Le précaire état de santé économique des États-Unis

Par Mis en ligne le 23 décembre 2010

Officiellement, selon les com­pi­la­tions du National Bureau of Economic Research qui est consi­déré comme l’autorité en la matière, la réces­sion aux États-Unis est ter­mi­née depuis quinze mois. Pourtant, comme chacun est en mesure de le consta­ter, rien dans la situa­tion éco­no­mique de ce pays ne tend à confir­mer ce ver­dict. Le signe le plus élo­quent de ce que la léthar­gie per­dure est incon­tes­ta­ble­ment le taux très élevé du chô­mage qui, à près de 10%, n’a pas bougé depuis le début de cette pré­ten­due reprise et ne mani­feste aucune ten­dance à une réduc­tion pro­chaine. Il en est de même du taux de crois­sance du PIB, dont il est prévu qu’il avoi­si­nera le niveau ané­mique de 2-2,5 % en ce der­nier tri­mestre de 2010 après avoir à peine dépassé 1,5 % au cours des deux tri­mestres pré­cé­dents.

Consommation, inves­tis­se­ment, expor­ta­tions : même bilan néga­tif

Incertaines quant aux pers­pec­tives de pro­fits, les entre­prises se tiennent loin du réin­ves­tis­se­ment et tout aussi loin de la relance de l’embauche, même si elles dis­posent d’une sur­abon­dance de liqui­di­tés. Je revien­drai plus loin sur cette sur­abon­dance. Quant aux consom­ma­teurs, dont le sur­en­det­te­ment a mené au cau­che­mar avec l’éclatement de la crise, ils sont prin­ci­pa­le­ment pré­oc­cu­pés par la pré­ca­rité de l’emploi, la réduc­tion de leurs dettes et la recons­ti­tu­tion de leurs épargnes. Ils pro­cèdent, selon le jargon éco­no­mique, à la « déle­vié­ri­sa­tion » de leur situa­tion finan­cière. La dette des ménages, qui était de 85 % du revenu per­son­nel dis­po­nible en 1990, est aujourd’hui de 126 % après avoir frôlé les 140 % en 2008, et le taux d’épargne des indi­vi­dus, qui avait chuté à moins de 2 % en 2005 est revenu au niveau moyen de 6 % des années 1990.

Paradoxalement, ce qui a les appa­rences d’un assai­nis­se­ment est au contraire perçu comme un pro­blème. La relance de la consom­ma­tion étant vue comme le moyen incon­tour­nable d’une reprise qui se fait attendre, on cherche, dans l’incitation des consom­ma­teurs à emprun­ter de nou­veau et à renouer avec l’endettement, le moyen magique de la sti­mu­ler. À peine sorti des consé­quences catas­tro­phiques de cette poli­tique qui a été mise en œuvre après la crise des valeurs tech­no­lo­giques du début de la décen­nie 2000, on tente déses­pé­ré­ment de renouer avec les mêmes pra­tiques pour faire redé­col­ler l’économie, avec les mêmes consé­quences à pré­voir.

D’autant plus que la crise immo­bi­lière qui a été l’élément déclen­cheur de la crise finan­cière amor­cée en 2007 est loin de s’être résor­bée. D’abord parce que de nou­veaux prêts hypo­thé­caires à risque ont vu le jour, ceux qui ont été octroyés aux nom­breux tra­vailleurs dont la situa­tion finan­cière était saine, mais dont la réces­sion a sup­primé les emplois. En deuxième lieu, parce qu’un très grand nombre de pro­prié­tés, 11 mil­lions selon une éva­lua­tion du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal, valent moins que les soldes hypo­thé­caires dont elles sont gre­vées, et que près de 8 mil­lions d’entre elles sont sujettes à une reprise en main par les créan­ciers.

Alors que les sai­sies immo­bi­lières se dérou­laient au rythme impres­sion­nant de 100 000 pour le seul mois de sep­tembre, de grands pour­voyeurs de prêts hypo­thé­caires, parmi les­quels JPMorgan Chase et Bank of America ont décrété le gel de leurs sai­sies en raison de ce qu’elles ont appelé des « erreurs de pro­cé­dure » qui auraient mené à des sai­sies non jus­ti­fiées. Une vague de pro­tes­ta­tions de la part d’associations de consom­ma­teurs et de poli­ti­ciens dans le cadre de la cam­pagne en cours pour les élec­tions de mi-mandat a réclamé un mora­toire géné­ra­lisé sur les sai­sies et amené les auto­ri­tés de 50 États ainsi que les auto­ri­tés fédé­rales à lancer une enquête. Il va sans dire qu’un mora­toire géné­ra­lisé sur les sai­sies aurait des effets dévas­ta­teurs sur les banques prê­teuses, com­pa­rables, selon le Washington Post du 14 octobre, à ceux de 2008 qui ont fait suite à la faillite de Lehman Brothers.

Si une éven­tuelle reprise ne semble pas devoir surgir de la demande inté­rieure, y aurait-il des signes plus encou­ra­geants sur le plan des expor­ta­tions ? Ce n’est pas ce que laissent entre­voir les résul­tats de la balance com­mer­ciale dont le défi­cit a été de 605 mil­liards de dol­lars de juillet 2009 à juillet 2010, soit 4,2 % du PIB.

Déficit bud­gé­taire et dette publique

Un défi­cit plus pré­oc­cu­pant encore est le défi­cit bud­gé­taire de 10 % du PIB, prévu pour 2010. En 2007, il était infé­rieur à 2 %. Cet impor­tant défi­cit est le double résul­tat des dépenses accrues des deux der­nières années (plan de relance, sau­ve­tages de banques et d’entreprises) et des réduc­tions mas­sives d’impôts de la der­nière décen­nie, dont le résul­tat promis était une crois­sance éco­no­mique forte ! En raison de ces réduc­tions d’impôts sur­ve­nues en 1997 (sous la pré­si­dence de William Clinton), en 2001 et 2003 (sous la pré­si­dence de George Bush) et en 2009 (sous la pré­si­dence de Barack Obama), ainsi que du ralen­tis­se­ment éco­no­mique, les reve­nus bud­gé­taires de 2010 comp­te­ront pour moins de 15 % du PIB, leur plus bas niveau depuis 1950[1]. De leur côté, les dépenses, qui repré­sen­taient 21 % du PIB en 2008, repré­sen­te­ront 25 % du PIB en 2010.

Il va sans dire que le débat élec­to­ral actuel sur le sort à réser­ver aux réduc­tions d’impôt, en par­ti­cu­lier celles qui ont été concé­dées aux plus riches par George Bush, est loin d’être dénué d’intérêt. Les Républicains et l’aile droite de ce parti qu’est le Tea Party mènent, on le sait, une farouche cam­pagne pour le main­tien de toutes les réduc­tions d’impôts qui arrivent à échéance à la fin de l’année, ainsi que pour une réduc­tion des dépenses bud­gé­taires de 100 mil­liards de dol­lars en 2011. À l’encontre de ces pro­po­si­tions, le Congressional Budget Office évalue qu’une exten­sion des réduc­tions d’impôts serait une mau­vaise option en raison de son effet néga­tif sur la dette publique, alors qu’une exten­sion des avan­tages accor­dés aux chô­meurs aurait un effet posi­tif.

Les lourds défi­cits bud­gé­taires des der­nières années ont porté la dette publique à 13 000 mil­liards de dol­lars (90 % du PIB) en 2010, soit 20 points de pour­cen­tage au-dessus des 70 % du PIB de 2008. Pour obte­nir la juste mesure de l’endettement global des États-Unis, il faut ajou­ter à cet endet­te­ment public l’endettement privé de 40 000 mil­liards de dol­lars à la même date, dont 13 000 mil­liards pour les ménages, 11 000 mil­liards pour les entre­prises non finan­cières et 16 000 mil­liards pour le sec­teur finan­cier. Cet endet­te­ment privé, qui repré­sente 280 % du PIB en 2010 (près de 300 % en 2008) n’en repré­sen­tait que 50 % en 1950[2].

En déses­poir de cause, recours à la planche à billets

Comme tous les pays du monde, les États-Unis ont uti­lisé pour faire face à la crise, en plus des ins­tru­ments de la poli­tique fis­cale dont il vient d’être ques­tion (dépenses publiques, allé­ge­ments fis­caux, défi­cits bud­gé­taires et dette publique), ceux de la poli­tique moné­taire (baisse des taux d’intérêt, créa­tion de liqui­di­tés). L’intervention de la Banque cen­trale (la Réserve fédé­rale) dans les pre­miers moments de la crise en 2007 a d’abord été moti­vée par une urgence : réta­blir la liqui­dité dans une situa­tion de grave assè­che­ment résul­tant de la crise du papier com­mer­cial adossé à des actifs et de l’extrême fri­lo­sité des banques à se prêter entre elles dans une situa­tion de risque élevé de défaillances. Elle a par la suite mul­ti­plié les moyens d’intervention des­ti­nés à ren­flouer les éta­blis­se­ments finan­ciers en détresse, réduit pro­gres­si­ve­ment à un niveau his­to­ri­que­ment bas son taux direc­teur (celui auquel les banques se prêtent entre elles) et son taux d’escompte (celui auquel elle prête aux banques) et recouru à ce qui est dési­gné comme l’« assou­plis­se­ment moné­taire quan­ti­ta­tif », une tech­nique qui consiste à créer de l’argent ex nihilo en ache­tant des obli­ga­tions gou­ver­ne­men­tales (bons du Trésor).

Elle a ainsi contri­bué à éviter le désastre, mais au prix d’un gon­fle­ment consi­dé­rable de son bilan qui a plus que doublé en l’espace de deux mois à la suite de la faillite de Lehman Brothers le 15 sep­tembre 2008, pas­sant de 910 mil­liards de dol­lars le 10 sep­tembre à 2200 mil­liards le 12 novembre, pour se main­te­nir à ce niveau jusqu’à aujourd’hui. De jan­vier 2009 à sep­tembre 2010, alors qu’étaient pro­gres­si­ve­ment rem­bour­sés ses prêts aux banques et aux entre­prises, ainsi que ses avances de liqui­di­tés en dol­lars aux autres banques cen­trales, la Réserve fédé­rale a acheté pour 1600 mil­liards de dol­lars d’obligations gou­ver­ne­men­tales et de titres ados­sés à des hypo­thèques. Mais ces énormes moyens, conju­gués à ceux de la poli­tique fis­cale, ne sont tou­jours pas par­ve­nus à remettre l’économie sur le chemin d’une reprise véri­table.

Que faire dans une situa­tion où le gou­ver­ne­ment sur­en­detté renonce à pro­lon­ger le plan de relance et où les taux d’intérêt déjà réduits à presque zéro (ils oscil­lent dans une four­chette com­prise entre 0 et 0,25 %) ne peuvent plus être réduits ? La Réserve fédé­rale a annoncé sa déter­mi­na­tion à inter­ve­nir en recou­rant de nou­veau à l’« assou­plis­se­ment quan­ti­ta­tif ». Son pre­mier objec­tif : arri­ver à faire redé­mar­rer l’économie en fai­sant bais­ser les taux d’intérêt à long terme par le tru­che­ment d’une demande accrue des obli­ga­tions du Trésor à dix ans qui, fai­sant aug­men­ter leur prix, aurait une inci­dence à la baisse sur leur ren­de­ment qui se réper­cu­te­rait sur les autres taux à long terme. Son deuxième objec­tif : assu­rer un niveau jugé adé­quat d’inflation en réac­tion à des craintes réelles de glis­se­ment dans ce mal craint plus que tout autre : la défla­tion.

Chute du dollar et « guerre des devises »

Mais, si on en juge de par les résul­tats de cette poli­tique obte­nus jusqu’ici, on peut douter du succès des nou­velles mesures annon­cées. Conjuguée à des taux d’intérêt vir­tuel­le­ment nuls qui per­mettent d’emprunter pour presque rien, cette poli­tique qui consiste à inon­der le marché de liqui­di­tés pour faire bais­ser les taux à long terme a en effet contri­bué à pour­voir les entre­prises de sommes énormes qu’elles n’utilisent cepen­dant que très peu pour inves­tir dans l’activité pro­duc­tive et employer les mil­lions de chô­meurs en quête de tra­vail.

Non inves­ties aux États-Unis, ces masses de liqui­di­tés emprun­tées à un taux presque nul sont diri­gées vers des acti­vi­tés spé­cu­la­tives lucra­tives dans des pays comme l’Inde et le Brésil, où les obli­ga­tions du Trésor rap­portent res­pec­ti­ve­ment 6 % et 10 %, ou sur les bourses asia­tiques comme celles de Hong-Kong ou de Bombay qui en ont récolté une forte crois­sance (22 % à Bombay depuis un an). Ce type d’opération est dési­gné comme le carry trade. Il a par ailleurs l’effet per­vers de faire se déva­luer le dollar états-unien par rap­port aux autres devises en aug­men­tant la demande des devises des pays où s’investissent ces fonds spé­cu­la­tifs.

Il va sans dire qu’une chute du dollar est de nature à amé­lio­rer la balance com­mer­ciale des États-Unis qui, tel que men­tionné plus haut, demeure obs­ti­né­ment néga­tive. Mais cela ali­mente sur­tout, par la déva­lua­tion concur­ren­tielle, la « guerre des devises », qui est deve­nue un enjeu de la poli­tique mon­diale. La posi­tion for­te­ment cri­tique des États-Unis face à un yuan consi­déré comme sous-évalué en raison de « mani­pu­la­tions illé­gi­times » du gou­ver­ne­ment chi­nois se trouve de facto fort affai­blie par les consé­quences de cette poli­tique moné­taire qui pousse le dollar à la baisse, à laquelle ils recourent in extre­mis pour tenter d’émerger de l’impasse.

Poussé à un creux his­to­rique face à l’ensemble des devises, le dollar états-unien est la source de réac­tions de bon nombre de pays, le pre­mier étant le Japon, dont le yen a atteint en octobre un sommet de 15 ans face au dollar, et qui a réagi en pro­cé­dant lui aussi à des mesures défen­sives. La Banque du Japon a en effet « dimi­nué » son taux direc­teur de 0,1 % à une four­chette de 0 % à 0,1 % ! Elle a aussi annoncé son inten­tion de renouer avec sa poli­tique d’« assai­nis­se­ment quan­ti­ta­tif », mise en œuvre de 2001 à 2006 pour com­battre sa crise ban­caire. Et ce n’est là qu’une illus­tra­tion de la « guerre des devises ».

La chute du dollar, mon­naie qui pré­tend par défaut jouer le rôle de mon­naie uni­ver­selle, a pro­pulsé le retour aux valeurs refuge que sont l’or et les autres métaux pré­cieux comme l’argent, dont les prix atteignent actuel­le­ment des som­mets. Cela en soi est l’indice de la pro­fonde crise dont n’arrivent pas à émer­ger les États-Unis, pays où elle a d’abord éclaté, mais aussi celle du monde entier.

Paru dans Carré rouge, no 44, novembre 2010


[1] « The tax debate », The Economist, 18 sep­tembre 2010, p. 46.

[2] Dossier « How to grow », The Economist, 9 octobre 2010, p. 8.

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