Le président Barack Obama tiendra-t-il toutes ses promesses ?

Par Mis en ligne le 23 octobre 2012

Compte rendu de : Planel, N., Obamanomics. Comment Barack Obama a réformé l’Amérique, Le Bord de l’eau, Lormont, 2012, 175 pages.

Les États-Unis sont actuel­le­ment le théâtre des pré­si­den­tielles 2012. Depuis l’été, nous avons pu suivre les pri­maires, une com­pé­ti­tion poli­tique déter­mi­nant le can­di­dat qui affron­tera le pré­sident sor­tant de la Maison-Blanche et dont la signi­fi­ca­tion échappe sou­vent en dehors des États-Unis. Nous avons assisté au cou­ron­ne­ment de Mitt Romney, l’ancien gou­ver­neur du Massachussets, et, en octobre, à des débats média­ti­sés entre ce can­di­dat répu­bli­cain et le pré­sident démo­crate Barack Obama. Les son­dages, qui don­naient Obama gagnant en début d’été, indiquent à pré­sent une lutte de tous les ins­tants entre ces can­di­dats au poste de pou­voir le plus pres­ti­gieux du monde. Dans le cadre de cette cam­pagne, qui pour­rait se solder par une vic­toire d’Obama et d’un second mandat, Obamanomics de Niels Planel arrive à point nommé. Car le temps n’a jamais été aussi pro­pice à l’étude des réa­li­sa­tions d’Obama, celui dont l’élection rem­plie de pro­messes en 2008 a fait rêver les Etats-Unis et la pla­nète au com­plet. S’il a dû recon­naître qu’un mandat n’allait pas suf­fire pour chan­ger son pays, quel chemin a-t-il par­couru depuis son élec­tion ? Que ferait-il s’il gagnait au scru­tin du 6 novembre ? Afin de mesu­rer les défis à venir aux États-Unis, sans doute encore le pays le plus influent du monde, il convient de voir com­ment Obama a tenté de réfor­mer, non pas tant l’Amérique, selon le sous-titre du livre, mais the United States of America, c’est-à-dire les Etats-Unis d’Amérique, afin de porter un juge­ment éclairé sur cette cam­pagne 2012.

Ce petit livre de poche paru en début d’année se veut une pré­sen­ta­tion de la phi­lo­so­phie éco­no­mico-poli­tique de Barack Obama – on dira désor­mais l’Obamanomics – à partir des années 2000, c’est-à-dire de la restruc­tu­ra­tion du parti démo­crate jusqu’à l’élection d’Obama comme pré­sident en 2008 et sa gou­ver­nance jusqu’en 2011. L’objectif de l’auteur est de pré­sen­ter le plus lisi­ble­ment pos­sible tout le tra­vail de réno­va­tion poli­tique entre­pris par Obama, engagé dans la réforme d’un pays en crise qui, après s’être payé des guerres en simul­tané et une chasse mon­diale aux ter­ro­ristes, a été aban­donné à lui-même lors de la crise finan­cière de 2008 par les répu­bli­cains de George W. Bush, les­quels contrô­laient à la fois, entre 2001 et 2006, la Maison-Blanche et le Congrès. Avant de dis­cu­ter plus en détails les réus­sites ou les échecs du pre­mier mandat du pré­sident sor­tant, pré­sen­tons l’auteur afin d’aborder ensuite le por­trait qu’il dresse des poli­tiques démo­crates sous Obama.

Diplômé de l’Institut d’études poli­tiques de Paris, Planel a vécu de l’intérieur la poli­tique en agis­sant, de 2005 à 2007, comme assis­tant d’un proche conseiller du Premier ministre nippon Koizumi. Cette expé­rience lui a permis de se décou­vrir des talents d’analyste poli­tique. Il est l’auteur de Sur les pas d’Obama (Hachette, 2009) por­tant sur la cam­pagne his­to­rique d’Obama. Consultant à Washington, cor­res­pon­dant aux États-Unis pour la revue Sens Public et tra­duc­teur, il se spé­cia­lise depuis dans l’analyse des mou­ve­ments de gauche aux États-Unis, ce qui tein­tera inévi­ta­ble­ment la pré­sen­ta­tion qu’il nous offre ici. Voyons main­te­nant comment.

Obamanomics s’ouvre sur l’analyse de la genèse de l’élection d’Obama, de 2000 à 2008. En étu­diant, dans le pre­mier cha­pitre, le déclin annoncé du parti répu­bli­cain, le Projet Hamilton et l’importance de Nudge, l’ouvrage influent de R. Thaler et C. Sunstein, dans la contre-révo­lu­tion d’Obama, l’auteur veut expli­quer le contexte et les moyens mis en œuvre par Obama dans sa réno­va­tion du parti démo­crate après le départ de Bill Clinton (7-60). On y apprend com­ment « le cha­ris­ma­tique out­si­der » a manœu­vré entre les Howard Dean, John Kerry et Hilary Clinton pour se faire une place à la tête du parti démo­crate. Sensible aux ana­lyses de Teixeira et autres experts, tenant à voir Obama dans le sillage de Roosewelt et du New Deal, l’auteur voit en l’activiste com­mu­nau­taire le plus célèbre de Chicago un démo­crate de centre-gauche qui croit aux vertus du marché. Cette posi­tion fait d’Obama le seul capable d’affronter, après la révo­lu­tion conser­va­trice, l’avènement Reagan et l’épisode du Tea Party, une mon­dia­li­sa­tion qui déroute les États-Unis. Les répu­bli­cains sont ici des conser­va­teurs en panne, des poli­ti­ciens aux doubles dis­cours inca­pables de com­prendre le monde rond. L’auteur montre avec brio com­ment le Hamilton Project, un think tank fondé en 2006 théo­ri­sant le libre marché et l’État, a permis à Obama de redé­fi­nir la poli­tique amé­ri­caine en lui offrant une troi­sième voie. Celle-ci s’exprime entre autres dans la mise en œuvre des idées de Nudge. Le terme « Nudge », que l’on pour­rait tra­duire par « coup de pouce », est l’élément cen­tral d’une théo­rie du com­por­te­ment éco­no­mique qui vise à four­nir, à moindre coût, des recettes per­met­tant aux indi­vi­dus, sans que leur liberté en soit affec­tée, de cor­ri­ger leurs fai­blesses natu­relles. On ins­crira, par exemple, les indi­vi­dus à un pro­gramme d’épargne qui génère des bien­faits et ceux qui dési­rent abso­lu­ment en sortir devront, contre la paresse, déployer des efforts sup­plé­men­taires pour y par­ve­nir. Ce détour par les influences intel­lec­tuelles sur Obama permet de mon­trer com­bien celui-ci s’inscrit dans les hommes poli­tiques sen­sible à leur temps et capable d’innover, c’est-à-dire de trou­ver des moyens de réduire les inégalités.

Le deuxième cha­pitre porte sur les réformes. Il pré­sente les réa­li­sa­tions et les échecs du pré­sident. On y traite de sa réforme en santé, sa ten­ta­tive de régle­men­ter Wall Street, sa dif­fi­culté à éta­blir sa poli­tique envi­ron­ne­men­tale, les élec­tions de mi-mandat et le défi de la réduc­tion de la dette (63-153). On retien­dra que l’auteur a conduit une recherche minu­tieuse car sa chro­nique des évé­ne­ments permet de saisir les défis immenses d’Obama. Par le pro­gramme Race to the Top par exemple, il veut non seule­ment moder­ni­ser le pays, mais l’amener au niveau des meilleurs au monde, voilà pour­quoi il s’attaque si tôt au sys­tème de santé. L’auteur pré­sente ici le contexte de la réforme, les rôles déci­sifs de Ted Kenedy et de Max Baucus, la manière dont les répu­bli­cains ont réagi mais aussi la « récon­ci­lia­tion ». L’autre grand chan­tier du mandat est la réforme de Wall Street. On y apprend com­ment Obama a dû com­po­ser, dès son arri­vée, avec « une éco­no­mie en déli­ques­cence » (99). Le pré­sident devait alors contrer le dis­cours popu­liste, mais aussi affron­ter Goldman Sachs qui tan­guait. La chro­nique que nous pro­pose Planel est brillante et claire : on com­prend que chaque geste du pré­sident compte et que, au Canada, sur le conti­nent et dans le monde, cette réforme de Wall Street est très atten­due, déci­sive, car si elle est impor­tante pour les citoyens pro­gres­sistes, elle l’est encore plus pour la sta­bi­lité des mar­chés mon­diaux. Quant à la réforme envi­ron­ne­men­tale, elle res­semble à une « réforme ratée », écrira l’auteur, en raison du cli­vage entre la gauche et la droite, mais aussi de l’immensité de la tâche. Obama a beau tenir un dis­cours exi­geant sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, d’agir en ce sens, les son­dages montrent que la popu­la­tion du pays ne le suit pas. Un effet du gou­ver­ne­ment pré­cé­dent ? Sans aucun doute. Le triste épi­sode de la fuite de pétrole dans le Golfe du Mexique marque ensuite à lui seul, et en lettres capi­tales, l’incapacité de la gou­ver­nance d’Obama à conci­lier le tra­vail et l’environnement, le passé et l’avenir, dans un pays éner­gi­vore dont le modèle de trans­port demeure la voi­ture. Si la « prime à la casse » a connu un succès reten­tis­sant, les citoyens ont rem­placé les vieux tacots usés et pol­luants par de nou­velles… voi­tures ! Comme on le voit, beau­coup reste à faire au sujet de l’environnement dans un pays qui, sur les côtes sait inno­ver, mais vit encore en 1950 au centre et dans le sud. La chro­nique des réformes passe enfin par la réduc­tion de la dette. L’auteur sou­ligne qu’au pays de la liberté, on veut tou­jours moins d’impôts et que les répu­bli­cains, qui se disent rigou­reux sur les finances publiques, ont fait explo­ser le défi­cit amé­ri­cain. Chiffres à l’appui, on peut voir qu’Obama a fait de nom­breux efforts, qu’il a mul­ti­plié les effets d’annonces, mais que la pola­ri­sa­tion au Congrès ne lui a pas permis d’aller au bout de son agenda politique.

La conclu­sion entend dépas­ser les chiffres et les faits pour rap­pe­ler la signi­fi­ca­tion de la contre-révo­lu­tion pro­gres­siste déployée par Obama, tout en en mon­trant des limites (153-169). C’est à ce moment en effet que la syn­thèse doit rap­pe­ler à quel point, pour le pré­sident, le sort du citoyen, en démo­cra­tie amé­ri­caine, dépend de lui-même. Planel écrit ces lignes fort suggestives :

« Autant que pos­sible, Obama a sou­haité revi­ta­li­ser ce qui a contri­bué à faire de l’Amérique (sic) une société jadis carac­té­ri­sée par cette « éga­lité de condi­tions » que Tocqueville n’avait de cesse d’admirer. […] Ainsi, lutter en faveur de l’engagement civique ou contre les frac­tures, c’est, chez lui, un même combat pour res­tau­rer un cer­tain idéal démo­cra­tique. Et si Obama a si sou­vent répété que l’État ne pou­vait pas tout et que les indi­vi­dus devaient savoir se prendre en main, c’est parce que, fort de son expé­rience dans les quar­tiers déshé­ri­tés de Chicago, il reste convaincu que le pro­grès surgit effec­ti­ve­ment quand chacun s’approprie sa des­ti­née et lutte pour défendre ses inté­rêts. » (156)

Pour lui, le pays reste confronté à la néces­sité de se restruc­tu­rer afin de com­battre les inéga­li­tés géné­rées par les conser­va­teurs. Si la réforme de l’éducation n’a pas donné les fruits sou­hai­tés et qu’il n’a pas encore réussi à faire de la poli­tique autre­ment, il reste une der­nière chance à Obama pour mar­quer les mémoires puisque la cam­pagne de 2012 sera sa dernière.

Quand on arrive à la fin du livre, on a appré­cié le style lim­pide de l’auteur et sa capa­cité peu com­mune à déchif­frer le tra­vail d’Obama à partir de ses livres, mais aussi des articles et des entre­vues conduites avec des experts de la poli­tique amé­ri­caine. Nul doute que Niels Planel, qui n’a pas beau­coup dis­serté ici du rap­port pro­blé­ma­tique à Israël ou du rôle déci­sif de la rhé­to­rique dans la réus­site d’Obama, s’impose déjà comme l’un des com­men­ta­teurs les plus avisés de la poli­tique amé­ri­caine en géné­ral et de la gou­ver­nance démo­crate en par­ti­cu­lier. Si les cri­tiques sont moins nom­breuses que les éloges, si le mythe ne dis­pa­raît pas tout à fait, c’est que l’auteur a voulu, en se soli­da­ri­sant avec Obama, expli­quer fine­ment son tra­vail, mon­trer les étapes et les com­pro­mis qu’il a réa­li­sés, afin de redon­ner à la gauche et à ses pro­gres­sistes, d’ici et ailleurs, l’espoir néces­saire à toute réno­va­tion poli­tique. Le 6 novembre, nous sau­rons enfin si Obama a réussi son test et s’il pourra ache­ver ses réformes, c’est-à-dire tenir toutes ses promesses.

Dominic Desroches, Ph. D.
Département de phi­lo­so­phie / Ahuntsic
Centre de recherche en éthique publique et gou­ver­nance / Université Saint-Paul

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