Le capitalisme en 10 leçons de Michel Husson

Le progrès social s’est traduit par une déconnexion croissante entre le revenu et l’acte de travail

Par Mis en ligne le 10 mars 2012

Contre « la pré­ten­tion de la science éco­no­mique à vou­loir réduire ce qui est un mode d’organisation sociale à un ensemble de lois aussi incon­tour­nables que celles de la phy­sique » , Michel Husson nous rap­pelle que « Le capi­tal se défi­nit comme un rap­port social fondé sur la pro­priété des moyens de pro­duc­tion »

Pour ana­ly­ser de manière cri­tique le capi­ta­lisme contem­po­rain « Il faut donc réus­sir à rendre compte à la fois des inva­riants du capi­ta­lisme et de la diver­sité de ses formes concrètes ». Il importe donc de pré­sen­ter les dif­fé­rentes périodes qui se sont suc­cé­dées, non de manière linéaires, mais en lien avec les contra­dic­tions internes du sys­tème et les luttes (de classe) qui se sont dérou­lées. « A négli­ger la diver­sité des ins­ti­tu­tions et des arran­ge­ments sociaux, on verse rapi­de­ment dans l’économicisme qui consiste à tout rame­ner à des déter­mi­na­tions éco­no­miques. Réciproquement, la foca­li­sa­tion sur les spé­ci­fi­ci­tés peut faire oublier les ten­dances com­munes et sur­es­ti­mer la mal­léa­bi­lité du capi­ta­lisme ». Ce qui permet à l’auteur de sou­li­gner que la crise actuelle « est au fond la crise des solu­tions appor­tées à la crise pré­cé­dente ».

Le fil direc­teur de l’ouvrage « est que le capi­ta­lisme est entré dans une ère de ‘ren­de­ments décrois­sants’ », qu’il est de « moins en moins capable d’intégrer la satis­fac­tion des besoins humains à sa propre logique » et qu’à l’inverse « la mar­chan­di­sa­tion du monde conduit à l’éviction de cer­tains besoins essen­tiels ».

Je ne sau­rais ici pré­sen­ter la tota­lité de l’ouvrage. Je me conten­te­rais d’indiquer quelques pistes en essayant le plus pos­sible de lais­ser la parole à Michel Husson. Bien évi­de­ment, mes choix, sub­jec­tifs, ne sau­raient enga­ger l’auteur.

Plan du livre :

  1. « De quoi le capi­ta­lisme est-il le nom ? » L’auteur montre que « l’introduction du capi­ta­lisme repré­sente une véri­table rup­ture par rap­port aux méca­nismes sociaux anté­rieurs ». Il décrit les condi­tions préa­lables néces­saires dont la mise à dis­po­si­tion de main-d’œuvre « libre ». Michel Husson reprend la grille de lec­ture de Pomeranz « la révo­lu­tion indus­trielle naît d’une com­bi­nai­son assez aléa­toire de contraintes géo­lo­giques, de res­sources exté­rieures, de mise à dis­po­ni­bi­lité d’une force de tra­vail et de pro­grès tech­no­lo­giques. Cette alchi­mie très par­ti­cu­lière permet de com­prendre pour­quoi l’essor du capi­ta­lisme n’a rien de pré­dé­ter­miné. »

  2. « D’où vient le profit ? ». L’auteur inter­roge les ver­sions néo­clas­siques et leurs pré­ten­tions à offrir une vision cohé­rente du capi­ta­lisme « autour de deux notions clés : qu’est ce le profit ? Comment se réa­lise ‘l’allocation des res­sources rares entre les fins alter­na­tives’ sous le capi­ta­lisme ? ». Il sou­ligne « la misère de la ‘science’ éco­no­mique domi­nante. » C’est le cha­pitre le plus ardu du livre. Pour celles et ceux qui vou­draient appro­fon­dir, je signale l’introduction (http://​hus​so​net​.free​.fr/​b​o​u​k​a​w​e​b.pdf) de l’auteur à la réédi­tion du livre de Nicolas Boukharine L’économie poli­tique du ren­tier ( Syllepse 2010) Objectivité sociale. Michel Husson insiste sur le carac­tère très par­ti­cu­lier de la mar­chan­dise « force de tra­vail ».

  3. « Pourquoi les riches sont-ils plus riches ? » ou varia­tions sur la pro­duc­ti­vité du tra­vail, les sur­plus, l’accumulation de richesses, le par­tage entre profit et salaires, les inéga­li­tés, les pres­sions ou luttes sociales. Deux phé­no­mènes peuvent être mis en rela­tion « Le pre­mier est que les inéga­li­tés ont eu ten­dance à se réduire sur longue période » et « la courbe s’inverse avec le tour­nant libé­ral des années 1980 et une nou­velle ten­dance au creu­se­ment des inéga­li­tés s’instaure ». Il ne fau­drait cepen­dant croire à une réduc­tion « natu­relle » des inéga­li­tés, géné­rée spon­ta­né­ment par le fonc­tion­ne­ment du sys­tème. « Il faut plutôt y voir l’effet des luttes sociales, des évo­lu­tions dans la struc­ture de la force de tra­vail, et aussi des poli­tiques publiques ». L’auteur sou­ligne que « l’intervention de l’État n’a pas dimi­nué en tant qu’agent actif de la struc­tu­ra­tion de la société » et ter­mine cette partie par « l’égalité est la condi­tion abso­lue du bien-être social et de la véri­table liberté, défi­nie comme ‘le sen­ti­ment de ne pas être méprisé et traité en infé­rieur’. »

  4. « De quoi avons-nous (vrai­ment) besoin ? » L’auteur pré­sente « la dis­tinc­tion clas­sique entre valeur d’échange et valeur d’usage » et nous rap­pelle contre les lec­tures hâtives, éco­no­mi­cistes ou mal-inten­tion­nées « Or les valeurs d’usage importent, même dans le champ du mar­xisme, parce que le bou­clage concret des sché­mas de repro­duc­tion sup­pose une cor­res­pon­dance entre ce qui est pro­duit et ce qui est consommé ». Michel Husson sou­ligne à la fois que « les biens et ser­vices mar­chands indi­vi­dua­li­sables occupent une place décrois­sante dans la consom­ma­tion » et que « la demande sociale est de moins en moins conforme aux exi­gences de ren­ta­bi­lité » ou pour le dire manière per­cu­tante « Mais tous les besoins ne sont pas égaux devant le capi­ta­lisme et il va donc tout faire pour les mode­ler en fonc­tion de ses exi­gences propres ». L’auteur déve­loppe remar­qua­ble­ment autour de la notion de besoins. D’un coté, pour la ren­ta­bi­lité, il fau­drait que les besoins s’adaptent à la pro­duc­tion, c’est d’ailleurs le rôle des matra­quages publi­ci­taires, que les indi­vidu-e-s pro­duc­teurs s’effacent devant des êtres consommatrices/​consommateurs. D’autre part, contre celles et ceux qui vou­draient dicter les besoins essen­tiels, au nom de la sou­te­na­bi­lité du déve­lop­pe­ment par exemple, Michel Husson oppose « il s’agit de créer les bases maté­rielles qui per­mettent d’effectuer d’autres choix, à la fois dans les condi­tions de vie et dans la maî­trise des grands choix sociaux ». Contrairement à une légende, le marché et la démo­cra­tie ne font pas bon ménage. Et l’auteur d’ajouter « Dans une société ration­nelle, le besoin ne serait plus seule­ment une condi­tion vide de contenu garan­tis­sant la valeur » et « La démo­cra­tie est donc la condi­tion même de fonc­tion­ne­ment d’une telle orga­ni­sa­tion sociale, et cette concep­tion conduit à poser autre­ment l’articulation entre plan et marché » d’où « l’importance déci­sive des règles ins­ti­tu­tion­nelles et du pro­ces­sus d’échanges et de confron­ta­tion ».

  5. « Qu’est ce qui n’est pas une mar­chan­dise ? » Pour le capi­ta­lisme tout peut ou (re)devenir mar­chan­dise. A l’inverse des pro­ces­sus de démar­chan­di­sa­tion qui ont « accom­pa­gnés » le pro­grès social, le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral est aussi un tour­nant vers la (re)marchandisation de toute chose. Le titre de cette note est issue de ce cha­pitre. La mar­chan­di­sa­tion du tra­vail, de la force de tra­vail tient une place par­ti­cu­lière dans le sys­tème capi­ta­liste et dans sa phase néo­li­bé­rale. Ainsi « La flexi­bi­lité pour­rait-être très bien défi­nie comme la sup­pres­sion de tous les dis­po­si­tifs qui font que, jus­te­ment, la force de tra­vail n’est pas une mar­chan­dise comme une autre ». Flexibilité, indi­vi­dua­li­sa­tion des salaires et des autres condi­tions sala­riales, déve­lop­pe­ment de l’externalisation et de la sous-trai­tance, il s’agit pour les gou­ver­nants de remettre en cause « les liens contrac­tuels héri­tés du passé, en fai­sant des sala­riés la variable d’ajustement ». Nous assis­tons aussi aujourd’hui à une mar­chan­di­sa­tion de la connais­sance (bre­vets, pro­priété intel­lec­tuelle, etc) au nom d’un marché plus effi­cace, moins coû­teux, une trans­for­ma­tion de la vie en vie-mar­chande, sous une déli­rante pré­sen­ta­tion d’un tout comp­table. Contre cette construc­tion idéo­lo­gique, l’auteur sou­ligne « l’incommensurabilité d’un cer­tain nombre de droits sociaux ». Il faut lire avec atten­tion les pages sur les biens publics, les biens intra­gé­né­ra­tion­nels et inter­gé­né­ra­tion­nels et s’interroger « quels élé­ments la société est-elle prête à lais­ser au libre jeu du marché ? ». La satis­fac­tion des besoins est une ratio­na­lité supé­rieure au « calcul éco­no­mique ».

  6. « Le capi­ta­lisme peut-il se mettre au vert ? » Michel Husson ana­lyse les pro­blèmes de l’énergie, de la tran­si­tion éner­gé­tique, les éco­taxes et « la contra­dic­tion entre l’objectif de profit maxi­mum et celui de réduc­tion des dépenses d’énergie », sans nier un pos­sible « ver­dis­se­ment » du sys­tème. En com­plé­ment pos­sible : ContreTemps N°12, qua­trième tri­mestre 2011 (Editions Syllepse, Paris 2011) Interconnexion des crises sociale et éco­lo­gique glo­bales géné­rées par la dyna­mique du capi­tal et Daniel Tanuro : L’impossible capi­ta­lisme vert (Les empê­cheurs de penser en rond / La Découverte, Paris 2010) Crise his­to­rique de la rela­tion de l’humanité et son envi­ron­ne­ment.

  7. « Où mène la mon­dia­li­sa­tion ? » L’agencement de l’économie mon­diale est bou­le­ver­sée par la place gran­dis­sante de cer­tains pays dits émer­gents « cer­tains pays, conçus au départ comme réser­voirs de main-d’œuvre bon marché, connaissent une forte crois­sance de leurs expor­ta­tions, inondent les mar­chés des pays déve­lop­pés et ‘remontent les filières’, autre­ment dit se mettent à pro­duire des biens de haute tech­no­lo­gie ».Cependant si le Produit Intérieur Brut (PIB) mon­dial peut se ven­ti­ler en deux parts égales, entre pays dits avan­cés et les autres, il ne fau­drait pas oublier que les pre­miers ne repré­sentent que le sep­tième de la popu­la­tion mon­diale. Les PIB moyens par habi­tant-e-s sont donc très dif­fé­rents et cachent des dif­fé­ren­tia­tions impor­tantes entre les très riches et les autres, entre sous-régions et entre femmes et hommes. La mon­dia­li­sa­tion actuelle est par­tiel­le­ment d’une autre com­plexité que l’internationalisation anté­rieure, entre autres par la mon­dia­li­sa­tion pro­duc­tive. « Concrètement, les mar­chan­dises sont doré­na­vant pro­duites à cheval sur plu­sieurs pays, et ce phé­no­mène va au-delà d’une simple aug­men­ta­tion des cou­rants d’échange. Ce n’est pas seule­ment le marché qui devient mon­dial, mais ce sont les lieux de pro­duc­tion qui se déploient et se restruc­turent à une échelle pla­né­taire. Les dif­fé­rents stades de la fabri­ca­tion d’un pro­duit sont répar­tis entre plu­sieurs pays : on parle alors de ‘décom­po­si­tion inter­na­tio­nale des pro­ces­sus pro­duc­tifs’ ou de ‘chaînes de valeur glo­bale’ ». Cette mon­dia­li­sa­tion de la pro­duc­tion est portée par l’investissement inter­na­tio­nal, les fameux inves­tis­se­ments directs étran­gers (IDE) dont il faut néan­moins sou­li­gner qu’ils res­tent majo­ri­tai­re­ment orien­tés vers les pays….développés. Michel Husson ana­lyse la nou­velle car­to­gra­phie du monde, dont les rela­tions Chine/États-Unis. Il montre que la struc­tu­ra­tion éco­no­mique mon­diale est de plus en plus dis­so­cié de la car­to­gra­phie des États et explique les méca­nismes de « l’institutionnalisation de l’absence de règles à tra­vers la créa­tion de l’OMC (Organisation mon­diale du com­merce) ». Si je suis l’auteur dans « La mon­dia­li­sa­tion réel­le­ment exis­tante intro­duit ainsi une dif­fé­rence impor­tante avec les formes clas­siques de l’impérialisme », je pense néan­moins que les débats devraient s’approfondir sur les contrac­tions dans cette nou­velle confi­gu­ra­tion. Pour le dire fran­che­ment le duo Chine/États-Unis pour­rait se dénouer et le lea­der­ship mon­dial être dis­puté, y com­pris sous une forme clas­sique de guerre. Mais la puis­sance éco­no­mique de la Chine n’est aujourd’hui que très poten­tielle et l’impérialisme amé­ri­cain dis­pose de la seule puis­sance mili­taire réel­le­ment exis­tante.

  8. « A quoi sert l’Europe libé­rale ? » Il n’y a pas de capi­tal euro­péen. Aujourd’hui dominent, hors de tout cadre démo­cra­tique, des poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, de la mise concur­rence (et donc de la pri­mauté du moins-disant) des sys­tèmes sociaux. Il s’agit donc bien d’un « modèle éco­no­mique tron­qué » où « L’euro réel­le­ment exis­tant n’est donc rien d’autre qu’un outil de police éco­no­mique ». L’auteur ajoute judi­cieu­se­ment « Le marché unique n’est pas le débou­ché prin­ci­pal, mais la base arrière d’une visée plus large ». De nom­breux argu­ments utiles pour refu­ser le rôle pro­fon­dé­ment anti­so­cial et réac­tion­naire des trai­tés, dont le projet en cours visant « à consti­tu­tion­na­li­ser une ter­rible régres­sion sociale comme moyen d’assainir les finances publiques… »,

  9. « Qu’est ce qu’une crise ? » Michel Husson pré­sente et ana­lyses les trois sortes de crises aux­quelles le capi­ta­lisme est confronté : les crises pério­diques, les crises de régu­la­tion et la crise sys­té­mique. Il met en rela­tion les évo­lu­tion de la pro­duc­ti­vité, les inter­ven­tions de l’État « social », l’augmentation des si mal-nommés pré­lè­ve­ments obli­ga­toires, l’inflation, la durée du temps de tra­vail, pour conclure une nou­velle fois sur « l’écart se creuse ainsi entre la demande sociale et l’offre ren­table ». Pour appro­fon­dir, un ouvrage plus ancien de l’auteur Un pur capi­ta­lisme (Éditions Page deux, Lausanne 2008) La crise est cer­taine, mais la catas­trophe ne l’est pas.

  10. « Pourquoi on va dans le mur ». Si les dérives de la finance ont bien une dimen­sion démen­tielle, il ne faut pas oublier que « la finance n’est pas excrois­sance : elle est au contraire un rouage essen­tiel du capi­ta­lisme dans sa ver­sion néo­li­bé­rale ». L’auteur explique la genèse de cette finan­cia­ri­sa­tion dont le rôle des pou­voirs publics, des États. Après la réces­sion de 1974/1975 « Il y a eu un mélange très effi­cace de poli­tiques déli­bé­rées de la part des gou­ver­ne­ments et d’une offen­sive patro­nale contre les salaires ». L’auteur décrit la mise place des condi­tions favo­rables à l’essor de la finance : « des mesures de déré­gle­men­ta­tion font tomber les obs­tacles et on fabrique éven­tuel­le­ment de toutes pièces des mar­chés finan­ciers ». Puis il ana­lyse la « nature » des titres finan­ciers, droit de tirage sur la richesse pro­duite ou à pro­duire, et nous rap­pelle que « La finance ne crée donc pas de valeur, même si elle agit sur sa répar­ti­tion ». D’un coté, baisse de la part des salaires, stag­na­tion du taux d’accumulation et de l’autre aug­men­ta­tion de la part des divi­dendes. En regard de la fameuse « norme » de 15% de ren­ta­bi­lité des fonds propres exigée par les action­naires, l’auteur sou­ligne « une éco­no­mie qui croît au mieux de 3% par an ne peut offrir dura­ble­ment un tel ren­de­ment à ses action­naires ». L’auteur ter­mine ce cha­pitre sur quatre grandes contra­dic­tions : « Dilemme de la répar­ti­tion : réta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité ou emplois ? », « Dilemme de la mon­dia­li­sa­tion : résorp­tion des dés­équi­libres ou crois­sance mon­diale ? », « Dilemme bud­gé­taire : résorp­tion des défi­cits ou dépenses sociales ? » et « Dilemme euro­péen : chacun pour soi ou coor­di­na­tion ? »

Gageons que les réponses devront être poli­tiques, démo­cra­ti­que­ment éla­bo­rées ; qu’elles s ’appuie­ront sur un audit de la dette et l’annulation de sa partie odieuse et illé­gi­time, que la baisse radi­cale du temps de tra­vail sera au centre de la construc­tion d’une alter­na­tive majo­ri­taire à ce sys­tème. Contre le chacun-e pour soi et la guerre entre tou-te-s et tou-te-s, l’invention d’une société qui satis­fasse plei­ne­ment les besoins humains, les besoins de toutes et tous.

Quelques cita­tions com­plé­men­taires :

  • « La grande prouesse de l’économie domi­nante, c’est d’entretenir une confu­sion per­ma­nente entre le capi­tal comme ensemble de moyens de pro­duc­tion et le capi­tal comme rap­port social. »

  • « Les besoins, leur mode d’expression et leur pos­si­bi­lité de satis­fac­tion sont mode­lés par les condi­tions d’existence »

  • « Le mode de consom­ma­tion peut aussi être consi­déré comme un mode de com­pen­sa­tion de besoins insa­tis­faits »

  • « Les confé­rences de citoyens sont une expé­rience pas­sion­nante du point de vue de la prise de déci­sion col­lec­tive. Le prin­cipe consiste à réunir un groupe de citoyens qui ne sont pas eux-mêmes des experts, mais qui ont à leur dis­po­si­tion de spé­cia­listes qui les ini­tient au domaine. Après ces pre­miers échanges, le groupe de citoyens inter­pelle de nou­veaux experts ou déci­deurs qu’ils ont eux-mêmes choi­sis, puis déli­bèrent et éla­borent leurs recom­man­da­tions. »

  • « A l’encontre de la vision ‘para­si­taire’, il faut au contraire insis­ter sur la fonc­tion­na­lité de la finance : elle fait partie inté­grante du capi­ta­lisme contem­po­rain et son poids crois­sant est en soi un indice de dys­fonc­tion­ne­ments chro­niques du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant » et « la finance n’est pas un para­site sur un corps sain, mais le moyen de ‘bou­cler’ la repro­duc­tion du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral ».

En conclu­sion, Michel Husson sou­ligne, contre une cer­taine lec­ture sclé­ro­sée ce récla­mant du mar­xisme : « Le capi­ta­lisme n’est pas pour autant un fruit mûr et ne s’effondrera pas malgré sa perte d’efficacité. L’idée même d’une ‘crise finale’ est intrin­sè­que­ment absurde, parce que le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment un modèle éco­no­mique, mais un ensemble de rap­ports sociaux ; et ceux-ci ne peuvent être remis en cause que par l’initiative de forces sociales déci­dées à les dépas­ser. »

Le livre est très judi­cieu­se­ment illus­tré par de des­sins cor­ro­sifs de Charb.

Cependant deux de ces des­sins me semblent plus que pro­blé­ma­tiques. L’un page 169, le com­mer­çant chez qui le per­son­nage va ache­ter le pain est réduit à sa qua­li­fi­ca­tion banale d’arabe. Charb pense-t-il que cette carac­té­ris­tique puisse être prin­ci­pale pour ce com­mer­çant ?

Le dessin page 193 montre un ado­ra­teur du marché fai­sant sa prière « Il n’y a de marché que le marché et l’Europe est son pro­phète ». Par le texte et par le geste il s’agit ici d’un renvoi indé­niable à l’Islam. Charb semble donc avoir inté­gré une hypo­thé­tique dan­ge­ro­sité de l’Islam !

Dans les années trente, celles et ceux qui étaient ainsi montré-e-s du doigt, causes de tous les maux réels et inven­tés, étaient les « Juifs », aujourd’hui sont dési­gnés les « Arabes », sans oublier dans toute l’Europe, hier et aujourd’hui, la stig­ma­ti­sa­tion des « Rroms ». Insupportable est cette racia­li­sa­tion, ce racisme « banal », « ordi­naire ».

Pour ceux qui pro­fessent ou repro­duisent ces insup­por­tables « bana­li­tés » une (in)conscience de leurs significations/​impacts mais pour celles et ceux qui les subissent : une mise en cause per­ma­nente de leur inté­grité.

Et un troi­sième dessin, page 119, peut-être carac­té­risé comme un véri­table déra­page. Un patron néo­li­bé­ral en train de dyna­mi­ter les 35 heures, c’est en effet du ter­ro­risme social. Mais quand cet homme dit « Libéralisme Akbar ! » cela confirme, qu’aux yeux du des­si­na­teur, le lien entre arabe/​islam et ter­ro­risme fait sens, comme nous le chantent les médias.

Que pense Charb de cette odieuse assi­mi­la­tion?.

Un livre clair. Grâce à la qua­lité des pré­sen­ta­tions, la très grande majo­rité des cha­pitres est acces­sible aux débu­tant-e-s en « éco­no­mie ». Une véri­table exper­tise au ser­vice des ques­tion­ne­ments et de l’émancipation. Bibliographie et liens : http://​hus​so​net​.free​.fr/​c​a​pibib.

Les solu­tions poli­tiques évo­quées pour en finir avec la conju­gai­son d’une crise his­to­rique du sys­tème capi­ta­lisme et d’une crise glo­bale de notre rela­tion à l’environnement sont autant de pistes, qu’il nous faut explo­rer, pour éla­bo­rer des réponses col­lec­tives et démo­cra­tiques.

Contre les visions occi­den­tales-cen­trées, il est bon de rap­pe­ler avec l’auteur (source nation​son​line​.org):

« Si le monde était un vil­lage…

Si l’on rame­nait la popu­la­tion mon­diale à un vil­lage de 100 habi­tants, il res­sem­ble­rait à ceci :

– 81 vivraient dans un pays en déve­lop­pe­ment avec un revenu moyen de 3 580 dol­lars, les 19 autres vivraient dans un pays déve­loppé avec un revenu moyen de 22 060 dol­lars ;

– il y auraient 61 Asiatiques, 12 Européens, 13 Africains, 9 Sud-Américains et 5 Nord-Américains ;

– 75 seraient non blancs, tandis que 25 seraient blancs ;

– 48 vivraient avec moins de 2 dollar par jour, et 20 vivraient avec moins de 1 dollar ;

– 8 n’auraient pas accès à des ins­tal­la­tions sani­taires élé­men­taires ;

– 50 seraient cita­dins ;

– 25 seraient sans loge­ment ou vivraient dans des loge­ments insa­lubres ;

– 17 auraient moins de 18 ans ;

– 16 n’auraient pas accès à l’eau potable ;

– 16 seraient illet­trés ;

– 14 souf­fri­raient de mal­nu­tri­tion ;

– 8 auraient accès à Internet à la maison ;

– 4,5 seraient citoyens des États-Unis ;

– 1 serait infecté par le VIH/​sida ;

– 1 seul serait diplômé de ensei­gne­ment supé­rieur. »

Une décli­nai­son genrée serait plus que la bien­ve­nue.

« Dans quel monde bar­bare vivons-nous, qui ne réus­sit pas à garan­tir ces droits élé­men­taires à l’ensemble des habi­tants de la pla­nète ? »

Michel Husson ( http://​hus​so​net​.free​.fr/​@​b​i​b​i.htm ): Le capi­ta­lisme en 10 leçons

Petit cours illus­tré d’économie hété­ro­doxe

Dessins de Charb

Zones, Paris 2012, 254 pages, 16 euros

Didier Epsztajn

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