Le printemps politique des étudiants québécois

Un mouvement social en phase avec son temps

Par Mis en ligne le 21 mars 2012

carre-rouge« Ils peuvent tuer toutes les hiron­delles, ils n’empêcheront pas la venue du prin­temps. »
Proverbe afghan

Après un hiver plus chaud que d’habitude, voilà la société qué­bé­coise qui se met en mou­ve­ment. Ce mou­ve­ment en effet est l’œuvre des asso­cia­tions étu­diantes qui orga­nisent, depuis plu­sieurs semaines déjà, des acti­vi­tés ori­gi­nales et créa­tives contre le gou­ver­ne­ment libé­ral du Québec qui veut pour­suivre le « dégel » des frais de sco­la­rité com­mencé en 2006. Si le gel per­met­tait à la majo­rité d’accéder à une édu­ca­tion supé­rieure de qua­lité, le dégel des libé­raux favo­ri­sera les mieux nantis, ce qui aura pour effet de faire recu­ler le Québec en le rame­nant à l’époque où seule une élite accé­dait à l’université, s’appropriait les emplois pres­ti­gieux et le pou­voir poli­tique. Dans ce texte, nous ten­te­rons d’expliquer les rai­sons der­rière le succès reten­tis­sant du « prin­temps » poli­tique des étu­diants qué­bé­cois.

De l’organisation méthodique d’un printemps politique intempestif

Ce qui honore pre­miè­re­ment les étu­diants de la nou­velle géné­ra­tion, c’est qu’ils ont su uti­li­ser l’ambiance géné­rale pour pla­ni­fier une vague pro­gres­sive de mani­fes­ta­tions. Ils ont senti le vent et en tirent profit. Contrairement à leurs aînés qui devaient créer un climat poli­tique d’exception, les étu­diants actuels pro­fitent de la mode de l’indignation mon­diale, d’un gou­ver­ne­ment usé par le pou­voir, de leurs réseaux sociaux et d’une tem­pé­ra­ture exté­rieure plus chaude que la nor­male. Porté par une vague de cha­leur sans pré­cé­dent – il fera plus de 20 degrés Celsius pen­dant cette semaine cru­ciale de mani­fes­ta­tions –, presque tout concours à la réus­site de leur prin­temps intem­pes­tif, si on fait fi des cas­seurs et des blo­queurs qui pro­fitent de toutes les mani­fes­ta­tions pour s’assurer d’un chaos mini­mal. Or si on entend par prin­temps poli­tique le réchauf­fe­ment orga­nisé du climat poli­tique, la « grève » de 2012 est mar­quante parce qu’elle est en phase avec la météo­ro­lo­gie poli­tique. Elle est peut-être l’expression d’un moment char­nière de l’histoire du Québec. Pensé depuis l’été, le mou­ve­ment a semé en automne. Patient, il a prévu le « prin­temps » durant l’hiver et il récolte aujourd’hui un réchauf­fe­ment poli­tique qui, dépas­sant les seuls étu­diants, englobe la société. Il est si fort qu’il échappe aux médias, les­quels défendent un statu quo et un immo­bi­lisme qu’ils appellent à tort « objec­ti­vité ». De l’indignation du monde – du prin­temps arabe, de la Puerta del sol, des mou­ve­ments d’occupation jusqu’aux étu­diants qué­bé­cois enga­gés envers leur avenir -, les médias ne retiennent que la pro­tes­ta­tion et le déran­ge­ment dans la nor­ma­lité, cou­vrant la mani­fes­ta­tion fami­liale de dimanche der­nier de la même manière que la fer­me­ture d’une grosse usine. Par leur refus de cou­vrir toute action concer­tée, les médias montrent leurs limites. Le prin­temps intem­pes­tif des étu­diants déroute les poli­ti­ciens ainsi que les médias natio­naux parce que ceux-ci, habi­tués à déci­der seuls de l’agenda poli­tique et des nou­velles qui devront mas­quer les enjeux vitaux d’une popu­la­tion affai­blie par l’asphyxie média­tique, refusent de recon­naître par prin­cipe tout mou­ve­ment col­lec­tif créa­tif.

Un gouvernement usé par le pouvoir et la corruption

La seconde condi­tion du succès des étu­diants est l’attitude de fer­me­ture d’un gou­ver­ne­ment qui gou­verne pour ses amis. Pour les libé­raux, il faut impo­ser aux étu­diants une hausse pro­gres­sive des frais de sco­la­rité et ce, sans dis­cus­sion. Si le budget le pré­voit, c’est donc bon. Le slogan des libé­raux est que tous, y com­pris les étu­diants – qui sont les plus vul­né­rables et endet­tés de la popu­la­tion – doivent faire leur « juste part » dans le res­ser­re­ment des finances publiques. Ce que les libé­raux ne disent pas, c’est qu’au moment même où ils imposent l’augmentation des frais de sco­la­rité, le gou­ver­ne­ment aug­mente ses propres dépenses. Ce que le Premier ministre Charest et la ministre de l’Éducation Beauchamps semblent igno­rer, c’est que l’éducation est un bien col­lec­tif. Si le règne libé­ral est celui de la col­lu­sion et de la cor­rup­tion, tous ne sont pas obli­gés de le par­ta­ger, la col­lu­sion n’étant pas un bien. Pendant le règne libé­ral, redi­sons-le, jamais a-t-on vu autant de scan­dales finan­ciers et poli­tiques. La popu­la­tion a demandé pen­dant une année com­plète une com­mis­sion d’enquête pour faire la lumière sur la cor­rup­tion dans le monde de la construc­tion, alors que le gou­ver­ne­ment fai­sait la sourde oreille. Contraint par des son­dages tra­dui­sant l’insatisfaction de la popu­la­tion, le gou­ver­ne­ment a dû, contre son gré, mettre sur pieds une com­mis­sion qui, sans sur­prise, tarde à trou­ver des cou­pables. C’est dans ce climat géné­ral de sus­pi­cion et de méfiance que, à bout de nerf, dés­illu­sion­née sans doute de toute poli­tique par­ti­sane, la popu­la­tion se range tou­jours plus der­rière les étu­diants arbo­rant le carré rouge de la résis­tance.

Les enjeux derrière la hausse imposée des frais de scolarité

La troi­sième condi­tion de réus­site du prin­temps intem­pes­tif des asso­cia­tions étu­diantes qui, soit dit en pas­sant, sont dis­ci­pli­nées, orga­ni­sées et calmes, est la défense de la cause elle-même. Pendant que le gou­ver­ne­ment peine à admi­nis­trer la pro­vince, les asso­cia­tions étu­diantes défendent des prin­cipes et veillent à leurs affaires. Elle se docu­mentent et étu­dient le procès. Elles sont en mou­ve­ment et refusent d’utiliser l’arme du gou­ver­ne­ment, c’est-à-dire la force brute. En remet­tant en ques­tion la dia­lec­tique ami/​ennemi par l’audace, la créa­ti­vité et l’originalité, elles font la preuve que, en démo­cra­tie, le gou­ver­ne­ment aurait inté­rêt à écou­ter et à apprendre au lieu de refu­ser la dis­cus­sion. Le rôle d’un gou­ver­ne­ment n’est pas d’imposer, mais de convaincre et gou­ver­ner pour tous.

Par la voix de leurs jeunes lea­ders, les asso­cia­tions étu­diantes ont montré que la hausse des frais concerne l’avenir. Elles ne veulent pas voir les frais de sco­la­rité aug­men­ter de 75% sur cinq ans parce que, comme le montrent les son­dages, le coût est un fac­teur non négli­geable dans la réus­site sco­laire. Elles rap­pellent plu­sieurs points déci­sifs, entre autres que, après avoir aug­menté les frais de sco­la­rité de plus de 30% en cinq ans, voilà main­te­nant que le gou­ver­ne­ment libé­ral pas­sera à l’étape sui­vante : à l’automne 2012, c’est plus de 325$ par année qui seront ajou­tés à la fac­ture des étu­diants. En 2016-2017, il en coû­tera 3793 $ par semestre, ce qui repré­sente une hausse de 127 % par rap­port aux coûts de 2007. Elles affirment que le gou­ver­ne­ment pré­voit aug­men­ter sa contri­bu­tion nette (après l’inflation des coûts du sys­tème) de 224 mil­lions $ d’ici 2016-2017. Cela repré­sente une aug­men­ta­tion de 7,2 % de la contri­bu­tion gou­ver­ne­men­tale. Elle est, en terme absolu, de 35 % infé­rieure à celle exigée aux étu­diants. Elles dénoncent la trans­for­ma­tion, par les libé­raux, des bourses en prêts. Elles pré­cisent que le Québec ne doit pas seule­ment se com­pa­rer avec le reste du Canada ou les Etats-Unis, où il en coûte plus cher pour étu­dier, mais aussi avec les pays d’Europe où, en géné­ral, les études uni­ver­si­taires sont presque gra­tuites. Le Québec figure bien dans le pal­ma­rès de l’OCDE, nous devons en être fiers, mais pour com­bien de temps encore ? Elles rap­pellent encore que ce n’est pas aux étu­diants seule­ment à résoudre le pro­blème chro­nique du sous-finan­ce­ment des uni­ver­si­tés qué­bé­coises les­quelles, il faut bien le dire, ont montré d’énormes dif­fi­cul­tés à gérer leur budget, se lan­çant sou­vent en d’absurdes pro­jets immo­bi­liers ou en récom­pen­sant à même le trésor public, donc indé­cem­ment, leurs rec­teurs et admi­nis­tra­teurs. Les étu­diants pensent que cette hausse, bref, est injuste.

Dépasser les grèves classiques par l’action originale et concertée

La qua­trième raison du succès de ce prin­temps étu­diant est la concer­ta­tion et l’originalité des moyens de pres­sion déployés par ces étu­diants. Contre les forces de l’ordre, ils ont mani­festé en jouant afin que l’indignation serve à quelque chose. Au lieu de répondre à la force par la force et de se voir trans­for­més par les médias en pro­tes­ta­taires, ils ont choisi de jouer et de créer des « per­for­mances » afin de mon­trer, dans une démo­cra­tie en crise, la vanité de l’État poli­cier. Avant d’entrer dans l’action col­lec­tive par le par­le­ment et trou­ver sa réa­li­sa­tion dans des poli­tiques res­pec­tueuses des biens com­muns, l’indignation étu­diante doit être l’occasion de redé­cou­vrir les vertus de la col­lec­ti­vité, de l’association libre et de la coopé­ra­tion. Voilà pour­quoi, parmi les moyens les plus ori­gi­naux de contes­ter la hausse des frais de sco­la­rité, les étu­diants en théâtre de l’Université du Québec à Montréal ont inventé la Ligne Rouge. Habillés de rouge, les étu­diants se déplacent paci­fi­que­ment tous les matins d’une sta­tion à l’autre sur la ligne orange du métro de Montréal, mais éga­le­ment sur la ligne bleue, afin de sen­si­bi­li­ser les voya­geurs ainsi que les étu­diants de l’Université de Montréal à la hausse. La « cho­rale » contre la hausse chante aussi dans le métro afin d’encourager les étu­diants. Le « cor­tège funèbre », quant à lui, est une marche funèbre visant à sou­li­gner la mort de l’accessibilité aux études supé­rieures et à une édu­ca­tion de qua­lité. Cette marche, tenue à Québec, a été suivie d’une céré­mo­nie d’enterrement. Le noir et les ves­tons ont été de mise pour cette occa­sion unique. Comble de jeu, de déri­sion et d’ironie enfin, cer­tains étu­diants ont décidé de pro­cé­der à « l’inauguration de l’Ilot Voyageur », qui était un projet d’agrandissement de l’Université du Québec à Montréal qui n’a pas été mené à bien en raison d’une mau­vaise ges­tion par l’université. Comme on peut le voir par ces exemples sym­bo­liques, les­quels accom­pagnent les grandes marches dans les villes qué­bé­coises, les étu­diants – ces hiron­delles arbo­rant le carré rouge – enseignent bien là quelque chose de très impor­tant aux poli­ti­ciens épris de pou­voir : l’avenir n’est pas à cher­cher dans l’imposition, la pri­va­ti­sa­tion et la force, mais bien plutôt dans l’intelligence, la créa­ti­vité et la coopé­ra­tion.  

Un peu d’espoir

Si le gou­ver­ne­ment actuel est usé par le pou­voir, cor­rompu et décon­necté des besoins réels de la société, et que les vagues d’indignation déferlent encore dans le monde – ce qui crée un macro-climat favo­rable aux mani­fes­ta­tions – l’originalité et la créa­ti­vité des moyens mis en œuvre par les étu­diants sus­citent l’admiration. Non seule­ment ce mou­ve­ment de résis­tance est-il exem­plaire et conta­gieux – les parents et les pro­fes­seurs accom­pagnent désor­mais les étu­diants dans leur lutte – mais ce mou­ve­ment, en phase par­faite avec un prin­temps qui arrive très tôt cette année au Québec, redonne espoir à tous ceux qui défendent aujourd’hui encore l’universalité et l’accessibilité de l’éducation. Puisse ce « prin­temps étu­diant » deve­nir un grand moment de l’histoire du Québec post-libé­rale.

Dominic Desroches
Professeur de phi­lo­so­phie
Collège Ahuntsic

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