Le président de la FTQ et l’Union monétaire canado-américaine

Une réponse à la crise manufacturière au Québec ?

Par Mis en ligne le 13 janvier 2010

Dans son allo­cu­tion d’ouverture d’un col­loque de l’Institut de recherche en éco­no­mie contem­po­raine le pre­mier décembre der­nier à Montréal, le pré­sident de la Fédération des tra­vailleurs et tra­vailleuses du Québec (FTQ), Michel Arsenault a pris une posi­tion pour le moins inquié­tante en lais­sant entendre qu’il pour­rait être favo­rable à une union moné­taire canado-américaine.

Il affir­mait qu’il ne faut pas fermer la porte à une telle hypo­thèse qui per­met­trait une cer­taine sta­bi­lité dans la spi­rale impor­ta­tions-expor­ta­tions qui s’agite à chaque sou­bre­saut à la baisse ou à la hausse du billet vert et du huard avec des consé­quences impor­tantes sur la santé de notre sec­teur industrie.

« Je ne suis pas un spé­cia­liste des ques­tions économiques,a-t-il ajouté, mais je sais qu’un pro­blème qui se pose avec acuité et que nous dénon­çons depuis au moins six ans, c’est l’ajustement arti­fi­ciel de notre devise sur le prix du pétrole et donc sur l’économie dopée de l’Ouest cana­dien, au risque d’asphyxier lit­té­ra­le­ment le sec­teur indus­triel de l’Est, avec la com­pli­cité bien­veillante, sinon l’indifférence cal­cu­lée de la Banque du Canada ».

Cette posi­tion n’est pas nou­velle. Elle s’inscrit dans la logique de libre-échange Canada-États-Unis fer­me­ment défen­due par Bernard Landry en 1987, qui amè­nera le Parti Québécois de Jacques Parizeau à sou­te­nir Brian Mulroney lors de l’élection de 1988 afin de rati­fier le traité négo­cié avec Ronald Reagan. À l’époque, Bernard Landry s’inspirait de la struc­ture euro­péenne qui avec le traité de Rome, avait créé l’union doua­nière entre six pays, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Il ne tenait pas compte cepen­dant qu’en Europe les choses se passent entre pays rela­ti­ve­ment égaux alors que les États-Unis sont non seule­ment éco­no­mi­que­ment beau­coup plus puis­sants que le Canada, mais dis­posent d’un poids poli­tique qui lui ont permis de se doter de lois pro­tec­tion­nistes en béton armé tels que le Trade Agreement Act , loi sur les accords com­mer­ciaux votée par le congrès en 1974 et qui assure une pro­tec­tion aux pro­duc­teurs et com­mer­çants amé­ri­cains contre les agis­se­ments « déloyaux » de leurs concur­rents étrangers.

Elle s’inscrit éga­le­ment dans la lignée des pen­seurs de l’économie néo­li­bé­rale tels que Pierre Fortin et Marc Van Audenrode qui placent sur un pied d’égalité la créa­tion de l’euro comme mon­naie com­mune entre 13 dif­fé­rents pays de la com­mu­nauté euro­péenne et la créa­tion d’une mon­naie com­mune Canada-États-Unis.

Regardons donc d’un peu plus près la ques­tion. Une union moné­taire per­met­trait-elle de sauver les emplois de l’industrie manu­fac­tu­rière ? Selon Mario Seccareccia, éco­no­miste de l’Université d’Ottawa pré­sent au même col­loque, la part des emplois dans l’industrie manu­fac­tu­rière au Canada est en chute libre depuis les années 2000 mais cette ten­dance, si l’on fait abs­trac­tion des varia­tions cycliques, est à la baisse depuis les années 1950. « La raison bien connue de ces pertes d’emploi dans le sec­teur manu­fac­tu­rier est la mon­dia­li­sa­tion avec l’entrée des pays émer­gents comme la Chine et l’Inde dans le com­merce inter­na­tio­nal. S’ajoute à ceci l’accroissement du prix des matières pre­mières, et tout par­ti­cu­liè­re­ment celui du pétrole, qui pousse à la hausse le dollar canadien. »

Se pose alors la ques­tion, pour faire face à la mon­dia­li­sa­tion vou­lons-nous nous impo­ser une valeur très faible de notre devise, comme le font les Chinois, en appau­vris­sant les consom­ma­teurs cana­diens et en aug­men­tant davan­tage la quan­tité de devises étran­gères dans les coffres de la Banque du Canada ? Sommes-nous prêt à accep­ter une perte de contrôle de la poli­tique moné­taire, et pro­ba­ble­ment aussi de la poli­tique bud­gé­taire pour favo­ri­ser le sec­teur d’exportation au Canada ? (1)

Le projet de mon­naie unique ne cor­res­pond ni aux besoins, ni aux réa­li­tés de l’économie cana­dienne. S’il est vrai que les entre­prises manu­fac­tu­rières ont beau­coup de dif­fi­culté à sub­sis­ter, il faut se rap­pe­ler que la source du pro­blème n’est pas le taux de change, mais la concur­rence asia­tique. Comme le sou­ligne Stéfane Marion, éco­no­miste à la Financière Banque natio­nale : « Les emplois qu’on perd actuel­le­ment dans le sec­teur manu­fac­tu­rier ne s’en vont pas aux États-Unis. C’est en Chine et en Inde qu’ils s’en vont. Alors, avoir une mon­naie com­mune avec les Américains, ce ne serait pas la solu­tion pour nos entre­prises manufacturières. »

Par ailleurs,c’est par la flexi­bi­lité de sa devise qu’une éco­no­mie absorbe les chocs lors d’une crise ou lorsqu’un dés­équi­libre appa­raît . Adopter le dollar amé­ri­cain ou une quel­conque mon­naie com­mune avec les États-Unis signi­fie­rait que le Canada ne pour­rait plus uti­li­ser sa poli­tique moné­taire (fixer les taux d’intérêts) pour absor­ber les chocs qui peuvent affec­ter son éco­no­mie . Bref, en aban­don­nant notre auto­no­mie moné­taire, nous disons adieu à la sou­pape de sécu­rité de notre éco­no­mie. Dès lors, c’est l’économie réelle qui doit absor­ber les ajus­te­ments néces­saires, au prix de fer­me­tures d’usines et de flam­bée du chô­mage . Si le Canada avait eu le billet vert comme devise, il aurait connu une sévère réces­sion lors de la crise moné­taire de 1998. Et il aurait dif­fi­ci­le­ment pu s’immuniser contre la réces­sion amé­ri­caine de 2001(2). Certains spé­cia­listes se sont rendus compte que la mon­naie amé­ri­caine est en réa­lité plus vola­tile que la nôtre. Ils se demandent même si ce n’est pas le dollar amé­ri­cain qui est la cause de la vola­ti­lité du dollar cana­dien. En effet, les défi­cits bud­gé­taires amé­ri­cains sont tels qu’ils causent des remous dans tout le sys­tème moné­taire international.(3)

Rappelons-nous la faillite des prin­ci­pales banques amé­ri­caines causée par les inves­tis­se­ments spé­cu­la­tifs dans le papier com­mer­cial, et qui a entrainé des pertes glo­bales de 25% à la Caisse de dépôt et de pla­ce­ments du Québec en 2008, soit 39,8 mil­liards de dol­lars, sa pire per­for­mance en 43 ans d’existence. On peut donc se ques­tion­ner sérieu­se­ment sur ce qu’il serait advenu à ce moment si notre dollar et par consé­quent notre éco­no­mie avait été liée au dollar américain.

Ajoutons à cela la déci­sion du congrès amé­ri­cain l’an der­nier d’allouer soixante et un mil­liards pour la guerre en Irak et soixante-cinq pour celle en Afghanistan. Ce cent vingt-six mil­liards de dol­lars vient s’ajouter aux 533,7 mil­liards de dol­lars déjà alloués au titre du budget de la défense pour cette année. Ce chiffre, pro­ba­ble­ment encore sous évalué, est égal à dix fois le budget mili­taire de la Chine la deuxième orga­ni­sa­tion mili­taire au monde. Le rôle du dollar comme mon­naie de réserve, une des sources impor­tantes du pou­voir amé­ri­cain dans le monde, est mis en danger par les défi­cits bud­gé­taires abys­saux que néces­sitent les guerres du com­plexe mili­taro-sécu­ri­taire et le sau­ve­tage des banques.

Une union moné­taire Canada-États-unis ne se com­pare en aucun cas avec l’Union euro­péenne (UE). S’il y a des États éco­no­mi­que­ment plus forts que d’autres, aucun n’a une hégé­mo­nie éco­no­mique comme les États-Unis, dont l’économie est 11 fois plus impor­tante que celle du Canada.(4) Par consé­quent si le Canada et les Etats-Unis devaient har­mo­ni­ser leurs poli­tiques, il est cer­tain que les Etats-Unis ne modi­fie­raient pas leurs poli­tiques de manière sub­stan­tielle pour servir les inté­rêts cana­diens. Même l’ancien éco­no­miste en chef à la Banque royale du Canada John McCallum est d’avis que le Canada ne pour­rait en arri­ver à une « har­mo­ni­sa­tion des poli­tiques nord-amé­ri­caines » qu’en copiant les poli­tiques amé­ri­caines, qu’il s’agisse de fis­ca­lité, de régle­men­ta­tion, de droits de douane, d’immigration ou de poli­tiques sociales.(5)

Cette ques­tion ne peut donc être trai­tée à la légère. Depuis des décen­nies, nous lut­tons pour un Québec sou­ve­rain, pour le plein contrôle de nos poli­tiques, tant sociales qu’économiques, ce n’est cer­tai­ne­ment pas pour voir notre des­ti­née remise entre les mains du pays le plus impé­ria­liste et qui compte parmi les plus irres­pec­tueux des droits sociaux, de la syn­di­ca­li­sa­tion, et des droits des mino­ri­tés. Le pré­sident de la FTQ devrait refaire ses devoirs, il y a urgence.

(1) Mario Seccareccia

(2) Bérubé, Le Devoir 8 novembre 2007 . (3)LEBLOND, Patrick. « Loin de l’amero ». La Presse, 10 novembre 2007, p. PLUS4

(4) VAN DE WALLES, Michel. « « Les Américains ne vou­dront jamais rien savoir » François Dupuis ». Le jour­nal de Montréal, 6 novembre 2007

(5)Les leçons de l’Europe pour les Amériques JOHN MCCALLUM L’auteur est député de la cir­cons­crip­tion de Markham au Parlement du Canada, ancien doyen de la faculté des arts de l’Université McGill et ancien éco­no­miste en chef à la Banque royale du Canada. Texte publié dans LeDevoir du 15.5.01

Une réponse à “Une réponse à la crise manufacturière au Québec ?”

  1. Charles Rheault dit :

    Merci pour cette excel­lente ana­lyse sur l’impact néga­tif qu’aurait pour nous une union moné­taire canado-amé­ri­caine, endos­sée par le pré­sident de la FTQ Michel Arsenault. Une union moné­taire Canada-États-Unis ren­drait notre pays encore plus dépen­dant des poli­tiques éco­no­miques et moné­taires amé­ri­caines, alors que l’hégémonie des États-Unis dimi­nue avec la mon­dia­li­sa­tion et la montée des pays d’économie émergente. 

    Le capi­ta­lisme s’est d’abord déve­loppé à l’échelle natio­nale, avec la mise en place de mesures pro­tec­tion­nistes. Le déve­lop­pe­ment du marché inter­na­tio­nal a ensuite permis aux pays domi­nants, comme les États-Unis, de sou­te­nir pen­dant un cer­tain temps leur taux de crois­sance. Cela a aussi permis au dollar amé­ri­cain de s’imposer comme mon­naie inter­na­tio­nale, mais l’utilisation de cette mon­naie comme étalon inter­na­tio­nal dimi­nue avec les crises finan­cières et le ralen­tis­se­ment de l’économie américaine. 

    La délo­ca­li­sa­tion aux pays pauvres et aux pays émer­gents de la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière a permis la crois­sance d’entreprises amé­ri­caines et inter­na­tio­nales, mais elle a par contre entraîné la perte d’emplois et la dimi­nu­tion du pou­voir d’achat dans les pays déve­lop­pés. Notre avenir ne se trouve donc pas dans l’arrimage de notre pays à la loco­mo­tive amé­ri­caine qui s’essouffle.

    Les pertes d’emplois réduisent la consom­ma­tion et dimi­nuent la crois­sance de l’économie capi­ta­liste. Le capi­ta­lisme, s’il a été un fac­teur de crois­sance, vit ainsi ses contra­dic­tions et son déclin avec la baisse ten­dan­cielle du taux de profit. 

    Le pré­sident de la FTQ, favo­rable à une union moné­taire canado-amé­ri­caine, devrait en effet refaire ses devoirs.