. Stanley B. Ryerson, Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in Canada 1815-1873, Toronto, Progress Books, 1973.
  7. James Pitsula, Keeping Canada British. The Ku Klux Klan in 1920s Saskatchewan, Vancouver, UBC Press, 2013.

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