Le privé à l’abordage

Mis en ligne le 11 septembre 2008

La « gouvernance » privée à l’assaut de l’indépendance universitaire

Avec la déban­dade finan­cière de l’UQAM, la ministre Courchesne a trouvé le pré­texte par­fait pour remettre le gou­ver­nail des conseils d’administration uni­ver­si­taires entre les mains des membres externes, qui en for­me­raient désor­mais les deux tiers, his­toire d’en assu­rer la « bonne gou­ver­nance ». Bien plus qu’une mesure d’assainissement finan­cier, cela marque l’intrusion des méthodes de ges­tion issues du privé dans l’institution publique, suite logique d’un pro­ces­sus qui vise à « l’arrimer au marché. »

Par Eric Martin* et Simon Tremblay-Pepin*

Au Québec comme ailleurs, la part des reve­nus des uni­ver­si­tés pro­ve­nant de l’état est en régres­sion. Elles entrent alors en com­pé­ti­tion auprès des sources de finan­ce­ment privé que sont les étu­diants et les cor­po­ra­tions, en plus de se lancer dans la méga­lo­ma­nie immo­bi­lère. Pour mener cette « grande séduc­tion », les rec­teurs d’université, qui devaient jadis pro­té­ger le campus des influences indues de l’extérieur, sont appe­lés à se trans­for­mer en promoteurs…avec les résul­tats que l’on sait, puisque la fonc­tion de pro­fes­seur avait, à l’origine, peu à voir avec celle de requin de la finance. Roch Denis ayant échoué, n’est-ce pas le moment d’écarter défi­ni­ti­ve­ment les uni­ver­si­taires pour lais­ser les véri­tables capi­taines d’industrie monter sur le pont et impo­ser leurs modes de ges­tion, cal­qués sur l’entreprise action­na­riale ?

Pourtant, d’après le véri­fi­ca­teur géné­ral, le comité de véri­fi­ca­tion de l’UQAM, formé uni­que­ment de savants membres externes, « n’a tenu aucune réunion por­tant sur les pro­jets immo­bi­liers entre l’automne 2003 et l’automne 2006 ». L’UQAM n’a pas échoué parce qu’elle man­quait de tech­no­cra­tie et de culture du secret, mais parce qu’il y en avait trop. Le sec­teur privé, de Norbourg à Enron, a de quoi rava­ler sa leçon.

Sous-finan­cée depuis sa créa­tion, l’UQAM peine à « livrer la mar­chan­dise » sur deux fronts contra­dic­toires : le main­tien de pro­gramme d’éducation publique géné­rale et la per­for­mance dans les sec­teurs tech­nos­cien­ti­fiques et éco­no­miques « de pointe », comme la bio­phar­ma­ceu­tique et la construc­tion d’immenses parcs d’attraction. Ici, heu­reu­se­ment, le chan­teur Garou pren­dra la relève avec un Medley converti en cli­nique privée-hôtel de luxe. Mais l’UQAM devra vrai­sem­bla­ble­ment choi­sir entre être une école ou un centre de recherche et déve­lop­pe­ment.

Au contraire des uni­ver­si­tés phi­lan­thro­piques consti­tuées d’emblée d’après le modèle anglo-saxon, l’UQAM ne sur­vi­vra pas long­temps dans les eaux de la concur­rence si elle ne consent pas à aban­don­ner ses racines répu­bli­caines pour « s’adapter aux besoins » du marché. Si elle veut rester à flots, elle devra lâcher du lest, c’est-à-dire consen­tir à voir sa mis­sion modi­fiée, des pro­grammes entiers lar­gués, et sa cour enva­hie par les mar­chands du temple sous une pré­si­dence de chambre de com­merce. Bref, elle devra confier son gou­ver­nail aux usu­riers.

Les usuriers au pouvoir

C’est Platon qui rap­pelle que le tech­ni­cien , s’il veut fabri­quer un bon ins­tru­ment, doit se fier d’abord à celui qui à l’expérience de pilo­ter le navire : « Le menui­sier, c’est entendu, qui fabrique un gou­ver­nail, tra­vaille sous la direc­tion du capi­taine du navire, si l’on veut que ce gou­ver­nail soit un bon gou­ver­nail ». Jusqu’à tout récem­ment, c’est-à-dire depuis l’an 1215, les uni­ver­si­tés s’étaient tirées d’affaires en confiant leur pilo­tage à ceux et celles qui avaient l’expérience de trans­mettre la connais­sance. Professeurs, étu­diants, doyens, rec­teurs for­maient la « cor­po­ra­tion » uni­ver­si­taire et l’administraient, bien avant que les impé­ra­tifs de « for­ma­tion à l’emploi » ne viennent y intro­duire les idées de ren­de­ment, de per­for­mance et de créa­tion de valeur. C’est main­te­nant aux ges­tion­naires de prendre la barre.

Leurs idées ont len­te­ment gan­grené l’institution, épou­sant la vague d’évolution de l’économie capi­ta­liste, à tel point que les facul­tés de ges­tion y occupent main­te­nant une place pré­pon­dé­rante, en plus de voir leurs méthodes appli­quées dans d’autres facul­tés : com­mu­ni­ca­tion-mar­ke­ting, science poli­tique de la « ges­tion publique », etc. Non contente d’avoir ainsi rongé l’université de l’intérieur à la manière de méta­stases, c’est avec la com­pli­cité de la ministre, que la cor­po­rate gover­nance se lance aujourd’hui à l’abordage des conseil d’administrations uni­ver­si­taires depuis l’avant-poste des Hautes Études Commerciales.

D’après la ministre, « Dans une société moderne, les uni­ver­si­tés ne peuvent échap­per aux prin­cipes recon­nus de gou­ver­nance ». Donc, comme elles ont le défaut d’être encore publiques, elles doivent être gou­ver­nées par le privé et colo­ni­sées par ses méthodes. Bien sûr, les pro­fes­seurs qui siègent sur les conseils d’administration ont tra­di­tion­nel­le­ment défendu « les inté­rêts de leur groupe ». Mais cela n’a pas tou­jours voulu dire deman­der des hausses de salaires : plutôt, il s’agissait de défendre l’intégrité de l’institution contre la la réclame mar­chande. C’est ce qu’il s’agit de briser pour que prennent place des mana­gers pro­fes­sion­nels qui gèrent des uni­ver­si­tés comme des usines, avec comme prin­ci­pal inté­rêt le retour d’investissement sur le « capi­tal humain » et l’employabilité. Voyant que le bateau coule, cer­tains profs se sont déjà recon­ver­tis. Pour l’heure, L’Université tient encore, mais elle ne pourra le faire long­temps encore devant des assauts aussi mar­qués de la ges­tion contre les restes de la pensée.


* Eric Martin, doc­to­rant en science poli­tique à l’Université d’Ottawa et diplômé de l’UQAM
* Simon Tremblay-Pepin, doc­to­rant en science poli­tique à l’Université York, Toronto, et diplômé de l’UQAM

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