Le « printemps arabe » : un premier bilan

Par Mis en ligne le 08 juillet 2012

Révoltes ou révo­lu­tions, les sou­lè­ve­ments popu­laires appa­rus dans le monde arabe en 2011 ont ren­versé ou défient tou­jours les régimes auto­ri­taires et leurs auto­crates délé­gi­ti­més. Mouvements d’affirmation sociale, poli­tique et iden­ti­taire, portés par des exi­gences de liberté et d’égalité, de recon­nais­sance et de redis­tri­bu­tion, ils ont balayé la fic­tion de « l’exception arabe » et rou­vert le champ des pos­sibles au Maghreb et au Moyen-Orient. Pour quelles tran­si­tions, vers quels hori­zons ?

A la faveur de révo­lu­tions sociales et démo­cra­tiques sur­tout por­tées par les jeunes, l’ensemble du monde arabe est entré dans une nou­velle ère, notam­ment consti­tu­tion­nelle. Le mythe cultu­ra­liste de l’exception arabe s’est effon­dré. Les vic­toires élec­to­rales pré­vi­sibles des partis isla­mistes les placent face à de lourds défis poli­tiques et éco­no­miques. Les risques sont légion, mais la dignité est retrou­vée et l’instinct de liberté conta­gieux.

Le bas­cu­le­ment révo­lu­tion­naire de la Tunisie a pris le monde entier de court. Les Tunisiens eux-mêmes, acteurs de ce bas­cu­le­ment, vécurent l’année 2011 dans un éton­ne­ment qui le dis­pu­tait à l’incrédulité. Malgré des années de contes­ta­tion du régime, les empri­son­ne­ments, la tor­ture, l’exil de nom­breux démo­crates, et les révoltes pério­diques de tra­vailleurs qui ont rythmé les der­nières années, « la Tunisie se voyait…assignée à une forme d’immobilisme poli­tique » (Dakhlia, 2011). Le pays du « jasmin », comme le pré­sen­taient les affiches publi­ci­taires, res­pi­rait la joie de vivre. « La Tunisie des plages occul­tait la Tunisie des rages ». Tout le monde s’accommodait de la situa­tion. Mieux, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales mul­ti­pliaient les « satis­fe­cit » en ce qui concerne la crois­sance éco­no­mique du pays, tandis que cer­tains diri­geants euro­péens ne se sen­taient pas par­ti­cu­liè­re­ment gênés par les atteintes sys­té­ma­tiques aux droits de l’homme.

Mais le pays res­sem­blait à un vaste champ de brous­sailles assé­chées qui n’attendait qu’une mèche pour s’embraser. Ce fut l’immolation de Mohammad Bouazizi le 17 décembre 2010. Depuis, tout un peuple s’est mis en marche sans crainte, sans leader, sans enca­dre­ment d’aucun parti poli­tique. Le mur de la peur brisé, la dic­ta­ture s’effondre. Le 14 jan­vier 2011, Bel Ali s’enfuit. Le 25 février, ce fut le tour de Moubarak, sur­nommé à tort « Pharaon d’Égypte ». Plusieurs mois après, Kadhafi est exé­cuté. Ali Saleh du Yémen résiste à la tem­pête, mais est contraint à passer la main et s’en va aux États-Unis (étrange ?) pour un exil médi­cal. Bachar el Assad sévit sans rete­nue, mais il est aux abois. À Bahreïn, la monar­chie sun­nite mino­ri­taire ne doit son salut qu’au sou­tien des autres pétro­mo­nar­chies et à la com­plai­sance amé­ri­caine qui dis­pose, dans ce pays, d’une grande base navale.

Le brutal sur­gis­se­ment de l’événement révo­lu­tion­naire a été la riposte des socié­tés civiles arabes à des décen­nies de dérives auto­ri­taires. Brutal ébran­le­ment certes, mais ce n’est pas un météo­rite tombé par hasard sur une ban­quise. Même imprévu dans la forme qu’il a prise, l’ébranlement n’était pas moins pré­vi­sible. Il y a eu, par le passé, des pré­cé­dents dans des contextes dif­fé­rents : l’intifadah pales­ti­nienne en 1987, le prin­temps algé­rien de 1988, le prin­temps tuni­sien au tour­nant de 1990, le prin­temps de Damas, début 2000, l’ouverture par­le­men­taire koweï­tienne. Mais aucun pré­cé­dent n’a donné lieu à un tel « tsu­nami » poli­tique, à un tel cham­bar­de­ment. Attribuer tout cela aux « vents de la mon­dia­li­sa­tion », aux réseaux sociaux, aux chaînes satel­li­taires, serait un peu court, bien que cela ait joué dans l’amplification du phé­no­mène. Plus fon­da­men­tale est l’usure de la logique auto­ri­taire ou plutôt sa dérive pré­da­trice et dynas­tique.

Certains pays semblent pour l’heure faire figure d’exception. Les monar­chies pétro­lières peuvent comp­ter sur les pétro­dol­lars pour mon­nayer le silence de leur popu­la­tion (mais pour com­bien de temps ?). Les monar­chies non pétro­lières (Jordanie et Maroc) comptent sur leurs titres de noblesse, mais se voient néan­moins contraintes d’ouvrir le sys­tème poli­tique de manière contrô­lée. L’Algérie se pro­tège der­rière le paravent de l’armée, der­rière les liasses de pétro­dol­lars, mais aussi der­rière l’amoncellement des sou­ve­nirs tra­giques d’une guerre civile qui a fait plus de 150 000 morts dans les années 1990.

Un an après le déclen­che­ment des révoltes démo­cra­tiques arabes, il est sans doute trop tôt pour dres­ser un pre­mier bilan, car nous sommes tou­jours en pleine fièvre révo­lu­tion­naire et la situa­tion est loin d’être sta­bi­li­sée. Aussi ce texte se limite-t-il à esquis­ser un tableau des évo­lu­tions de la scène poli­tique arabe depuis un an et épin­gler les pre­miers acquis de ce qui est désor­mais com­mu­né­ment appelé le « prin­temps arabe ».

Tout le monde arabe en ébullition

La Tunisie a indi­qué le chemin à des pays arabes où jamais un chef d’État n’avait été ren­versé par son peuple. Certes on a eu des coups d’État, mais c’était des coups de force mili­taires annon­cés dans des com­mu­ni­qués laco­niques, mais sans aucune par­ti­ci­pa­tion popu­laire. Il y a eu, éga­le­ment, le pré­cé­dent de Saddam Hussein, mais sa cap­ture a été opérée par des forces d’invasion et son juge­ment s’est appa­renté à un simu­lacre, pro­dui­sant dans les socié­tés arabes plutôt un dégoût et un effet repous­soir.

Ce n’est pas un effet domino dont la Tunisie aurait été la pre­mière pièce à bas­cu­ler. Ce n’est pas non plus un effet conta­gion. Mais sans doute un effet de démons­tra­tion, presque d’exemplarité. Car si les maux sont com­muns à tous les pays arabes, l’histoire, la géo­gra­phie, la géo­po­li­tique de chaque pays, ainsi que les cadres natio­naux et éta­tiques, notam­ment le rôle de l’armée, sont dif­fé­ren­ciés. Mais, en bri­sant le mur de la peur, la Tunisie a démon­tré la fra­gi­lité intrin­sèque des sys­tèmes auto­ri­taires. Si les Tunisiens ont pu le faire, les autres Arabes le peuvent aussi, repre­nant ainsi le slogan élec­to­ral de Barack Obama (« Yes, we can »), scandé à la place Al Tahrir.

Ainsi, en moins d’un an, les scènes poli­tiques arabes se sont trou­vées bou­le­ver­sées. Le statut inter­na­tio­nal du Moyen-Orient et les modes d’articulation arabe au sys­tème inter­na­tio­nal ont été cham­bou­lés. Les grandes puis­sances, qui, il y a si peu, fai­saient la pluie et le beau temps, sont conduites hors des espaces de contes­ta­tion, perdent leurs relais régio­naux et voient leur emprise sur la région se des­ser­rer. Contrairement à la théo­rie conspi­ra­tion­niste, les évé­ne­ments qui secouent la région arabe sont endo­gènes et ne sont pas télé­com­man­dés de l’extérieur.

Cela ouvre des fenêtres d’opportunité pour les puis­sances régio­nales comme la Turquie qui reprend l’initiative et cherche à se tailler un rôle régio­nal à la mesure de ses ambi­tions. L’Iran est natu­rel­le­ment affecté par le prin­temps arabe et se sent à la défen­sive face à un monde arabe sun­nite qui secoue sa tor­peur et s’affirme davan­tage.

À l’intérieur du monde arabe, les cartes sont redis­tri­buées : la Syrie et l’Irak, le double pilier du sys­tème régio­nal du Machrek sont hors jeu. L’Irak, ruiné par l’invasion amé­ri­caine, miné par les cli­vages com­mu­nau­taires et dominé par un chiisme revan­chard, est loin d’avoir recou­vré la sta­bi­lité. Quant au régime syrien, il fait face à une révolte popu­laire sans pré­cé­dent et le régime de Bachar el Assad semble à bout de souffle et de moyens. L’Égypte, autre centre de gra­vité du sys­tème régio­nal arabe, tra­verse une phase dif­fi­cile de recom­po­si­tion du sys­tème poli­tique et de relance éco­no­mique et, pour l’heure, est davan­tage pré­oc­cu­pée par la sta­bi­li­sa­tion de sa scène inté­rieure.

Assez curieu­se­ment, le prin­temps arabe ren­force le pôle conser­va­teur dans le monde arabe : le pôle saou­dien. Riyad semble aujourd’hui éclip­ser les trois anciennes capi­tales cali­fales arabes : Damas, Bagdad et le Caire. Mais l’Arabie saou­dite est han­di­ca­pée par son rigo­risme reli­gieux, ce qui lui aliène les cou­rants moder­nistes et sécu­liers dans le monde arabe, et elle est trop ali­gnée sur l’Amérique, ce qui lui aliène les natio­na­listes et les cou­rants de gauche. Bref elle est trop conser­va­trice pour convaincre et trop rivée sur les États-Unis pour être aimée.

Mais l’Arabie saou­dite est riche. Est-ce un fac­teur de puis­sance ? Les pétro­dol­lars pro­curent de l’influence (al nou­foudh), mais ne confèrent pas du lea­der­ship (al-qiya­dah), si l’on entend par lea­der­ship, l’aptitude à être une loco­mo­tive régio­nale, capable d’aplanir les dif­fé­rends inter­éta­tiques, d’indiquer la direc­tion à suivre, de sug­gé­rer des lignes de conduites à l’échelle de la région et d’imposer le res­pect aux acteurs régio­naux et inter­na­tio­naux. À la limite, beau­coup plus entre­pre­nant est le petit émirat de Qatar, grâce à une ges­ti­cu­la­tion diplo­ma­tique per­ma­nente, une pré­sence sur tous les fronts (du spon­so­ring d’équipes de foot­ball à la par­ti­ci­pa­tion, même sym­bo­lique, à la cam­pagne mili­taire de l’Otan en Libye) et la mise à sa dis­po­si­tion d’une force de frappe média­tique qu’est Al Jazira.

L’ère constitutionnelle

La fin de cer­taines dic­ta­tures inau­gure une nou­velle ère consti­tu­tion­nelle. Depuis un an, les consti­tu­tions sont révi­sées ou en passe de l’être. C’est une prio­rité de tous les nou­veaux gou­ver­ne­ments car, comme le rap­pelle Chibli Mallat, les consti­tu­tions sont « des contrats sociaux qui ras­semblent les attentes du peuple dans un texte qui impose l’esprit du nou­veau régime construit sur les ruines de l’ancien » (2011). Partout, on cherche à affir­mer la sépa­ra­tion des pou­voirs, le res­pect des droits de l’homme, la durée du mandat pré­si­den­tiel, l’indépendance de la jus­tice, etc.

C’est le roi du Maroc qui réagit le pre­mier au prin­temps arabe en annon­çant, dans son dis­cours du 9 mars 2011 une réforme consti­tu­tion­nelle. Le timing du dis­cours n’est pas for­tuit : il s’agit de couper l’herbe sous les pieds des pro­tes­ta­taires et désa­mor­cer la révolte du 20 février, en recon­nais­sant la plu­ra­lité cultu­relle et lin­guis­tique du pays, en pro­met­tant d’élargir les pou­voirs et les com­pé­tences du pre­mier ministre et du par­le­ment, en appe­lant à l’approfondissement de la réforme de la jus­tice.

Manœuvre ou volonté réelle de moder­ni­ser le pays ? Les points de vue divergent et un débat inté­res­sant a tou­jours lieu au Maroc sur cette ques­tion. Pour les par­ti­sans du roi, c’est une avan­cée signi­fi­ca­tive dans la voie de la moder­ni­sa­tion du pays. Pour les oppo­sants, c’est une consti­tu­tion « octroyée » à l’instar des autres Constitutions de 1962, 1970, 1972, 1992, 1996, et de plus, elle ne s’attaque ni aux pré­ro­ga­tives poli­tiques ni aux pri­vi­lèges éco­no­miques du Makhzen.

Si j’épingle le cas du Maroc, c’est parce qu’il est emblé­ma­tique des tran­sac­tions de cou­lisses, des pres­sions occultes et des manœuvres du Makhzen, qui demeure le véri­table pou­voir du pays. Mais aussi parce que le Maroc est révé­la­teur de la nou­velle ère ouverte par le prin­temps arabe : l’engouement pour les règles consti­tu­tion­nelles qui doivent régir l’espace poli­tique. Faut-il rap­pe­ler que sur 13 450 000 élec­teurs maro­cains, 73,5% ont par­ti­cipé au réfé­ren­dum du 1er juillet 2011 ? C’est 8,4 points de plus que lors du vote sur la Constitution de 1996 (Lopez, 2011).

La Tunisie et l’Égypte se sont enga­gées aussi dans des révi­sions consti­tu­tion­nelles. Mais si les enjeux consti­tu­tion­nels au Maroc s’articulent autour du rôle du Mahkzen dans la vie poli­tique et éco­no­mique du pays, ailleurs, comme en Égypte, ces enjeux s’articulent autour du rôle de la reli­gion et de l’État, la place de l’armée dans le nou­veau sys­tème poli­tique, le choix du régime pré­si­den­tiel ou par­le­men­taire et la consé­cra­tion du carac­tère non confes­sion­nel de l’État égyp­tien.

On observe ainsi la diver­sité de situa­tions dans les pays arabes der­rière les débats achar­nés sur les nou­velles consti­tu­tions. Mais qui aurait pu ima­gi­ner, il y a 20 ou 10 ans encore, qu’un leader d’un parti isla­miste, comme Benkirane, devien­drait pre­mier ministre de son pays ou qu’un diri­geant isla­miste égyp­tien, comme Saad Kitatni, occu­pe­rait la pré­si­dence de l’assemblée égyp­tienne, obte­nant même 399 voix sur 498 ?

Le cas de la Tunisie est éga­le­ment un gise­ment de leçons en termes d’éclosion d’un véri­table débat consti­tu­tion­nel. Comme on le sait, le pre­mier gou­ver­ne­ment post-Ben Ali, sous la hou­lette de Mohammad Ghannouchi, a mis en place une Commission réforme, pré­si­dée par Yadh Ben Achour et com­po­sée de 72 membres. Plus tard, la Commission a changé de nom deve­nant la « Haute ins­tance pour la réa­li­sa­tion des objec­tifs de la révo­lu­tion et de la réforme poli­tique et de la tran­si­tion démo­cra­tique », com­po­sée de 155 membres (7 avril 2011). Elle a adopté un « Pacte répu­bli­cain » devant servir de socle à la nou­velle consti­tu­tion.

Le Pacte consacre la sépa­ra­tion dans les domaines du poli­tique et du reli­gieux et l’indépendance per­son­nelle de chaque citoyen, réaf­firme les acquis de la femme tuni­sienne et insiste sur la sépa­ra­tion des pou­voirs. Encore une fois, les débats ont été nour­ris, mais les prin­cipes de la légi­ti­mité de la dif­fé­rence et de la « fécon­dité de la diver­gence » ont été res­pec­tés par tous. Ainsi, pour prendre un petit exemple, lors des débats, le parti isla­miste Ennahda vou­lait voir ins­crit dans ce Pacte le refus caté­go­rique de « toute nor­ma­li­sa­tion avec l’État sio­niste ». Mais il n’a pas pu obte­nir satis­fac­tion, car d’autres for­ma­tions poli­tiques ont jugé que cette condam­na­tion de l’État juif sur le long terme n’était pas accep­table, dans la mesure où la Tunisie pour­rait être amenée à nor­ma­li­ser ses rela­tions avec Israël, si ce der­nier adop­tait une atti­tude plus posi­tive sur le dos­sier pales­ti­nien.

Ces joutes ver­bales ren­voient au cœur du débat : une consti­tu­tion est faite pour un pays et non pour un parti et elle affirme des prin­cipes géné­raux qui orga­nisent la vie en société et les rap­ports entre gou­ver­nants et gou­ver­nés, et non des prises de posi­tions par­ti­sanes et contin­gentes. Ces trois exemples – Maroc, Égypte, Tunisie – nous montrent les enjeux des révi­sions consti­tu­tion­nelles et les débats qu’ils sus­citent. Tout cela est très sain. Il est en effet révolu le temps où les dic­ta­teurs pou­vaient tailler les consti­tu­tions à leur mesure. Ce n’est donc pas le moindre des mérites du prin­temps arabe.

Consultations électorales : victoires des partis islamistes

Il y a eu au cours des 12 der­niers mois une série de consul­ta­tions élec­to­rales. Les élec­tions tenues en Tunisie, en Égypte et au Maroc ont donné leur ver­dict. Les partis isla­mistes sont sortis vain­queurs des pre­mières élec­tions libres. Ce sera, à coup sûr, le cas de la Libye, du Yémen et de la Syrie lors des pro­chains rendez-vous élec­to­raux.

Pour l’Occident qui a tou­jours pré­féré trai­ter avec les dic­ta­tures, sup­po­sées consti­tuer des rem­parts contre la « défer­lante » isla­miste, la sur­prise est de taille, pas tant en raison de la percée des mou­vances proches des Frères musul­mans, mais sur­tout en raison de l’ampleur de leur vic­toire, dou­blée dans le cas de l’Égypte, relais de l’Occident dans la région, d’une entrée en scène remar­quée du parti sala­fiste égyp­tien, Al-Nour (la lumière). Avec 47% des voix pour le parti Justice et Liberté (éma­na­tion des Frères musul­mans) et 21% pour le parti Al-Nour (sala­fiste), les deux partis isla­mistes se taillent la part du lion dans l’assemblée égyp­tienne, avec 68% des sièges.

Ainsi le prin­temps arabe vire au vert, cou­leur des partis isla­mistes. Que l’on s’en réjouisse ou que l’on s’en inquiète ne change rien à la donne. Une chose est sûre, pour la pre­mière fois depuis 60 ans, les Arabes peuvent enfin exer­cer leur droit de vote en toute liberté, sans connaître à l’avance le résul­tat du scru­tin. La page des élec­tions pré­si­den­tielles où un Ben Ali ou un Moubarak sor­tait vain­queurs avec 99,99% des voix est à jamais tour­née. C’est là le prin­ci­pal motif de satis­fac­tion.

Pourquoi donc cette lita­nie de lamen­ta­tions sur « l’hiver isla­miste » qui rem­pla­ce­rait le « prin­temps arabe », sur­tout dans les médias euro­péens ? Outre son carac­tère outran­cier, cette inquié­tude relève d’une lec­ture qui ne fait qu’entretenir les peurs et réac­ti­ver les vieux cli­chés sur « la menace de l’Islam ». Elle révèle éga­le­ment ce que Patrick Haenni qua­li­fie de « curieuse cécité socio­lo­gique » (2011), qui frappe struc­tu­rel­le­ment la pensée occi­den­tale inca­pable de lire les dyna­miques sociales et poli­tiques des socié­tés arabes. Faut-il rap­pe­ler que si le Coran est unique, les pays musul­mans sont mul­tiples entre eux et à l’intérieur de chacun d’eux. En effet, il ne peut y avoir d’Islam sans Coran, mais, inver­se­ment, «  il ne peut y avoir de Coran sans musul­mans qui le lisent, l’interprètent et tentent de le tra­duire en ins­ti­tu­tions et réa­li­tés sociales » (Saïd, 2011).

En réa­lité, pour ceux qui suivent de près les évo­lu­tions des socié­tés arabes (les évo­lu­tions his­to­riques, démo­gra­phiques, édu­ca­tives, éco­no­miques et sociales), il ne fai­sait aucun doute que les isla­mistes allaient rafler la mise. Leur vic­toire était ins­crite dans le marbre. Dans les dic­ta­tures en effet, où le sys­tème poli­tique est ver­rouillé, où le marché poli­tique est dominé par le parti unique, où les orga­ni­sa­tions de la société civile sont contrô­lées, muse­lées et répri­mées, les partis isla­mistes sont la seule alter­na­tive cré­dible. Et cela pour plu­sieurs rai­sons :

a) Ces partis ont été his­to­ri­que­ment le fer de lance de la contes­ta­tion clan­des­tine ou semi-clan­des­tine et leurs mili­tants ont connu la peine de mort ou la prison, souf­fert de la tor­ture et de l’exil. On les appelle les « partis des tor­tu­rés et des exilés », même s’ils avaient béné­fi­cié, par moments, d’une cer­taine indul­gence de la part des régimes.

b) Ces partis ont maillé tout le ter­ri­toire natio­nal et de ce fait ont acquis non seule­ment une visi­bi­lité réelle, mais une recon­nais­sance sin­cère. En ville comme à la cam­pagne, ils sont proches des popu­la­tions, plus à l’écoute de leurs pro­blèmes, plus voués à leur ser­vice, plus prompts à venir à leur secours. Partout leurs asso­cia­tions cari­ta­tives et leurs réseaux d’entraide pal­lient l’absence et les carences de l’État. Ils repré­sentent aux yeux des popu­la­tions ce qui est « authen­tique et endo­gène ». Ils ne reçoivent pas d’aide des pays occi­den­taux, mais des pays musul­mans riches ou des musul­mans aisés. Et il va sans dire que si l’Arabie saou­dite se montre géné­reuse avec eux, ce n’est cer­tai­ne­ment pas pour faire du pro­sé­ly­tisme moder­niste.

c) Ces partis sont cré­di­tés d’images posi­tives d’honnêteté face à des régimes cor­rom­pus jusqu’à la moelle, et de soli­da­rité face aux dérives inéga­li­taires.

d) Ces partis sont dotés d’une orga­ni­sa­tion, d’une dis­ci­pline et d’une capa­cité de mobi­li­sa­tion hors pair. Il faut recon­naître cepen­dant qu’ils dis­posent de mil­liers d’antennes élec­to­rales dis­crètes, à tra­vers le réseau des mos­quées, ce qui accroît davan­tage leur pré­sence et leur effi­ca­cité. Face à eux, ce qu’on appelle « la mou­vance moder­niste et sécu­lière » offre le spec­tacle affli­geant de frag­men­ta­tion, de mor­cel­le­ment et, quelques fois dans le chef de cer­tains lea­ders, d’« ego » sur­di­men­sionné. Présente sur­tout dans les villes et dans les milieux édu­qués et plutôt de classes moyennes, elle est perçue comme éli­tiste, snob, tenant de « beaux dis­cours de salons », n’ayant jamais foulé le sol des quar­tiers en déchéance et par­lant un lan­gage quasi her­mé­tique et, en tout cas, incom­pré­hen­sible pour la majo­rité des Égyptiens, dont près de 40% sont anal­pha­bètes.

La vic­toire des partis isla­mistes semble démen­tir le pro­nos­tic d’experts tels Olivier Roy, qui, déjà en 1992, pré­di­sait « l’échec de l’Islam poli­tique » (Roy, 1992). Il y épin­glait le chan­ge­ment du para­digme démo­gra­phique (une géné­ra­tion auto­nome, libé­rée des liens fami­liaux), la sortie du modèle col­lec­tif et des soli­da­ri­tés cla­niques et pri­mor­diales, le pro­ces­sus d’individualisation notam­ment grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, l’érosion des idéo­lo­gies glo­ba­li­santes (pan­ara­bisme, pan­is­la­misme, etc.), la réaf­fir­ma­tion de l’État-nation, et l’autonomisation du champ poli­tique où la charia ne fait pas sens comme loi de l’État.

Si toutes ces évo­lu­tions sont réelles, com­ment expli­quer la vic­toire des partis isla­mistes. Répondant à cette ques­tion dans un article récent de fin 2011, Olivier Roy l’attribue au chan­ge­ment même du para­digme reli­gieux. Pour étayer son argu­ment, il sou­tient que les diri­geants isla­mistes – et il donne l’exemple de Rachid Ghannouchi, diri­geant du parti tuni­sien Ennahda – ont été amenés à remettre en cause leur « modèle idéo­lo­gique inopé­rant », par le biais de la pra­tique poli­tique (alliances, débats consti­tu­tion­nels, recherche de com­pro­mis et de consen­sus, obses­sion des résul­tats, etc.). Or tout cela, pense-t-il, contraint à une « refor­mu­la­tion de la doc­trine des partis  ». L’insistance des partis isla­mistes sur la liberté, la jus­tice, le déve­lop­pe­ment, la démo­cra­tie et l’État civil atteste cette trans­for­ma­tion. Lentement, mais sûre­ment, un pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion est en marche. Mais cette sécu­la­ri­sa­tion « loin de mar­gi­na­li­ser le reli­gieux, lui permet, en l’isolant, d’être plus visible » (Roy, 2011).

Mais il ne faut pas verser dans le sim­plisme : la mou­vance isla­miste devient com­po­site et hété­ro­gène. En effet, à défaut d’un déten­teur légi­time qui puisse mono­po­li­ser l’espace reli­gieux, « chacun construit son sys­tème de normes et de valeurs », de telle sorte que les Frères musul­mans sont aujourd’hui concur­ren­cés à la fois par les sala­fistes (Al-Nour égyp­tien), voire même pas les « soufis ». Devenus acteurs poli­tiques et non plus simple force d’opposition, les Frères musul­mans sont forcés de recon­naître l’autonomie du champ poli­tique. Les sala­fistes, quant à eux, y sont réti­cents. Mais com­ment espèrent-ils s’engager dans l’action poli­tique, tout en conti­nuant à mettre la loi isla­mique au-dessus de la loi des hommes ?

Il y a donc bel et bien une sortie du modèle reli­gieux. Et si l’on observe un retour du reli­gieux dans le prin­temps arabe, c’est tout sim­ple­ment « sous la forme de la ques­tion iden­ti­taire ». Or tout le monde convient que la ques­tion reli­gieuse posée en forme d’identité est par­fai­te­ment com­pa­tible avec la démo­cra­tie. Olivier Roy donne un exemple concret de ce repo­si­tion­ne­ment iden­ti­taire. « Au Québec, pays athée, écrit-il, la prière d’ouverture des ses­sions par­le­men­taires n’a pas été sup­pri­mée puisqu’elle est consi­dé­rée comme un sym­bole de l’identité cultu­relle  » (Roy, 2011). De la même manière, le débat sur le cru­ci­fix dans les écoles ita­liennes ren­voie non à des ques­tions de foi, mais à la ques­tion iden­ti­taire ita­lienne.

Arrivés au pou­voir, les partis isla­mistes devront faire leurs preuves, car, comme dit le pro­verbe arabe, « c’est sur le champ de course que se révèle le vrai cava­lier ». Ces partis seront donc forcés de passer du stade social au stade poli­tique, des slo­gans faciles (le Coran est la solu­tion) à l’action gou­ver­ne­men­tale (gou­ver­nance, pro­bité, effi­ca­cité, cré­di­bi­lité, trans­pa­rence, etc.). La poli­tique au quo­ti­dien ne fonc­tionne pas avec de grands dis­cours. Les isla­mistes savent qu’ils seront jugés, non pas sur la qua­lité de leurs prêches reli­gieux, mais sur leur res­pect des règles démo­cra­tiques, sur leur effi­ca­cité éco­no­mique, sur leur savoir-faire diplo­ma­tique et sur la trans­for­ma­tion sociale de leurs pays.

En d’autres termes, ils devront remettre l’économie sur les rails, répondre à l’impatience des jeunes, assu­rer la paix sociale et s’ouvrir à l’environnement régio­nal, en contri­buant au règle­ment des conflits en sus­pens. Tout cela passe par la recherche de larges alliances gou­ver­ne­men­tales, ce qui requiert une concer­ta­tion et une négo­cia­tion per­ma­nentes pour abou­tir à des com­pro­mis labo­rieux et une poli­tique prag­ma­tique, souple et fluide. Les soucis futurs des partis isla­mistes seront bien des « soucis civils  » (Haenni, 2011). Il va fal­loir d’abord sécu­ri­ser la tran­si­tion, sta­bi­li­ser le pays, empê­cher une rup­ture avec l’armée et ensuite éviter l’effet repous­soir sur la scène inter­na­tio­nale.

Cela dit, le monde arabe est majo­ri­tai­re­ment musul­man et est atta­ché à la reli­gion. Le champ poli­tique res­tera donc étroi­te­ment lié à la reli­gion. Et il ne fait aucun doute que les partis isla­mistes, sur­tout sala­fistes, une fois arri­vés au pou­voir, cher­che­ront à foca­li­ser l’attention sur cer­tains thèmes à forte charge sym­bo­lique, comme le voile, la consom­ma­tion d’alcool et la mixité. On trouve une telle évo­lu­tion aussi bien dans le monde chré­tien (des chré­tiens conser­va­teurs aux États-Unis s’opposent à l’avortement et cer­tains méde­cins qui le pra­tiquent ont été assas­si­nés) que dans le monde juif (où les hare­dim d’Israël – 10% de la popu­la­tion totale – veulent sépa­rer les hommes et les femmes dans les trans­ports publics).

Il ne faut donc pas se lais­ser téta­ni­ser par les vic­toires des partis isla­mistes, en oubliant les dyna­miques pro­fondes qui agitent les socié­tés arabes. Or ces dyna­miques vont dans le sens d’« un dépas­se­ment du logi­ciel idéo­lo­gique du dis­cours isla­miste » (Haenni, 2011). Après tout, les jeunes arabes ne sont pas sortis dans les rues pour chan­ger la cou­leur noire des dic­ta­tures par la cou­leur verte de l’islamisme : ils veulent chan­ger une cou­leur par plu­sieurs, ce qui est la défi­ni­tion même du plu­ra­lisme. Et on peut comp­ter sur leur vigi­lance.

La vic­toire des isla­mistes fait poser une autre ques­tion : quelle sera la poli­tique étran­gère des pays arabes domi­nés par de tels partis ? Nul doute que ces der­niers cher­che­ront d’abord à défendre les inté­rêts natio­naux de leurs pays res­pec­tifs. Cela signi­fie qu’ils évi­te­ront toute pro­vo­ca­tion inutile et toute sur­en­chère mal­ve­nue. Ils n’ont pas inté­rêt ni à apeu­rer les tou­ristes ni à décou­ra­ger les inves­tis­seurs. Ils pour­sui­vront leurs rela­tions avec l’Union euro­péenne, mais exi­ge­ront moins de pater­na­lisme et davan­tage d’égalité et de réci­pro­cité. La ques­tion de la mobi­lité des per­sonnes autour de la Méditerranée revien­dra à l’ordre du jour.

Ils cher­che­ront à réac­ti­ver l’Union pour la Méditerranée, vec­teur d’intégration régio­nale, mais le format de chacun des pro­jets sera décidé en fonc­tion de leurs inté­rêts. Ils pro­po­se­ront un « par­te­na­riat euro-arabe » pour extraire les rela­tions euro-arabes de l’hypothèque israé­lienne. Tous ces pro­jets dits « euro-médi­ter­ra­néens » sem­blaient n’avoir qu’un objec­tif : inté­grer Israël, tout en sachant que la pré­sence de cet État, dans une situa­tion de non-réso­lu­tion du conflit, ne fait que conta­mi­ner toutes les poli­tiques euro-médi­ter­ra­néennes, comme on a pu le consta­ter pour le pro­ces­sus de Barcelone et l’Union pour la Méditerranée (Khader, 2009).

La ques­tion de la Palestine revien­dra à l’ordre du jour. Il faut en effet se détrom­per : même si la ques­tion pales­ti­nienne n’était pas un enjeu impor­tant dans les mobi­li­sa­tions popu­laires arabes, il n’en demeure pas moins qu’elle consti­tue une bles­sure béante dans la conscience col­lec­tive arabe et un sym­bole de leur humi­lia­tion. Comment peut-on ima­gi­ner un seul ins­tant qu’une Égypte domi­née par les Frères musul­mans puisse demeu­rer insen­sible aux souf­frances quo­ti­diennes du peuple pales­ti­nien, assis­tant comme spec­ta­trice à la colo­ni­sa­tion ram­pante des ter­ri­toires pales­ti­niens et arabes et à la « judaï­sa­tion de Jérusalem », troi­sième ville sainte de l’Islam ? D’ailleurs, l’une des pre­mières déci­sions des nou­velles auto­ri­tés égyp­tiennes, après la démis­sion de Moubarak, n’a-t-elle pas été d’ouvrir la fron­tière entre la Bande de Gaza et l’Égypte et d’œuvrer à la récon­ci­lia­tion inter-pales­ti­nienne ?

Il faut tout de même rap­pe­ler que depuis l’arrivée au pou­voir, en Égypte, d’Anouar el-Sadate, et sur­tout, depuis le début du régime de Moubarak en 1981, c’est-à-dire depuis trois décen­nies, « le gel de la ques­tion pales­ti­nienne était devenu comme une marque rou­ti­nière du sys­tème inter­na­tio­nal  » (Badie, 2012). Cette poli­tique du statu quo où rien ne bou­geait à part la colo­ni­sa­tion israé­lienne tou­jours active, n’était pos­sible que grâce à la col­lu­sion entre les États-Unis et leurs alliés régio­naux, notam­ment l’Égypte et la Jordanie. Cette équa­tion sera remise en ques­tion par les nou­veaux diri­geants. Quant à la Jordanie, secouée par le vent de la révolte, elle sera sou­mise à de fortes pres­sions internes et ne pourra plus garder le silence face à la poli­tique israé­lienne dans les ter­ri­toires occu­pés.

Les États-Unis ten­te­ront de prendre langue avec les nou­veaux gou­ver­ne­ments arabes pour s’assurer de leur sou­tien. Trop d’intérêts amé­ri­cains sont en jeu : appro­vi­sion­ne­ment éner­gé­tique, liberté de navi­ga­tion, notam­ment à tra­vers le canal de Suez, endi­gue­ment de l’Iran, pré­ser­va­tion du traité de paix entre l’Égypte et Israël. Aucun État arabe n’a inté­rêt à inter­rompre les flux pétro­liers, à fermer le canal de Suez et à mena­cer la liberté de navi­ga­tion.

Par contre sur l’Iran et sur Israël, l’on pour­rait assis­ter à des diver­gences de points de vue. Les nou­velles poli­tiques étran­gères arabes seront plus sen­sibles à un trai­te­ment plus équi­li­bré de la ques­tion nucléaire : pour­quoi Israël serait-il le seul pays de la région à être auto­risé à pos­sé­der cette arme ? La nou­velle diplo­ma­tie égyp­tienne, sou­te­nue par les autres pays arabes, remet­trait sur la table le projet d’une zone libre de toutes les armes de des­truc­tion mas­sive.

Quant au traité de paix avec Israël, il ne sera pas remis en ques­tion, mais l’Égypte, en par­ti­cu­lier, sera moins accom­mo­dante avec Israël si celui-ci conti­nue à bafouer le droit inter­na­tio­nal. Aussi l’on pour­rait s’attendre à des pres­sions accrues des nou­velles diplo­ma­ties arabes sur l’administration états-unienne pour sortir le pro­ces­sus de paix de sa longue hiber­na­tion et s’engager réso­lu­ment dans la créa­tion d’un État pales­ti­nien. À défaut, une remise en ques­tion du statu quo régio­nal ne serait pas à écar­ter, y com­pris l’annulation des trai­tés de paix.

Le prin­temps arabe bous­cule le jeu inter­na­tio­nal. Les socié­tés arabes, en se révol­tant, font bouger les lignes. L’ancien ordre, dominé par les États-Unis, chan­celle : un ordre nou­veau se mettra en place dont on peut dif­fi­ci­le­ment, à ce stade, en décer­ner les contours. La flui­dité sera la marque de la période qui s’ouvre : il n’y aura plus d’alliances défi­ni­tives, il y aura des inté­rêts natio­naux à défendre. La poli­tique étran­gère des pays arabes ne sera pas faite par des « laquais » sous influence : elle devra reflé­ter le sen­ti­ment popu­laire et servir l’intérêt public.

Ébranlement du mythe de l’exception arabe… et risques de la transition

Le monde arabe tra­verse une période enthou­sias­mante et inquié­tante à la fois. C’est un tour­nant his­to­rique et un moment de rup­ture. De manière paci­fique et avec une dignité admi­rable, les peuples arabes ont réussi l’impensé et l’impensable. Mais ils ne sont qu’à l’orée d’une ère nou­velle, car ils sont encore dans la phase de la pas­sion révo­lu­tion­naire et non dans celle de la raison démo­cra­tique. Le chemin qui mène de l’une à l’autre sera escarpé et les risques légion. Risque de confis­ca­tion de la révo­lu­tion par l’armée, de sa récu­pé­ra­tion par les affi­dés de l’ancien régime, de sa per­ver­sion par des mou­ve­ments « radi­caux », de son détour­ne­ment par la réac­ti­va­tion des réflexes régio­na­listes ou tri­baux. Mais aussi le risque d’impatience des jeunes qui attendent une amé­lio­ra­tion de leur condi­tion : une éco­no­mie relan­cée, une sta­bi­lité assu­rée, une admi­nis­tra­tion effi­cace et hon­nête, une libé­ra­tion de l’initiative privée.

Tous ces risques sont réels et il ne faut pas les prendre à la légère. Mais, malgré les incer­ti­tudes et les hypo­thèques du futur, le prin­temps arabe demeure une bonne nou­velle. Aussi faut-il se réjouir de ce qui est advenu au lieu de s’inquiéter, à l’avance, de ce qui pour­rait adve­nir. Ce n’est pas une ques­tion de naï­veté et d’angélisme, mais de luci­dité. En se révol­tant, les peuples arabes ont brisé le mythe d’un monde arabe condamné à l’inertie.

En débou­lon­nant cer­tains de leurs régimes auto­ri­taires, les peuples arabes ont, du même coup, ébranlé un mythe tenace fondé sur la thèse de « l’exception arabe ou musul­mane ». Cette thèse liait l’autoritarisme observé dans le monde arabe à l’essence même de la reli­gion musul­mane, et par consé­quent, à la culture arabe. « L’Islam, qu’il soit inté­griste ou pas, écrit Amon Perlmutter dans l’International Herald Tribune en 2011, est-il com­pa­tible avec la démo­cra­tie de type occi­den­tal ? La réponse est clai­re­ment non  ».

Ce propos est un condensé sai­sis­sant de ce prisme cultu­ra­liste, comme s’il exis­tait un homo isla­mi­cus ou un homo ara­bi­cus spé­ci­fique, « coupé anthro­po­lo­gi­que­ment du reste de l’humanité » (Corm, 1994). Un tel pos­tu­lat laisse sup­po­ser que l’Islam est irré­mé­dia­ble­ment asso­cié à une sorte de théo­cra­tie qui se révé­le­rait inca­pable de s’ouvrir à l’univers plu­ra­liste et à son corol­laire démo­cra­tique. C’est la thèse de Bernard Lewis sur « le des­po­tisme intrin­sèque en Islam  » (Lewis, 2002). Parce que majo­ri­tai­re­ment musul­man, sou­tiennent les tenants de la thèse cultu­ra­liste, le monde arabe souf­fri­rait de la même excep­tion auto­ri­taire et consti­tue­rait la « seule région demeu­rée en retrait d’un pro­ces­sus pla­né­taire de démo­cra­ti­sa­tion  ».

Ce soi-disant « excep­tion­na­lisme arabo-musul­man » est évi­dem­ment réduc­teur. Car non seule­ment il pro­cède d’une vision « a-his­to­rique », révèle une atti­tude pares­seuse de l’esprit scien­ti­fique, mais sur­tout il débouche sur une conclu­sion dis­cu­table : les socié­tés isla­miques et arabes (parce que majo­ri­tai­re­ment musul­manes) ne peuvent accé­der à l’idéal de l’univers démo­cra­tique, parce qu’elles seraient réfrac­taires à toute forme d’expression démo­cra­tique.

D’autres ver­sions des expli­ca­tions cultu­ra­listes sont mises à contri­bu­tion pour affir­mer que les struc­tures socio­lo­giques du monde « arabo-musul­man » ne se prêtent pas à l’émergence d’une société civile dyna­mique et auto­nome et à l’établissement de régimes démo­cra­tiques. Sont alors invo­quées pêle-mêle les tra­di­tions mil­lé­naires de « des­po­tisme orien­tal », de pou­voir patriar­cal ou de soli­da­ri­tés tri­balo-confes­sion­nelles. C’est ainsi que la théo­rie d’Ibn Khaldoun sur l’Assabiya (esprit de corps par­ti­cu­lier) est dépous­sié­rée et res­ser­vie (Leca, 1994). Il en va de même des théo­ries fon­dées sur le « fac­tion­na­lisme », le « clien­té­lisme », la « Oumma » ou « l’esprit sec­taire » (sec­ta­ria­nism).

Bref, comme le résume Elie Kedourie, un anti-arabe impé­ni­tent : « …Il n’y a rien dans les tra­di­tions poli­tiques du monde arabe – qui sont les tra­di­tions poli­tiques de l’Islam – qui ren­draient fami­lières, ou même intel­li­gibles, les idées orga­ni­sa­trices du gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel et repré­sen­ta­tif  » (1992). David Pryce-Jones va plus loin encore : « Aujourd’hui, un démo­crate arabe, ce n’est pas seule­ment une vue de l’esprit, c’est une contra­dic­tion dans les termes » (1989). D’autres auteurs vont lui emboî­ter le pas, rap­pe­lant les riva­li­tés tri­bales, la contes­ta­tion per­ma­nente de l’autorité, les sédi­tions en chaîne, la suc­ces­sion des révoltes qui ren­draient la Cité isla­mique, dès l’origine, « anar­chique » et ingou­ver­nable. De sorte que la culture de la vio­lence et de la force qui pré­vau­drait dans l’aire arabo-isla­mique ne mili­te­rait pas en faveur de l’émergence de société civile et d’un espace de droit.

Théorisé à la suite des tra­vaux de Max Weber, le concept de « patri­mo­nia­lisme » et de « néo­pa­tri­mo­nia­lisme » éla­boré par le pro­fes­seur pales­ti­nien Hisham Sharabi (1988) vien­dra signi­fier la réa­lité d’un pou­voir où la chose publique devient une chose privée, une quasi-pro­priété d’un seul indi­vidu, le chef, auquel tous les autres indi­vi­dus doivent obéis­sance et sou­mis­sion. L’argument du néo­pa­triar­cat en vient à pos­tu­ler, comme le sou­ligne Elisabeth Picard que « la vie sociale depuis la famille natu­relle jusqu’à la famille ’natio­nale’ se carac­té­ri­se­rait par des rela­tions d’autorité, de domi­na­tion et de dépen­dance, confé­rant à la figure du père-patriarche les traits d’un agent de répres­sion » (2006). De sorte que, au-delà de leurs dif­fé­rences, des iti­né­raires his­to­riques dif­fé­ren­ciés des socié­tés et des construc­tions poli­tiques mul­tiples, les régimes arabes « témoi­gne­raient d’une même struc­ture auto­ri­taire axée, pour l’essentiel, sur la rela­tion au chef  ».

Le concept de néo­pa­tri­mo­nia­lisme ne manque pas de per­ti­nence. Mais il témoigne davan­tage d’une dérive du sys­tème auto­ri­taire qu’il n’en consti­tue l’essence même. L’explication cultu­ra­liste s’est tout natu­rel­le­ment appuyée sur le corpus juri­dique musul­man, où l’intérêt de l’Oumma (la com­mu­nauté musul­mane), pré­tend-t-on, pré­vau­drait sur les droits de l’individu. Cette approche culturo-reli­gieuse a dominé trop long­temps la recherche sur la société civile, les droits de l’homme et la démo­cra­tie dans l’aire arabe, condam­nant la réflexion à inter­ro­ger conti­nuel­le­ment et sté­ri­le­ment l’« esprit arabe » ou « l’esprit musul­man », pour com­prendre l’autoritarisme des États, l’absence d’autonomie pour les indi­vi­dus et donc de démo­cra­tie, et de manière géné­rale, la désaf­fec­tion des socié­tés arabes à l’égard de l’État. Cela dit, il est clair que le corpus juri­dique musul­man four­nit un sys­tème de normes, mais ces normes sont constam­ment réin­ter­pré­tées du fait de l’évolution même des men­ta­li­tés et des socié­tés.

Ainsi la pre­mière tâche des ana­lystes qui veulent percer le mys­tère de la culture poli­tique arabe et de son rap­port à la démo­cra­tie, c’est de s’affranchir de l’essentialisme cultu­rel, d’éviter les approches réduc­tion­nistes et d’utiliser une métho­do­lo­gie recou­rant, non pas aux textes cora­niques, mais aux sciences humaines telles que l’histoire, la géo­gra­phie, l’anthropologie, la socio­lo­gie reli­gieuse, la science poli­tique et éco­no­mique, comme on le fait d’habitude quand on ana­lyse des phé­no­mènes simi­laires sous d’autres hori­zons. Les variables cultu­relles entrent en ligne de compte, mais elles ne sau­raient être déter­mi­nantes.

Si le recours à toutes les sciences humaines est indis­pen­sable pour ana­ly­ser le phé­no­mène auto­ri­taire, c’est aussi pour s’extraire de l’illusion qu’il y a un seul moule auto­ri­taire ou un seul modèle. Les modes de fonc­tion­ne­ment des régimes auto­ri­taires, en termes d’exercice du pou­voir, de régu­la­tion, de coop­ta­tion, d’exclusion ou de contrôle peuvent varier d’un pays à l’autre, en fonc­tion de la géo­gra­phie de chaque État, de son par­cours his­to­rique, de sa struc­ture sociale, de l’état de son déve­lop­pe­ment éco­no­mique, de la nature de sa bureau­cra­tie ou même de ses alliances exté­rieures. Cela explique d’ailleurs pour­quoi le prin­temps arabe de 2011 a permis de défe­nes­trer rapi­de­ment Ben Ali et Moubarak, mais qu’il a viré vers une guerre sans merci en Libye – qui heu­reu­se­ment s’est soldée par la vic­toire des rebelles libyens – et qu’il pié­tine en Syrie.

Autres acquis du printemps arabe

À rebours des Cassandres qui égrènent leurs doutes et étalent leurs peurs face à des évé­ne­ments tou­jours en cours, il n’est pas super­flu d’énumérer quelques acquis majeurs du prin­temps arabe. Quatre pays se sont déjà débar­ras­sés de leurs des­potes : la Tunisie, l’Égypte, la Libye et le Yémen. Ben Ali est en exil. Moubarak reste en Égypte, mais est traîné, sur une civière, devant un tri­bu­nal de son pays : c’est inédit dans l’histoire contem­po­raine du monde arabe. Certes il y a eu le pré­cé­dent de Saddam Hussein, mais son juge­ment dans un Irak sous occu­pa­tion états-unienne a tourné au simu­lacre de jus­tice. Ali Saleh du Yémen a dû se plier à un plan de tran­si­tion concocté par les pays du Golfe et est parti aux États-Unis, mais le peuple réclame son juge­ment. Quant à Kadhafi qui qua­li­fiait les rebelles de « rats », il a été trouvé blessé dans une cana­li­sa­tion d’égout et exé­cuté sans ména­ge­ment.

Un cin­quième pays est secoué par le vent de la révolte : la Syrie. Certes, le régime de Bachar Al-Assad résiste, mais au prix d’une répres­sion inqua­li­fiable. Ce fai­sant, il mise sur la fidé­lité de son armée et de ses mul­tiples forces spé­ciales com­man­dées par des parents ou des fidèles. Il agite l’épouvantail de la guerre inter­com­mu­nau­taire ou du chaos à l’irakienne. Il joue sur les divi­sions de l’opposition. Il se vante du sou­tien des mino­ri­tés confes­sion­nelles dont il se pose en pro­tec­teur. Et il compte sur l’appui incon­di­tion­nel de la Russie et la com­plai­sance inté­res­sée de la Chine.

Pour lui, les mani­fes­tants syriens sont tout bon­ne­ment des « hors-la-loi » (décla­ra­tion du ministre de l’intérieur le 28 jan­vier 2012), des agents à la solde de ceux qui veulent désta­bi­li­ser et affai­blir la Syrie, « cœur pal­pi­tant de l’arabisme  » et « cita­delle inex­pug­nable face au sio­nisme ». Il s’insère dans le jeu diplo­ma­tique de Moscou qui fait obs­truc­tion à toute réso­lu­tion condam­nant le régime syrien au Conseil de sécu­rité.

Ce qui com­plique la donne en Syrie, c’est que d’autres enjeux régio­naux et inter­na­tio­naux s’y greffent : ten­sions entre l’Iran et les pays arabes du Golfe, oppo­si­tion entre sun­nites et chiites, com­pé­ti­tion États-Unis – Russie. La ques­tion syrienne cris­tal­lise aussi les camps adverses sur le ter­rain liba­nais : le Hezbollah chiite et le mou­ve­ment du 14 mars (chré­tiens et sun­nites). Le régime syrien le sait et il joue admi­ra­ble­ment sur les peurs et les oppo­si­tions.

Mais les dés sont jetés : en répri­mant son peuple, le régime syrien perd le der­nier zeste de légi­ti­mité. Le fait que l’Iran soit à la défen­sive, soumis à un embargo occi­den­tal et à des oppo­si­tions régio­nales, réduit la capa­cité manœu­vrière du régime syrien. Il peut comp­ter sur le sou­tien du Hezbollah liba­nais et du gou­ver­ne­ment actuel ira­kien dominé par le chiite Al-Malki, mais tous deux sont expo­sés à une fronde inté­rieure et sont sous influence ira­nienne. Mais ces autres voi­sins, le mou­ve­ment du 14 mars au Liban, la Jordanie et la Turquie lui tournent le dos et appellent même à sa chute.

Nul ne peut pré­dire l’avenir, mais Bachar Al-Assad ne pourra braver la tem­pête trop long­temps. Il compte sur la las­si­tude du peuple syrien, mais celui-ci ne se laisse guère inti­mi­der, malgré les mil­liers de morts déjà comp­ta­bi­li­sés. Il serait sou­hai­table qu’il sauve sa peau en accep­tant la pro­po­si­tion arabe d’une pas­sa­tion de pou­voir et l’organisation rapide d’élections légis­la­tives (scé­na­rio yémé­nite), s’il ne veut pas subir le même sort que celui qui a été réservé à Kadhafi (scé­na­rio libyen).

Le régime syrien a gâché une occa­sion en or de se réfor­mer en dou­ceur. En effet, lorsque Bachar Al-Assad a suc­cédé à son père décédé en 2000, il était cré­dité d’une bonne image : il était jeune (on a d’ailleurs modi­fié un article de la Constitution pour lui per­mettre d’être élu pré­sident), éduqué (oph­tal­mo­logue de for­ma­tion) et sem­blait décidé à ouvrir éco­no­mi­que­ment son pays et s’engager dans la voie de la réforme poli­tique. En 2001, lui, l’alaouite, épouse une sun­nite, Asma Akras, de la bour­geoi­sie cita­dine de Homs, diplô­mée en éco­no­mie de Grande-Bretagne. Tout jouait en faveur d’une ouver­ture pos­sible. Dès sep­tembre 2000, un mani­feste pour la démo­cra­tie est signé par 99 intel­lec­tuels syriens, don­nant le coup d’envoi d’une vague d’activisme poli­tique inédit depuis la der­nière expé­rience démo­cra­tique de 1961-1962. On com­mence à parler dans les milieux média­tiques de « prin­temps de Damas ».

Mais les caciques et la « nomenk­la­tura des intel­lec­tuels » (Kawakibi, 2010) liés au régime s’inquiètent de la tour­nure des évé­ne­ments et se mettent à accu­ser les acti­vistes syriens de servir les inté­rêts étran­gers et de détour­ner la Syrie des tâches prio­ri­taires : déve­lop­per le pays et lutter contre l’ennemi sio­niste. L’inertie du sys­tème finit par briser les pre­mières vel­léi­tés de réforme. Dans son dis­cours du 18 mars 2001, Bachar Al-Assad rap­pelle les lignes rouges « à ne pas fran­chir ». Mais les sit-in de pro­tes­ta­tion jalonnent les années 2004 et 2005 et le 16 novembre 2005, les repré­sen­tants de plu­sieurs petits partis d’opposition et de per­son­na­li­tés indé­pen­dantes publient la « Déclaration de Damas pour le chan­ge­ment démo­cra­tique », appe­lant à un chan­ge­ment démo­cra­tique, paci­fique et pro­gres­sif.

Tout cela va rester lettre morte. Le régime syrien tra­verse une période dif­fi­cile, har­celé par les pays occi­den­taux pour quit­ter le Liban où ses troupes étaient sta­tion­nées depuis les années 1970. Le 1er mai 2005, les troupes syriennes quittent en effet le Liban, mais Bachar Al-Assad se crispe ne cédant sur rien et « faisant de l’inertie sa meilleure défense » (Balanche, 2011). Le régime res­serre la vis pour tuer le mou­ve­ment contes­ta­taire dans l’œuf.

Cela s’est passé bien avant 2011. Mais c’est le prin­temps arabe qui a été, sans aucun doute, l’éperon des nou­velles formes de révolte col­lec­tive. Il n’y a donc pas d’exception syrienne, bien que la Syrie, contrai­re­ment à la Tunisie et à l’Égypte, repré­sente l’exemple type de ce que j’appelle le « contre-para­digme de la révo­lu­tion heu­reuse ». J’entends par cela le choix par le régime syrien du remède sécu­ri­taire, qui vise à domes­ti­quer et à ter­ro­ri­ser les mani­fes­tants, dans le but avoué d’écraser ce qu’il appelle les « hors-la-loi », « les ter­ro­ristes » et « les agents com­man­di­tés de l’extérieur ».

Le terme « contre-para­digme syrien » ren­voie aussi au com­por­te­ment de l’armée qui, malgré cer­taines dis­si­dences, se com­porte comme le bou­clier du régime et non en pro­tec­trice de la nation. Il fait réfé­rence éga­le­ment au com­por­te­ment des grandes puis­sances qui ne font pas bloc pour dénon­cer les exac­tions du régime, mais qui se divisent selon des lignes héri­tées de la guerre froide : Russie contre les autres puis­sances.

En outre, l’exemple syrien met en exergue la greffe sur la ques­tion natio­nale d’enjeux régio­naux, en l’occurrence l’opposition entre deux pro­jets concur­rents au Moyen-Orient : le crois­sant chiite (Iran, Irak, Syrie alaouite, Hezbollah liba­nais) et le crois­sant sun­nite (Arabie saou­dite, Égypte, Hamas pales­ti­nien, Jordanie, Syrie sun­nite, Turquie). Les deux crois­sants tra­versent la Syrie, ce qui atteste la riva­lité sourde entre l’Iran d’une part et la Turquie et les autres pays arabes de l’autre.

Ce qui se passe en Syrie dépasse en quelque sorte les Syriens : l’opposition chiisme – sun­nisme et la riva­lité géo­po­li­tique entre l’Iran et les pays arabes. L’enjeu syrien se trans­forme aussi en un enjeu à l’intérieur des États de la région, fai­sant de la Syrie presque une « ques­tion liba­naise », avec une exa­cer­ba­tion des oppo­si­tions internes, une « ques­tion pales­ti­nienne » du fait de la divi­sion de la scène poli­tique entre le Hamas (sou­tenu par la Syrie et l’Iran) et l’Autorité pales­ti­nienne (domi­née par le Fatah), et une « ques­tion ira­kienne » avec l’opposition qui éclate au grand jour, depuis le départ des Américains, au sein du gou­ver­ne­ment, entre le chiite Al-Maliki, pre­mier ministre, et le sun­nite Al-Hachimi, vice-pré­sident.

Tout cela confirme le rôle pivot de la Syrie dans la région (Labévière et El-Atrache, 2011), ce qui y com­plique davan­tage la donne. Une chose est sûre : la révolte popu­laire syrienne fait écla­ter au grand jour les pro­jets concur­rents de rééqui­li­brage géos­tra­té­gique, et révèle la vacuité de la phra­séo­lo­gie révo­lu­tion­naire baa­thiste sur la Syrie « rem­part de la nation arabe ». Mais elle est d’abord une révolte endo­gène, liée à des pro­blèmes internes, moti­vée par la quête de liberté d’un peuple las d’un régime qui, depuis 1963, ver­rouille l’espace poli­tique et assom­brit l’horizon éco­no­mique par une ges­tion mafieuse où le centre de déci­sion est aux mains d’une classe poli­tico-mer­can­tile proche du pou­voir (George, 2003). Mais le fait que la révolte syrienne est déclen­chée après la fuite de Ben Ali de Tunisie et la chute de Moubarak d’Égypte prouve bien l’effet de démons­tra­tion du prin­temps arabe.

La non-exception algérienne

Au Maghreb, l’Algérie est le pays le plus exposé au vent de révolte qui a souf­flé sur le voisin tuni­sien. Mais c’est aussi le pays qui y résiste le mieux. Y aurait-il donc une excep­tion algé­rienne ? L’Algérie est une société vivante et son his­toire est jalon­née de mul­tiples formes de lutte : lutte pour l’indépendance (1956-1962), grèves ouvrières de 1977, mou­ve­ment ama­zigh (avril 1980) sous le sigle de mou­ve­ment cultu­rel ber­bère, révoltes popu­laires d’octobre 1988 (prés de 500 morts), appel à l’ouverture démo­cra­tique (1989), appa­ri­tion en 2001 du mou­ve­ment popu­laire de Kabylie et émeutes insur­rec­tion­nelles d’avril 2001 (132 morts), marche de Kabylie du 14 juin 2001, élec­tions légis­la­tives inter­rom­pues (1992), guerre oppo­sant l’armée aux mou­ve­ments isla­mistes (FIS et GIA) entre 1992 et 1999.

Toutefois, malgré la pro­li­fé­ra­tion des luttes, les mou­ve­ments popu­laires sont demeu­rés impuis­sants (Larabi, 2010) à bous­cu­ler le régime et à ins­tau­rer une démo­cra­tie digne de ce nom. L’Algérie conti­nue à donner l’impression d’une oasis rela­ti­ve­ment pai­sible au milieu des révo­lu­tions. Mais l’impression est fausse et ne reflète pas la réa­lité. En réa­lité, immé­dia­te­ment après l’indépendance, l’Algérie s’engage dans un projet ambi­tieux pour asseoir l’indépendance et moder­ni­ser le pays. C’est la phase de l’industrialisation « indus­tria­li­sante », des réformes agraires et de la vague tiers-mon­diste. Un contrat social tacite lie le peuple à ses diri­geants. L’Algérie joue sur la fibre natio­na­liste et est prise par une sorte de fièvre tiers-mon­diste, deve­nant même la cham­pionne des causes des peuples oppri­més par le colo­nia­lisme et un ordre éco­no­mique injuste.

Mais la crise éco­no­mique, fin des années 1970, casse « le contrat social » de l’État post-colo­nial : les pre­mières révoltes ouvrières éclatent en 1977. Les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel impo­sés au pays du Maghreb conduisent à des « émeutes du pain ». En Algérie, ces émeutes prennent la forme d’une véri­table révolte, écra­sée dans le sang en 1988. Le pré­sident Chadli Ben Jedid répond aux contes­ta­tions par une ouver­ture du sys­tème poli­tique. La nou­velle consti­tu­tion consacre le prin­cipe du plu­ra­lisme.

Le pay­sage poli­tique se diver­si­fie : Front de libé­ra­tion natio­nale, partis démo­cra­tiques (FFS et RCD) et partis isla­mistes (notam­ment le FIS). Lors des élec­tions légis­la­tives de décembre 1991, le FIS sort vain­queur. « Pour les diri­geants mili­taires, la tran­si­tion poli­tique devient syno­nyme de menace  », écrit Luis Martinez (2009). La tran­si­tion est refu­sée sous le pré­texte que « les isla­mistes seraient un danger pour la nation » (Abdi, 2011). Craignant de deve­nir le « bouc émis­saire » d’un mou­ve­ment de contes­ta­tion isla­miste qui reproche à l’armée d’être cor­rom­pue et d’avoir trahi les idéaux sociaux du pays, l’armée pro­voque la démis­sion de Chadli Bendjedid et inter­rompt le pro­ces­sus élec­to­ral. Le pays sombre dans la vio­lence.

Profitant de son passé dans la résis­tance algé­rienne, Bouteflika se fait élire en 1999 avec l’objectif déclaré de mettre un terme à la « tra­gé­die algé­rienne », qui a ensan­glanté le pays de 1992 à 1999. Et sur ce plan, faut-il le recon­naître, il réus­sit son pari. Quant à l’ouverture du sys­tème poli­tique, rien ne se pro­file à l’horizon. Et si Bouteflika ne bri­guera pas un 4e mandat pré­si­den­tiel, c’est plus parce qu’il est malade que parce qu’il tire les leçons de ses voi­sins tuni­sien et libyen. En effet, l’Algérie, bien que secouée par des contes­ta­tions démo­cra­tiques pério­diques, fait figure de « dino­saure dans la région » (Garçon, 2011). Mais qu’est-ce qui isole l’Algérie des évo­lu­tions de sa région ? Pourquoi cette appa­rente démo­bi­li­sa­tion du peuple algé­rien ?

Il y a tout d’abord le trau­ma­tisme de la guerre de libé­ra­tion (1956-1962), de l’écrasement dans le sang de la révolte popu­laire en 1988 et de la guerre qui oppose l’armée algé­rienne aux mou­ve­ments isla­mistes durant les années 1990 et qui fait au moins 150 000 morts. Échaudés par les tra­gé­dies du passé, les Algériens sont réti­cents à s’embarquer dans une révolte dont l’issue, à leurs yeux, est incer­taine. Il y a ensuite le mor­cel­le­ment des partis contes­ta­taires. La contes­ta­tion est sou­vent enca­drée par des partis poli­tiques dont les objec­tifs, les orien­ta­tions idéo­lo­giques et les agen­das ne sont pas par­ta­gés. Les révoltes peinent à pro­duire un « effet de masse ».

Contrairement à l’armée tuni­sienne qui était restée en marge du sys­tème Ben Ali et qui a fra­ter­nisé avec le peuple tuni­sien en le pro­té­geant, l’armée algé­rienne est le socle même du régime et elle en est la prin­ci­pale béné­fi­ciaire. Il est donc fort dou­teux qu’elle puisse adop­ter un profil bas ou même fra­ter­ni­ser avec un peuple en révolte. C’est sans doute la malé­dic­tion algé­rienne.

L’autre malé­dic­tion serait la rente pétro­lière, dans la mesure où celle-ci sert davan­tage à ache­ter la paix sociale, à ren­for­cer les méca­nismes de contrôle (dis­tri­bu­tion de sub­sides, emplois publics, etc.), de coer­ci­tion du régime (ren­for­ce­ment des appa­reils sécu­ri­taires) ou de coop­ta­tion (finan­ce­ment des réseaux clien­té­listes) qu’à déve­lop­per le pays et créer des emplois pro­duc­tifs. En outre, la rente pétro­lière sert à immu­ni­ser le régime contre toute forme de pres­sion exté­rieure, voire même à nour­rir des ami­tiés et alliances sus­pectes avec des pays étran­gers inté­res­sés par le marché algé­rien. Bref, la rente pétro­lière est « beau­coup moins un ins­tru­ment de per­for­mance éco­no­mique qu’un outil de conso­li­da­tion des régimes » (Martinez, 2009).

Le régime s’abrite aussi der­rière une rhé­to­rique natio­na­liste et pro­gres­siste. C’est devenu presque son « fonds de com­merce », res­sem­blant beau­coup, à cet égard, à la Syrie de Bachar Al-Assad. L’utilisation de la ques­tion du Sahara occi­den­tal, sous le pré­texte de la défense des droits des peuples à l’autodétermination – quitte à vider l’Union du Maghreb de toute sub­stance -, en est un exemple frap­pant. D’autres rai­sons expliquent l’immobilisme du régime algé­rien. D’abord sa fonc­tion ins­tru­men­tale dans la lutte contre l’islamisme mili­tant et Al-Qaïda du Maghreb, ensuite les mul­tiples cli­vages régio­naux et lin­guis­tiques qui déteignent sur les mou­ve­ments de contes­ta­tion et affai­blissent leur capa­cité de consti­tuer une masse cri­tique.

Toutes ces rai­sons expli­que­raient l’inertie du régime algé­rien. Mais de là à affir­mer que le peuple algé­rien est indif­fé­rent à ce qui se passe dans la région et qu’il est tout à fait démo­bi­lisé et décou­ragé, c’est nier que la société algé­rienne est en ébul­li­tion. Le mécon­ten­te­ment est géné­ral. Le chô­mage atteint des taux inquié­tants. La sou­pape migra­toire se ferme. Entre 1990 et 2000, « la mon­naie locale a perdu 8 fois de sa valeur, alors que les salaires n’avaient pas aug­menté dans la même pro­por­tion  » (Abdi, 2011). Bref, les pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment sont limi­tées. Cela pro­duit une grande effer­ves­cence sociale, mais qui peine à trou­ver une « tra­duc­tion poli­tique ». On voit donc mal com­ment, l’année du 50e anni­ver­saire de son indé­pen­dance, en 2012, l’Algérie pourra rester à l’écart de ce grand réveil arabe. Pour l’heure, la reven­di­ca­tion ne porte pas sur le chan­ge­ment du régime, mais se décline sur le mode des reven­di­ca­tions cultu­relles, sec­to­rielles et cor­po­ra­tistes.

Il n’en demeure pas moins que le prin­temps arabe s’est ins­tallé dans la tête des Algériens. Le régime en est conscient. Aussi, pour éviter l’embrasement et désa­mor­cer la colère, inter­vient-il sur tous les fronts : il annonce des réformes, il dépense sans comp­ter pour ache­ter la paix sociale (sub­ven­tions aux den­rées de pre­mière néces­sité, reva­lo­ri­sa­tion des pen­sions, aug­men­ta­tion des salaires…), il use de toutes les ruses, notam­ment par une répres­sion plus sou­ter­raine et plus ciblée. Mais le régime est pris dans la nasse de ses contra­dic­tions : il ne peut rester immo­bile dans une région qui bouge, mais il ne peut s’ouvrir car l’ouverture pour­rait le balayer. Le fait même qu’il mul­ti­plie les mesures pour amor­tir la conta­gion prouve que l’avenir de l’Algérie est « impos­sible à dis­so­cier du deve­nir des révoltes arabes » (Garçon, 2011). Comme le rap­pelle Lahouari Abdi : « Le régime crée un vide poli­tique qui lui sera fatal avec les chan­ge­ments dans la région  » (2011).

La non-exception monarchique

Voici une autre idée reçue. Qu’elles soient pétro­lières ou non, les monar­chies ne sont pro­té­gées ni par leurs titres de noblesse (des­cen­dance de la famille du pro­phète, com­man­de­ment des croyants ou garde des lieux saints), ni par l’ancienneté de leur dynas­tie, ni par le lien fusion­nel entre les popu­la­tions et leurs monarques, ni par les pétro­dol­lars ou les mul­tiples rentes dont elles béné­fi­cient (notam­ment la rente des alliances exté­rieures).

Mais contrai­re­ment aux répu­bliques, les monar­chies sont encore consi­dé­rées comme légi­times. L’alternance bio­lo­gique est dans la norme. Comme le rap­pelle Abdel Wahab Meddeb : « Ce sont des monar­chies qui fonc­tionnent comme des monar­chies » (Jeune Afrique, 17-20 avril 2011). Personne ou quasi per­sonne ne réclame le départ des rois. Le mot « dégage » est absent des slo­gans scan­dés dans les rues de Rabat ou d’Amman. Ce que les socié­tés arabes rejettent avec force ce sont les répu­bliques héré­di­taires qui fonc­tionnent comme des monar­chies.

Mais la patri­mo­nia­li­sa­tion de l’État est aussi un fait monar­chique. Connaît-on exac­te­ment com­ment est uti­lisé le budget saou­dien et quelle est la part qui revient au monarque et aux mil­liers de princes saou­diens et des tribus alliées ? A-t-on estimé la for­tune du roi du Maroc et compté le nombre d’entreprises et de hol­dings qui lui appar­tiennent ? D’où pro­vient le budget de la monar­chie jor­da­nienne ? Certes, le royaume de Jordanie n’engrange pas des res­sources consi­dé­rables, mais c’est un « men­diant riche ». La trans­pa­rence éco­no­mique n’est donc pas le fort des monar­chies et les secrets sont bien gardés.

Ce n’est pas le seul motif de mécon­ten­te­ment. Tous les régimes monar­chiques, à des degrés divers, sont expo­sés aux mêmes pro­blèmes sociaux aigus : chô­mage ram­pant, faible ouver­ture du sys­tème poli­tique, dis­pa­ri­tés sociales et régio­nales, inéga­lité des sexes. Certains pays monar­chiques, comme le Maroc, souffrent d’un taux d’analphabétisme qui frise le scan­dale (40%) et peine à dimi­nuer les taux élevés de chô­meurs, y com­pris de chô­meurs diplô­més. D’autres, comme le régime saou­dien, ont un sys­tème poli­tique ver­rouillé et doivent faire face, malgré la manne pétro­lière, à un chô­mage natio­nal qui dépas­se­rait les 15%. La situa­tion est encore plus com­plexe en Jordanie, où, aux pro­blèmes sociaux de cor­rup­tion et de chô­mage, s’ajoutent les pro­blèmes liés aux rap­ports jor­dano-pales­ti­niens à l’intérieur du royaume (les Palestiniens consti­tuent pro­ba­ble­ment plus de 60% de la popu­la­tion totale), à la rela­tion du pays face à Israël et à la dépen­dance quasi struc­tu­relle des États-Unis.

Ainsi les motifs de mécon­ten­te­ment sont mul­tiples et ils ont donné lieu à des mou­ve­ments de révolte : mou­ve­ment du 20 février au Maroc, mani­fes­ta­tions pério­diques en Jordanie et pres­sions dis­crètes sur le royaume d’Arabie saou­dite. Mais les monarques se pro­tègent der­rière quelques réformes timides mais réelles (Maroc), der­rière des pro­messes de sévir contre la cor­rup­tion (Jordanie) ou der­rière des sub­sides géné­reu­se­ment dis­tri­bués (Arabie saou­dite). Les monar­chies se pro­tègent aussi der­rière le paravent de l’Occident qui leur pro­digue sou­tien diplo­ma­tique et « satis­fe­cit » poli­tique. Depuis 1945, l’alliance entre les États-Unis et l’Arabie saou­dite est ainsi demeu­rée inébran­lable, en dépit du fait que sur les 19 ter­ro­ristes du 11 sep­tembre 2001, 17 étaient d’origine saou­dienne.

Le prin­temps arabe a réveillé les peuples et loin de repré­sen­ter un « temps de paren­thèse lyrique », il s’installe dans la durée et consti­tue de ce fait un véri­table défi, y com­pris pour les monar­chies, désor­mais som­mées de s’ouvrir ou de périr. C’est ce que les monarques ont déjà com­pris.

Révolutions jeunes, sociales et démocratiques

Le spec­tacle de jeunes Arabes qui défient leur régime au prix de leur martyr est pro­pre­ment fas­ci­nant. Par un cou­rage inouï et un sens de la dignité inégalé, les révoltes démo­cra­tiques de ces jeunes sont citées en exemple. Mouvements popu­laires spon­ta­nés agglu­ti­nant toutes les couches sociales, ils ont déjà fait des émules. Ce prin­temps arabe fera date comme la révo­lu­tion fran­çaise de 1848 et la chute du mur de Berlin en 1989. Son effet de démons­tra­tion s’est déjà fait sentir ailleurs, comme l’attestent les mobi­li­sa­tions des « indi­gna­dos » espa­gnols ou le mou­ve­ment « Occupy Wall Street ».

Certes il n’y pas rela­tion de cause à effet, puisque les reven­di­ca­tions sont dif­fé­rentes, mais il y a cer­tai­ne­ment effet d’émulation. On le voit dans les formes de la mobi­li­sa­tion sociale, dans l’utilisation des tech­no­lo­gies modernes comme les réseaux sociaux, dans le mode paci­fique de mani­fes­ta­tion. Mais les slo­gans sont dif­fé­rents : les révo­lu­tions arabes ciblent les régimes consi­dé­rés comme auto­ri­taires, répres­sifs et cor­rom­pus, tandis que les mou­ve­ments des indi­gnés réclament plus d’égalité sociale, plus d’efficacité gou­ver­ne­men­tale et plus d’opportunités.

Si les indi­gnés réclament plus de jus­tice, les jeunes Arabes réclament liberté et jus­tice. Les révo­lu­tions arabes se dis­tinguent par consé­quent des simples révoltes ouvrières qui ont émaillé l’histoire récente : révoltes ouvrières d’Algérie en 1977, révolte de Gafsa en Tunisie en 2008 et révoltes du bassin tex­tile et coton­nier de la ville de Mahalla en Égypte tout au long des années 2000. D’une cer­taine manière, les révo­lu­tions démo­cra­tiques arabes, par leur carac­tère massif et spon­tané et par leur logique émeu­tière, intègrent les reven­di­ca­tions ouvrières, en les dépas­sant pour englo­ber des reven­di­ca­tions plus géné­rales. Elles sont ainsi à la fois des révo­lu­tions démo­cra­tiques et des révo­lu­tions sociales.

En outre, à l’exception du cas par­ti­cu­lier de la Libye, les révo­lu­tions arabes ont intro­duit un mode de lutte par­ti­cu­lier et effi­cace : al-Mouthahara al Silmiyya (la mani­fes­ta­tion paci­fique). Ce mode de lutte répond à deux impé­ra­tifs : ne pas tomber dans le piège tendu par le régime auto­ri­taire en l’attaquant en termes de rap­port de forces et ne pas mili­ta­ri­ser un mou­ve­ment social car cela ne ferait que l’affaiblir et l’épuiser. Ayari et Geisser racontent à cet égard com­ment au Yémen « cer­tains chefs de tribus allaient jusqu’à se dévê­tir de leurs sabres avant d’aller mani­fes­ter », tandis qu’en Tunisie, ajoutent-ils, « les pis­to­lets auto­ma­tiques qui étaient sub­ti­li­sés à la police étaient sys­té­ma­ti­que­ment remis à l’armée répu­bli­caine  » (2011).

L’écran des nouvelles technologies

Les slo­gans scan­dés sont modernes : jus­tice, dignité, démo­cra­tie. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion et d’information ont permis la consti­tu­tion d’un espace commun de l’information, d’un espace public par­tagé. Des mil­lions de jeunes Arabes sont ins­crits sur les réseaux sociaux et ont accès à inter­net. Grâce aux nou­veaux médias en ligne, les citoyens ont com­mencé à former leur propre conscience, à s’individualiser et à s’affranchir des hié­rar­chies ver­ti­cales.

Mais les jeunes ne se sont pas conten­tés de se réfu­gier dans la vir­tua­lité numé­rique : ils ont quitté leurs écrans pour aller dans la rue. Comme le dit Benjamin Stora : « Se borner à qua­li­fier cette révo­lu­tion d’ ’e-revo­lu­tion’ c’est la réduire à un aspect et mécon­naître la dyna­mique poli­tique et sociale  » (2011). Ce qui a été remar­quable, sur­tout dans les révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne, « c’est le pas­sage de la soli­tude de l’internaute… à l’euphorie col­lec­tive », car le lien col­lec­tif se fabrique dans le réel et non dans le vir­tuel. Ce ne sont donc pas les nou­velles tech­no­lo­gies en elles-mêmes qui ont fait les révo­lu­tions, mais « leur usage par des réseaux sociaux mul­tiples com­bi­nés à des formes très phy­siques d’engagement, met­tant en péril la vie de ceux qui s’y ris­quaient  » (Ayari et Geisser, 2011).

Nous devons donc dis­tin­guer trois choses : l’internaute soli­taire, le réseau social qui fabrique le lien col­lec­tif vir­tuel et l’engagement (c’est-à-dire la prise de pos­ses­sion de l’agora), qui fabrique le lien col­lec­tif réel et le sen­ti­ment de citoyen­neté. Pour le dire sim­ple­ment : l’écran d’internet fait l’individu, mais c’est l’agora qui fait le citoyen. Car c’est lorsque l’espace public est envahi que la foule devient fusion­nelle, une sorte de « foule-com­mu­nion où toutes les dis­tances dis­pa­raissent, l’égalité s’impose, l’individu s’efface au profit d’un être commun » (Bauchard, 2011), d’un être col­lec­tif citoyen.

Par consé­quent, parler de « déter­mi­nisme tech­no­lo­gique », sur­éva­luant le rôle des nou­velles tech­no­lo­gies dans les révo­lu­tions arabes, serait une gros­sière erreur, car cela condui­rait presque « à délé­gi­ti­mer le carac­tère popu­laire de ces révo­lu­tions, les rédui­sant à l’œuvre de jeunes blo­gueurs paci­fiques appar­te­nant à une cer­taine élite urbaine » (Ayari et Geisser, 2011). Cela pour­rait même conduire jusqu’à nier le carac­tère endo­gène et authen­tique de ces révo­lu­tions, en sus­pec­tant les blo­gueurs arabes d’être les ins­tru­ments d’un com­plot ourdi à Washington pour pro­vo­quer la chute de régimes, certes alliés, mais incu­ba­teurs de vio­lence et de radi­ca­li­sa­tion.

En outre, cela condui­rait à confondre les fer­ments de la révo­lu­tion avec les simples ins­tru­ments de sa pro­pa­ga­tion. Enfin, cela lais­se­rait croire que le mode opé­ra­toire de la « révo­lu­tion Facebook » est le même par­tout dans les pays arabes. Or la mobi­li­sa­tion popu­laire en Libye ou au Yémen doit peu à ce mode opé­ra­toire. Tout cela prouve bien que la tech­no­lo­gie seule ne fait pas la révo­lu­tion et que c’est bien la com­bi­nai­son de l’acteur, du lien et de l’action qui consti­tue sans conteste le carac­tère inédit du prin­temps arabe.

Plus impor­tant a été le rôle des chaînes satel­li­taires arabes. Non seule­ment celles-ci ont permis de casser le mono­pole des régimes auto­ri­taires sur l’information, mais elles ont aussi contri­bué à cou­vrir les évé­ne­ments en temps réel et dif­fu­ser les images dans le monde entier. À cet égard, le rôle de la chaîne qata­rie Al-Jazira a été le plus remar­quable.

Les Occidentaux mesurent-ils assez l’importance de cette chaîne dans l’espace média­tique arabe. D’une part, en uti­li­sant une langue com­mune, en étant implan­tée dans un pays arabe et en ayant béné­fi­cié d’un espace de liberté, en recru­tant ses effec­tifs dans tous les pays arabes et de toutes les ten­dances idéo­lo­giques, Al-Jazira a vite sur­passé et même éclipsé les médias natio­naux. Ce fai­sant, elle a aboli les fron­tières entre les peuples arabes contri­buant à forger un fort sen­ti­ment iden­ti­taire commun. D’autre part, en offrant aux oppo­si­tions arabes, sou­vent clan­des­tines ou exi­lées, la pos­si­bi­lité de s’exprimer et de se faire connaître, en mul­ti­pliant les débats contra­dic­toires, en fai­sant preuve d’un pro­fes­sion­na­lisme incon­tes­table, Al-Jazira a cer­tai­ne­ment « contri­bué à pré­pa­rer le ter­rain aux révo­lu­tions en cours » (Belkaïd, 2011).

Accusée tour à tour de donner la parole aux res­pon­sables israé­liens, d’être proche de la mou­vance isla­miste, de dres­ser les peuples contre leurs diri­geants, d’encourager l’anti-américanisme popu­laire dans la région, Al-Jazira n’a jamais changé sa ligne édi­to­riale. Aussi s’est-elle impo­sée comme outil incon­tour­nable dans le pay­sage média­tique trans­na­tio­nal, deve­nant non seule­ment un phé­no­mène arabe, mais un phé­no­mène pla­né­taire riva­li­sant même avec la chaîne CNN à laquelle elle a arra­ché la vedette tout au long de 2011. Est-ce un hasard si entre le 28 et le 31 jan­vier 2011, le trafic de la ver­sion anglaise d’Al-Jazira a aug­menté aux États-Unis de 2500%, avec près de 1,6 mil­lion de spec­ta­teurs amé­ri­cains ?

Cela étant, ce n’est pas Al-Jazira qui a fait la révo­lu­tion arabe, mais elle a joué le rôle d’amplificateur. « Ces mil­lions d’Arabes qui défilent dans les rues, explique Mohamed Krichen, un des fon­da­teurs d’Al-Jazira, nous les avons formés…on a du mal à ima­gi­ner cette révo­lu­tion sans Al-Jazira » . Cela peut paraître un plai­doyer pro domo, mais le propos n’est pas éloi­gné de la vérité.

Une identité arabe que l’on croyait enterrée

Tout le monde convient que les réfé­rences « pan­ara­bistes » ou la ques­tion pales­ti­nienne ont été très dis­crètes dans les slo­gans du « prin­temps arabe ». En Tunisie, c’est l’hymne tuni­sien qui est devenu le cri de ral­lie­ment des mani­fes­tants. En Égypte, on a scandé : « Irfa’ ra’sak anta misri  » (lève ta tête, tu es Égyptien). En Libye, les rebelles sont reve­nus à l’ancien dra­peau libyen d’avant le coup d’État de Kadhafi en 1969. Au Yémen et en Syrie, par­tout, on appelle au ren­ver­se­ment du régime et non à l’unité arabe ou à la libé­ra­tion de la Palestine.

Tout cela est vrai, mais la suc­ces­sion des révoltes, la simi­li­tude des slo­gans scan­dés en langue arabe, notam­ment « Irhal » (dégage), le rôle joué par les chaînes satel­li­taires, la soli­da­rité expri­mée dans tous les pays avec les peuples révol­tés, ce sen­ti­ment de fierté retrou­vée, tout cela « des­sine les contours d’un nou­veau sen­ti­ment pan­arabe dont le noyau est moins eth­nique (et encore moins racial) que poli­tique : le refus du joug étran­ger, l’aspiration à la liberté et la foi en la pos­si­bi­lité de chan­ge­ment » (Temlali, 2011).

Akram Belkaïd a tout à fait raison lorsqu’il décrit le prin­temps arabe comme une « révo­lu­tion pour la dignité » (2011). Car l’histoire des soixante der­nières années a tou­jours été res­sen­tie comme une longue lita­nie d’humiliations mul­tiples. Les régimes arabes sont deve­nus une « risée mon­diale » : ils ont essuyé plu­sieurs défaites mili­taires sans jamais juger les res­pon­sables, ils ont trahi les grandes causes natio­nales et fait voler en éclats le rêve de libé­ra­tion de la Palestine, ils ont confis­qué les liber­tés de leurs peuples, tout en orga­ni­sant des élec­tions dont les résul­tats étaient connus à l’avance, ils ont dila­pidé les res­sources en ache­tant des armes qui le plus sou­vent ont servi à sévir contre leurs peuples et à faire tour­ner les usines de leurs patrons « étran­gers ».

Tous les peuples arabes éprou­vaient une honte pro­fonde lorsqu’ils écou­taient les scores réa­li­sés par leurs pré­si­dents lors des élec­tions « pré­si­den­tielles », ou lorsqu’ils écou­taient les diri­geants occi­den­taux donner des bre­vets de bonne conduite à leurs dic­ta­teurs, ou lorsqu’ils voyaient les cour­bettes de la cohorte des lau­da­teurs – des diri­geants d’entreprises aux chefs d’État – devant des diri­geants arabes fan­tasques et ver­sa­tiles, comme Kadhafi et consorts.

Quelle honte j’éprouvais moi-même face à l’omniprésence des por­traits et des sta­tues à la gloire de cer­tains diri­geants arabes, face à ce culte de la per­son­na­lité qui tapis­sait les façades des bâti­ments publics, ou bien lorsque je voyais un Kadhafi invi­ter à Rome les plus belles femmes ita­liennes pour écou­ter ses insa­ni­tés lou­foques sur la libé­ra­tion des femmes à la manière kadha­fienne, ou bien lorsqu’on blo­quait la cir­cu­la­tion dans des quar­tiers entiers du Caire pour lais­ser passer le cor­tège du « pré­sident-pha­raon ». Je n’oublierai jamais cette phrase d’un fonc­tion­naire euro­péen qui, m’entendant défendre un « par­te­na­riat euro-arabe », me lança à la figure : « oubliez le monde arabe : c’est une fic­tion ».

Le prin­temps arabe a bien prouvé qu’il n’était pas une fic­tion et que les Arabes par­tagent une langue, une his­toire, une culture, des aspi­ra­tions com­munes à la liberté, à la citoyen­neté et à la dignité. Éclipsée par les idéo­lo­gies iden­ti­taires basées sur l’Islam depuis la défaite de 1967 et la « pétro­dol­la­ri­sa­tion » du sys­tème régio­nal depuis les chocs pétro­liers de 1973 et 1979, l’idéologie ara­biste, sous la forme d’une Nahdadémo­cra­tique et citoyenne, est peut-être de retour. Non sous la forme d’une demande d’unité arabe, qui demeure uto­pique, mais sous la forme d’une exi­gence d’intégration régio­nale, impé­ra­tif incon­tour­nable pour une sortie du marasme éco­no­mique.

Désormais l’Occident devra comp­ter non pas avec la « rue arabe », mais avec des « opi­nions arabes » et il devra trai­ter non plus avec « les chefs » et les « zaïms », mais avec des socié­tés vivantes. Est-ce donc un hasard si le terme « prin­temps arabe » est devenu la marque de la période ?

Imaginaires collectifs bousculés

Interrogé par une chaîne de télé­vi­sion belge sur ce qu’il res­sent après la chute de Moubarak, le tra­vailleur immi­gré d’origine maro­caine a pro­noncé cette phrase : « enfin, je suis fier d’être Arabe ». Le « prin­temps » a changé le regard des Arabes sur eux-mêmes. Mais il a bous­culé éga­le­ment l’image cou­rante qu’en avait l’Occident. Tout au long de 2011, les médias occi­den­taux ne sont plus bra­qués sur le voile, la burka, la bou­che­rie halal, Al-Qaïda ou les pirates soma­liens. Dans les jour­naux écrits comme télé­vi­sés, les mani­fes­ta­tions arabes ont été mon­trées, ana­ly­sées, débat­tues. Le mot « arabe » a éclipsé la vieille ren­gaine sur le monde « arabo-musul­man ».

Le regard des gens ordi­naires a aussi changé. Davantage d’empathie envers des peuples qui se sou­lèvent contre la dic­ta­ture et scandent des slo­gans modernes (liberté, dignité, démo­cra­tie). Davantage d’admiration pour ces jeunes Arabes qui osent braver le danger. Davantage d’étonnement aussi face à des socié­tés en marche, alors qu’on les ima­gi­nait inertes et assou­pies. Bref, le prin­temps arabe a « huma­nisé » le regard des autres. « Finalement, ils sont sym­pa­thiques, ils sont comme nous ; ils mani­festent en paix, ils réclament la jus­tice et le droit… » (Abidi, 2011). Ces réac­tions, enten­dues ici et là, sont révé­la­trices du chan­ge­ment du regard sur les Arabes. Du coup, la Méditerranée retrouve sa voca­tion de « mer-mère » (l’expression est d’Edgard Morin), alors que les isla­mo­phobes et xéno­phobes de tout poil veulent en faire une bar­rière entre « nous et eux ».

Le prin­temps arabe force les États-Unis et sur­tout l’Europe à revoir leur poli­tique de com­plai­sance, voire de col­lu­sion avec les dic­ta­teurs arabes. Car il est pro­ba­ble­ment révolu le temps où les régimes arabes n’étaient que des pions, mani­pu­lables à merci, avec pour seule fonc­tion de ponc­tion­ner leurs peuples et de servir des inté­rêts inter­na­tio­naux : gen­darmes du statu quo, sen­ti­nelles anti­mi­gra­toires exer­çant une police à dis­tance ou rem­parts anti­ter­ro­ristes.

On assis­tera à l’avenir à une plus grande auto­no­mi­sa­tion des poli­tiques étran­gères arabes et à un gra­duel affran­chis­se­ment des mis­sions tra­di­tion­nel­le­ment confiées aux régimes. Il n’y aura pas de rup­ture ni avec les États-Unis, ni à for­tiori avec les pays de l’Union euro­péenne. Mais il y aura cer­tai­ne­ment une exi­gence d’égalité et de res­pect. Il y a encore un an, l’Occident trai­tait avec un « chef », désor­mais il devra apprendre à trai­ter avec des « peuples ». Il faut donc se pré­pa­rer à un recy­clage peut-être dif­fi­cile, mais salu­taire, car la rela­tion sera fondée sur de meilleures bases : des inté­rêts réci­proques et des valeurs com­munes.

En guise de conclusion

Peut-on dire que depuis 2011 le monde arabe est entré dans une ère nou­velle ? La réponse est affir­ma­tive. Que l’on se rap­pelle la rapi­dité avec laquelle l’étincelle de l’immolation de Bouazizi a embrasé l’ensemble des pays arabes. Des chefs d’État, jugés indé­trô­nables, ont été débou­lon­nés. D’autres vacillent. D’autres encore tremblent sur leur pié­des­tal et doivent, pour s’y main­te­nir, mul­ti­plier les pro­messes de réforme, dis­tri­buer sub­sides, emplois publics et faveurs.

Dans ces révo­lu­tions à la fois sociales et démo­cra­tiques, les jeunes (45% de la popu­la­tion arabe totale) ont été le fer de lance. Éduqués et moins édu­qués, connec­tés ou non, dotés d’un cou­rage éton­nant, ils ont pris pos­ses­sion de l’espace public dans un lien fusion­nel et dans un élan citoyen. Leur mobi­li­sa­tion est spon­ta­née, civique, paci­fique, supra­par­ti­sane, sans chef, sans enca­dre­ment. C’est pour cela qu’ils ont réussi l’impensable : se débar­ras­ser de plu­sieurs dic­ta­teurs, chose que Ben Laden et consorts, avec toute leur vio­lence aveugle, n’ont jamais réussi à réa­li­ser. D’une cer­taine manière, par leur mobi­li­sa­tion col­lec­tive et paci­fique, les jeunes Arabes avaient déjà tué Ben Laden, poli­ti­que­ment et sym­bo­li­que­ment, avant qu’il ne soit éli­miné phy­si­que­ment par les États-Unis. C’est sans doute un des acquis du prin­temps arabe.

L’autre acquis c’est « l’instinct de la liberté » (Meddeb, 2011). Et l’instinct de la liberté est conta­gieux, parce qu’il est au cœur des aspi­ra­tions popu­laires les plus ancrées. Ces aspi­ra­tions ont des causes pro­fondes : une fatigue géné­rale de régimes usés, vieillis, répres­sifs et pré­da­teurs, un sen­ti­ment de honte et d’humiliation d’être gou­ver­nés par des des­potes sans enver­gure, et une impa­tience des jeunes face à une situa­tion blo­quée. C’est pour cela que le prin­temps arabe est vécu comme une fierté retrou­vée, une révo­lu­tion de la dignité. Le regard des Arabes sur eux-mêmes a changé. Soudain, même celui des autres est devenu plus atten­tif, plus atten­dri, presque empa­thique.

Par leur cou­rage, les socié­tés arabes ont démon­tré la vacuité et l’ineptie des thèses cultu­ra­listes sur la sup­po­sée « excep­tion arabe ». Elles ont démon­tré la force des peuples lorsqu’ils se lèvent et brisent le mur de la peur. Elles ont apporté la preuve que si leur combat est natio­nal, leur iden­tité col­lec­tive est arabe. Ce qui se joue dans le monde arabe n’est donc pas seule­ment la démo­cra­tie à l’échelle des États, mais c’est l’indépendance à l’échelle de toute la région.

Naturellement les pays arabes sont aujourd’hui dans la phase de l’effervescence et, pour cer­tains, dans la pas­sion révo­lu­tion­naire et non dans la raison démo­cra­tique, et le pas­sage entre les deux phases sera tor­tueux et par moments risqué. Risque de confis­ca­tion, de récu­pé­ra­tion, de détour­ne­ment, de per­ver­sion. Et risque d’incertitude et de doute. Mais quels que soient les risques, les incer­ti­tudes et les hypo­thèques, le monde arabe ne sera plus le même.

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Cet article a été publié dans Le « prin­temps arabe » : un pre­mier bilan

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