Le progrès ne consiste pas à produire toujours plus

Une longue tradition philosophique a conduit à assimiler la croissance économique au progrès. Ce qui importe aujourd'hui, c'est de prendre soin de notre patrimoine commun.
Par Mis en ligne le 30 septembre 2009


Entretien réa­lisé par Sandra Moatti dans le cadre du dos­sier « Richesse, bien-être, pro­grès : com­ment refaire les comp­tes ? », à lire dans Alternatives Economiques n° 283, sep­tem­bre 2009 (actuel­le­ment en kios­que), qui pro­pose éga­le­ment :

  • Indicateurs de pro­grès, un enjeu démo­cra­ti­que. Inégalités, santé, qua­lité de l’environnement…: retour sur les pistes avan­cées par la com­mis­sion Stiglitz pour la prise en compte des phé­no­mè­nes que le PIB ne mesure pas. (accès libre)
  • PIB : le compte n’est plus bon. Le PIB tient trop de place dans le débat public : cet indi­ca­teur ne reflète plus les enjeux majeurs aux­quels nos socié­tés sont confron­tées.
  • La bataille des indi­ca­teurs. Si tout le monde est à peu près d’accord pour faire des­cen­dre le PIB de son pié­des­tal, dési­gner son rem­pla­çant est bien plus com­pli­qué.
  • Associer les citoyens. Les recom­man­da­tions de la com­mis­sion Stiglitz vont dans le bon sens, mais il faut dépas­ser le mono­pole des éco­no­mis­tes sur l’expertise.

A quelle idée de pro­grès le pro­duit inté­rieur brut (PIB) ren­voie-t-il ?
Assimiler le pro­grès à la crois­sance du PIB, c’est penser qu’une société pro­gresse quand elle pro­duit beau­coup et que beau­coup de biens et de ser­vi­ces sont amenés sur le marché et sont appro­priés, consom­més par des agents éco­no­mi­ques. Dans une telle concep­tion, le pro­grès se ramène à la mise en valeur la plus intense pos­si­ble du capi­tal natu­rel, mais aussi du capi­tal humain. Cette assi­mi­la­tion de la crois­sance au pro­grès est l’héritière d’une longue tra­di­tion phi­lo­so­phi­que.
Il y a d’abord cette idée, par­ti­cu­liè­re­ment bien portée par Adam Smith, que plus la pro­duc­tion est forte, plus l’abondance se répan­dra dans les dif­fé­ren­tes clas­ses du peuple et plus la société sera en fin de compte démo­cra­ti­que. Pour bien com­pren­dre cela, il faut voir que le lien éco­no­mi­que – la pro­duc­tion et l’échange – a long­temps semblé et conti­nue d’apparaître comme la moins mau­vaise solu­tion appor­tée à la ques­tion cen­trale de « l’insociable socia­bi­lité de l’homme », autre­ment dit à la ques­tion de savoir com­ment cana­li­ser la vio­lence, tenir les indi­vi­dus ensem­ble et pro­mou­voir un ordre social stable.

Au cours du XIXe siècle deux élé­ments cen­traux vont s’ajouter : l’idée que la pro­duc­tion est l’acte humain par excel­lence grâce auquel l’homme trans­forme le monde dans lequel il vit et se trans­forme lui-même. La pro­duc­tion assure en quel­que sorte la tâche de spi­ri­tua­li­sa­tion de la nature qui incombe à l’homme. La consom­ma­tion, elle aussi, sti­mule les facul­tés humai­nes en nous ren­dant plus raf­fi­nés et plus sen­si­bles. Production et consom­ma­tion appa­rais­sent donc comme des fer­ments de civi­li­sa­tion.
Il y a enfin ce que l’on peut appe­ler « le coup de force de l’économie », qui va réin­ter­pré­ter la notion d’utilité en la défi­nis­sant uni­que­ment du point de vue de l’individu. Pour la science éco­no­mi­que est utile ce qui est désiré par quelqu’un, quelle que soit la nature de ce désir. Et le prix de marché est l’unique moyen d’attester ce carac­tère dési­ra­ble.

Pourquoi est-il si dif­fi­cile de dépas­ser cette concep­tion du pro­grès ?
Il me semble que cela tient notam­ment au refus de la science éco­no­mi­que de recon­naî­tre l’existence même d’un col­lec­tif, d’une com­mu­nauté qui aurait une exis­tence ou un inté­rêt, un ou des biens com­muns dif­fé­rents de celui de chacun de ses mem­bres. Pour elle, il n’y a pas de société, mais seule­ment des indi­vi­dus, il n’y a qu’une uti­lité indi­vi­duelle et non col­lec­tive. Or la société n’est pas un vain mot. Pour s’en rendre compte, il suffit d’imaginer ce qui se pas­se­rait si une pol­lu­tion majeure ou le réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que mena­çaient tout un ter­ri­toire, ou encore si une guerre, civile ou exté­rieure, écla­tait du fait d’insupportables inéga­li­tés. Cette expé­rience men­tale fait res­sur­gir le col­lec­tif sous la forme d’un patri­moine commun, à la fois natu­rel et social, celui qu’il nous incombe de pré­ser­ver et de déve­lop­per.
Dès lors, le pro­grès ne consiste pas à pro­duire tou­jours plus, en sol­li­ci­tant indé­fi­ni­ment la nature pour assou­vir des désirs indi­vi­duels eux-mêmes infi­nis, mais à pren­dre soin de notre patri­moine commun.

Qui dit indi­ca­teur, dit néces­sai­re­ment quan­ti­fi­ca­tion. N’y a-t-il pas des effets per­vers à l’introduction du quan­ti­ta­tif dans toutes les dimen­sions de la vie ?
On doit tou­jours se sou­ve­nir que ce qui n’est pas compté finit par ne plus comp­ter, par être oublié, nié, étouffé. Je suis donc per­sua­dée qu’il faut essayer de tout comp­ter ou alors de dis­tin­guer des acti­vi­tés, des mor­ceaux de réa­lité que nous sanc­tua­ri­sons. Et quan­ti­fier ne signi­fie pas tout conver­tir en unité moné­taire, mais faire un inven­taire, par exem­ple de nos res­sour­ces phy­si­ques. Il nous faut faire un inven­taire de ce à quoi nous tenons, et c’est un exer­cice démo­cra­ti­que extra­or­di­nai­re­ment impor­tant.

Dominique Méda est l’auteure d’une réflexion pion­nière sur la pau­vreté de notre mesure de la richesse (voir « Pour en savoir plus »). Elle est membre du col­lec­tif Fair (Forum pour d’autres indi­ca­teurs de richesse).

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