Le pouvoir de convoquer

Par Mis en ligne le 13 octobre 2010

à propos de Sébastien Chauvin, Les agences de la pré­ca­rité. Journaliers à Chicago, Paris, Seuil (coll. « Liber »), 2010, 348 p., 22€.

« This is labor… »

Aesop Rock, ‘Labor’

(« Labor Days », 2001)

Le moindre des tours de force réus­sis par Sébastien Chauvin est sans doute d’user d’un pro­cédé faus­se­ment sacri­lège pour men­tion­ner la pre­mière fois le nom de Pierre Bourdieu, fon­da­teur de la col­lec­tion dans laquelle le livre est publié. Ce nom appa­raît alors au lec­teur moins en tant que réfé­rence théo­rique que comme une sorte d’intermédiaire auquel est emprunté, en guise d’exergue, une cita­tion de… Snoopy et (je sup­pose) Charlie Brown en plein dia­logue méta­phy­sique ; il s’agit en fait d’une reprise d’un épi­graphe du Sens pra­tique. Procédé faus­se­ment sacri­lège, car outre son carac­tère cir­cons­tan­cié, cet emprunt peut être lu comme un hom­mage à l’art de l’épigraphe chez Bourdieu1 [1]. Voilà pour l’anecdote. Le livre de Sébastien Chauvin est, cepen­dant, tout sauf anec­do­tique. Et en l’occurrence, le clin d’œil annonce en fait un déve­lop­pe­ment des plus sérieux : l’appropriation du concept de « rite d’institution », non seule­ment pour le décli­ner sur un cas précis ou en pro­po­ser une variante mais pour, véri­ta­ble­ment, le pro­lon­ger. À propos des formes dégra­dées d’embauche qui carac­té­risent le day labor, emploi « au jour la jour­née » qui est au cœur du livre, S. Chauvin forge le concept de « rite d’institution néga­tif ». Il le fait en pre­nant soin de cise­ler les cri­tères de défi­ni­tion (ramas­sés dans un enca­dré ad hoc, p. 129-130), et ce au terme d’une des­crip­tion très fine. Car le tra­vail concep­tuel résulte ici du tra­vail d’enquête – et pas n’importe lequel. D’où les tours de force signa­lés d’emblée : tiré d’un doc­to­rat de socio­lo­gie récom­pensé en 2007 par le prix de la meilleure thèse de l’École des hautes études en sciences sociales, Les agences de la pré­ca­rité par­vient à conci­lier minu­tie eth­no­gra­phique et souci concep­tuel, sens du détail et goût de la géné­ra­li­sa­tion, le tout ren­forcé par la mise en pers­pec­tive his­to­rique et bétonné par la qua­lité de l’écriture.

C’est très approxi­ma­ti­ve­ment, et même au risque d’entretenir la confu­sion, qu’on peut tra­duire day labor agen­cies par agences d’intérim. L’auteur aver­tit d’emblée des dif­fé­rences de nature qui dis­tinguent de l’intérim à la fran­çaise la forme d’intermédiation ici décor­ti­quée2 [2]. Les sépare entre autres le fait que le sys­tème fonc­tionne ici selon des « tickets » col­lec­tifs, enga­geant d’un coup un contin­gent aléa­toire de tra­vailleurs. En cela, l’objet d’étude est spé­ci­fi­que­ment éta­su­nien, ce qui empêche toute com­pa­rai­son méca­nique avec la situa­tion fran­çaise. Il peut néan­moins, c’est le pari, l’éclairer à sa manière propre. Sur un plan géné­ral en effet, ces agences four­nissent un lieu d’observation des méca­nismes du marché du tra­vail dit géné­ra­le­ment « secon­daire » ; les ana­lyses de « l’embauche sans qua­lité » (chap. 2), sorte de reflet inversé de l’embauche réelle, donnent par­fai­te­ment à voir le règne de la déné­ga­tion carac­té­ris­tiques de son fonc­tion­ne­ment. L’enjeu est bien, à partir d’une moda­lité pré­cise de l’exploitation sala­riale, d’esquisser une ana­lyse géné­rale du work­fare et de la pré­ca­rité, mais comme rap­port social. Elle entraîne au pas­sage une redé­fi­ni­tion du pré­ca­riat comme « nou­velle couche de tra­vailleurs « inem­ploya­bi­li­sés » qui, employés malgré tout, le sont sur le mode de la faveur » (p. 339). Cette « faveur » est, au moins sur le plan de la per­cep­tion sub­jec­tive, à la source du rap­port ambi­va­lent nourri par les jour­na­liers à l’égard des agences. Dans la mesure où celles-ci embauchent « quand même » ceux qui ne peuvent pas être embau­chés ailleurs, les tra­vailleurs décré­tés « inem­ployables », ce rap­port n’exclut pas la recon­nais­sance et le sen­ti­ment d’être rede­vable du « pri­vi­lège » d’obtenir du tra­vail, en dépit de la conscience de l’exploitation. Mais ne brû­lons pas les étapes : com­men­çons par l’enquête.

Menée pen­dant plus de deux ans à Chicago au milieu des années 2000, elle impres­sionne par son ampleur et sa cohé­rence, d’autant plus que l’ouvrage ne l’exploite pas en tota­lité3 [3]. Et ce sans comp­ter la péni­bi­lité d’un tra­vail de ter­rain qui ne vole pas son nom : il est des recherches plus confor­tables que celles qui obligent à se lever au milieu de la nuit pour aller s’esquinter à l’usine, sur­tout lorsqu’on est nor­ma­lien. À cet égard, l’expérience fait irré­sis­ti­ble­ment penser – même si bien entendu presque tout dif­fé­ren­cie ces deux types d’enquête, à com­men­cer par le contexte his­to­rique — à l’expérience des « éta­blis » et par­ti­cu­liè­re­ment au récit mémo­rable de Robert Linhart (L’Établi), cité à deux reprises. Pour ce qui est du maté­riau col­lecté ou consti­tué, l’auteur com­bine approche eth­no­gra­phique, obser­va­tions par­ti­ci­pantes, entre­tiens, trai­te­ment de don­nées quan­ti­ta­tives et même exploi­ta­tion d’archives écrites et orales recueillies au cours du tra­vail de ter­rain, le tout en anglais et en espa­gnol. Malgré l’implication requise par le tra­vail concret à effec­tuer au sein des usines, on devine un auteur constam­ment à l’affût qui, à l’occasion, récu­père même dans une pou­belle d’une entre­prise pour laquelle il tra­vaille un docu­ment interne grâce auquel il recons­ti­tue des don­nées sur ses tra­vailleurs per­ma­nents… Cette manne est enri­chie par les pas­sages réflexifs qui par­sèment le livre : l’auteur expose notam­ment les rai­sons pour les­quelles, rétros­pec­ti­ve­ment, il regrette ou du moins rela­ti­vise l’apport de l’anonymat qui sem­blait a priori une condi­tion de pos­si­bi­lité de l’enquête.

La res­ti­tu­tion de cette enquête est en outre extrê­me­ment vivante. D’une part, dans sa com­po­si­tion, le livre est constellé de pho­to­gra­phies, d’encadrés, d’extraits d’entretiens qui contri­buent au charme de la lec­ture. Les cha­pitres débutent par des nar­ra­tions de « scènes » extraites du jour­nal de ter­rain ou bien des exergues révé­la­teurs ou accro­cheurs. D’autre part, dans son écri­ture, le style est à la fois très rigou­reux et propre à sus­ci­ter des images. Les des­crip­tions de l’auteur font lit­té­ra­le­ment entrer dans la salle de dis­patch où se joue le sort des jour­na­liers. Il en va de même du tra­vail en usine, objet du der­nier cha­pitre, où l’auteur relate son expé­rience, évo­quant par exemple les risques de bles­sure (et les bles­sures réelles) au tra­vail. Plus loin et cette fois « au dehors » (car il y a un « dedans », tant cer­taines usines situées en péri­phé­rie font qua­si­ment office de « pri­sons sub­ur­baines »), il livre des aper­çus vécus des rap­ports sociaux dans les hôtels meu­blés loués à la semaine ou au mois, dans les­quels la rela­tion de ser­vice est ren­ver­sée en rela­tion de contrôle des popu­la­tions pauvres. L’auteur sait uti­li­ser la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier quand c’est néces­saire, par exemple pour trans­mettre ses états d’âme de jour­na­lier lambda frus­tré de ne pas figu­rer parmi les « élus » du jour. La plu­part du temps, S. Chauvin s’efface der­rière ses acteurs, évi­tant de tomber dans le nar­cis­sisme de l’ethnographe : il y a un « s » à jour­na­liers dans le sous-titre. Pour incar­ner son étude, il res­ti­tue des car­rières, réa­lise des por­traits, divulgue des anec­dotes par­lantes. Si la « socio­lo­gie poli­tique du dis­pat­cheur » réa­li­sée dans le cha­pitre 4 s’attarde d’abord sur le fonc­tion­ne­ment d’un dis­po­si­tif bureau­cra­tique, elle n’omet pas ensuite de rendre compte des formes de subor­di­na­tion per­son­nelles, ni de faire part des ten­sions vécues par les dis­pat­cheurs dans leur posi­tion inter­mé­diaire et ambi­va­lente de domi­nants et de domi­nés.

Les longs extraits du carnet de ter­rain évoquent par­fois la lit­té­ra­ture sociale ; il est vrai qu’en matière de des­crip­tion à pré­ten­tion scien­ti­fique, les socio­logues de pro­fes­sion ont bien à apprendre du George Orwell de Dans la dèche à Paris et à Londres ou du Henry Miller de Printemps Noir, les­quels ont raconté, à l’occasion d’une migra­tion en sens inverse, les condi­tions misé­rables dans les­quelles ils ont tra­vaillé en France entre les deux guerres. Pour sa part, S. Chauvin fait preuve d’un talent sans faille pour déce­ler le sens pro­fond de ce qui pour­rait appa­raître de loin et à tort comme des détails insi­gni­fiants ou des pra­tiques tri­viales. « [I]l est utile de décrire dans le détail la façon par­ti­cu­lière dont il ne se passe rien », note-t-il ainsi à propos du rituel de déqua­li­fi­ca­tion qu’est l’embauche sans qua­lité. Ce sens acéré de l’observation et de la res­ti­tu­tion s’exprime notam­ment dans les pages consa­crées à la « pré-queue », c’est-à-dire à « l’attente avant l’attente » (cette patience n’étant évi­dem­ment pas plus rému­né­rée que l’attente « nor­male »), ou aux fonc­tions (de cap­ta­tion, d’implication, d’apaisement) de la « liste », celle des tra­vailleurs en attente en fonc­tion de leur heure d’arrivée, une fic­tion bureau­cra­tique d’autant plus effi­cace qu’elle n’est ni tou­jours res­pec­tée, ni tou­jours bafouée.

Mais la force du livre tient à ce qu’il ne se limite nul­le­ment à une eth­no­gra­phie des­crip­tive, aussi réus­sie soit-elle. Le tra­vail de ter­rain dérive d’un pro­blème4 [4]. Ce pro­blème se pré­sente sous la forme d’une énigme socio­lo­gique : « à quoi sert une agence d’intérim lorsque, com­pa­ra­ti­ve­ment aux autres pays de l’OCDE, la plu­part des contraintes por­tant sur le contrat de tra­vail ont été levées, et lorsque les éco­no­mies de coût du tra­vail obte­nues en y ayant recours res­tent modé­rées, et pour­raient de plus, en théo­rie, être obte­nues pour une grande part sans faire appel à l’intermédiation ? » (p. 25). La réso­lu­tion de l’énigme appelle la for­mu­la­tion d’une thèse, ou plutôt d’un ensemble de thèses qui ne sera ici, au mieux, que très abu­si­ve­ment résumé. En par­ti­cu­lier, l’auteur met en relief une fonc­tion para­doxale rem­plies par les day labor agen­cies : « réunir les condi­tions non d’une révo­ca­bi­lité mais d’une convo­ca­bi­lité per­ma­nente de la main d’œuvre » (p. 26). C’est cet aspect inaperçu mais essen­tiel de l’intermédiation qu’il s’efforce de sou­li­gner : les agences jouent un rôle de fixa­tion, en met­tant à dis­po­si­tion des employeurs une sorte de vivier durable de tra­vailleurs dans lequel pio­cher selon les besoins du jour. Manifestation concrète de ce contrôle : les agences s’occupent elles-mêmes de trans­por­ter les jour­na­liers sur leur lieu de tra­vail. L’auteur expose ainsi les « deux faces de la flexi­bi­lité », laquelle met simul­ta­né­ment à dis­tance et à dis­po­si­tion. Au pou­voir de révo­quer répond le pou­voir, tout aussi impor­tant sinon davan­tage, de convo­quer. Ce sont les res­sorts et méca­nismes de cette dia­lec­tique que le livre met à nu.

En insis­tant sur cette fonc­tion de sta­bi­li­sa­tion voire de réten­tion de la main d’œuvre, pro­duit de l’intermédiation et pen­dant de la flexi­bi­li­sa­tion, la démons­tra­tion n’est pas sans prendre le lec­teur à contre-pied, cou­ron­nant les élé­ments d’analyse à contre-cou­rant régu­liè­re­ment ren­con­trés par le lec­teur. Lorsque l’auteur éprouve in situ les contra­dic­tions de l’organisation de la pro­duc­tion du point de vue de l’idéal inat­tei­gnable d’un mana­ge­ment par­fai­te­ment « ration­nel », il montre ainsi que la « tor­ture » au tra­vail vient tantôt de la sur­ac­ti­vité, tantôt au contraire… de l’inactivité, de « trous » dans le rythme de la pro­duc­tion… et ce alors même qu’il faut paraître tou­jours sur la brèche (« mimer le tay­lo­risme »). Il en va de même pour le carac­tère répé­ti­tif ou rou­ti­nier du tra­vail comme forme para­doxale (et évi­dem­ment toute rela­tive) de confort, par oppo­si­tion à des chan­ge­ments de postes ou de tâches récur­rents. De manière géné­rale, contre l’image spon­ta­née d’une pro­lé­ta­ri­sa­tion qui ten­drait ulti­me­ment à homo­gé­néi­ser « la » condi­tion sala­riale, S. Chauvin entre dans le détail des dif­fé­rences de sta­tuts, dis­tingue des types de mar­gi­na­lité, scrute la plu­ra­lité de la « condi­tion jour­na­lière » (des jour­na­liers occa­sion­nels aux « per­ma­temps », qui tra­vaillent dura­ble­ment pour la même ins­ti­tu­tion). Pour les tra­vailleurs recon­nus comme fiables, des formes de fidé­li­sa­tion et l’octroi (ou plutôt la conquête) de droits infor­mels contre­carrent dans une cer­taine mesure la pré­ca­ri­sa­tion en tant qu’indétermination abso­lue. S. Chauvin montre éga­le­ment que les rap­ports de domi­na­tion ne sont pas uni­voques. La hié­rar­chie des sta­tuts d’emploi n’est pas exac­te­ment équi­va­lente à celle de l’autorité, de sorte qu’un per­ma­nent peut être momen­ta­né­ment subor­donné à un jour­na­lier. Bref, les des­crip­tions et ana­lyses n’homogénéisent outre mesure ni les agences ni les usines. Ce qui n’empêche nul­le­ment l’auteur d’avancer des inter­pré­ta­tions géné­rales ou d’exposer des thèses secon­daires. C’est le cas lorsqu’il affirme qu’il « n’est pas exa­géré de dire que l’agence de tra­vail jour­na­lier com­plète aujourd’hui le ghetto et la prison dans la repro­duc­tion de la domi­na­tion raciale aux États-Unis » (p. 79), ou lorsqu’il envi­sage (« en for­çant le trait », pré­cise-t-il) le cur­rency exchange dans lequel les jour­na­liers encaissent leur paie comme « un pro­lon­ge­ment ins­ti­tu­tion­nel de l’agence de tra­vail jour­na­lier » (p. 165).

Son ana­lyse est par­fois d’autant plus sti­mu­lante ou auda­cieuse qu’elle nuance ou dis­cute à l’occasion des dis­cours mili­tants bien rodés. C’est le cas des inter­pré­ta­tions et dénon­cia­tions de la nature de la pré­ca­rité. L’ultime conclu­sion de l’ouvrage invite d’ailleurs à une nou­velle conver­sion de regard. Elle fait l’hypothèse ou, plutôt, elle désigne un danger en cours d’actualisation, celui d’un retour­ne­ment his­to­rique par lequel le CDI ne s’avère pas plus pro­tec­teur contre la pré­ca­rité que le CDD : « On peut alors très bien ima­gi­ner en France – et d’autant mieux que la trans­for­ma­tion s’opère sous nos yeux – un coup de force sym­bo­lique qui consis­te­rait à ins­tau­rer une pré­ca­rité géné­ra­li­sée non par la géné­ra­li­sa­tion des CDD et des contrats à court terme, mais par un évi­de­ment pro­gres­sif du CDI qui, imper­cep­ti­ble­ment, lui ferait perdre sa sub­stance » (p. 339). Bref, une soli­dité en trompe-l’œil, un contrat à durée tel­le­ment indé­ter­mi­née qu’il pla­ce­rait les sala­riés dans une situa­tion d’incertitude extrême.

Au préa­lable, la conclu­sion du livre consiste en une montée en géné­ra­lité théo­rique contri­buant à la cri­tique du work­fare par une voie ori­gi­nale, refor­mu­lant du même coup la fonc­tion des agences : « obte­nir des tra­vailleurs pré­caires, dans ce qui pour­rait s’assimiler à un « non-com­pro­mis » post­for­diste, à la fois le beurre de leur « contin­gence »5 [5] et l’argent du beurre de leur subor­di­na­tion » (p. 330). Si les spé­ci­fi­ci­tés du cas éta­su­nien (et plus pré­ci­sé­ment chi­ca­goan6 [6]) sont net­te­ment éta­blies, celui-ci peut néan­moins être conçu comme prisme révé­la­teur de logiques géné­rales, ne serait-ce que sur le mode du signe avant-cou­reur ou de l’exagération. Sur cette base, S. Chauvin dis­cute les accep­tions conven­tion­nelles de la pré­ca­rité, qui ren­voient géné­ra­le­ment de façon réduc­trice à une fra­gi­li­sa­tion de condi­tion, pour la défi­nir plutôt comme « (re)prise du contrôle de la mobi­lité des sala­riés par l’incertitude ». Une telle défi­ni­tion sup­pose de dis­tin­guer la pré­ca­rité de l’intermittence, laquelle contient vir­tuel­le­ment des pos­si­bi­li­tés alter­na­tives. L’un des effets des ins­ti­tu­tions d’encadrement du tra­vail jour­na­lier est d’étouffer la poten­tia­lité éman­ci­pa­trice d’un tra­vail inter­mit­tent libéré pour partie au moins des injonc­tions du capi­tal : « L’originalité his­to­rique de l’agence de tra­vail jour­na­lier n’est pas, en effet, dans l’intermittence de ses sala­riés (dont on a vu qu’elle est lar­ge­ment fic­tive) mais dans le fait que l’institution fonc­tionne comme un dis­po­si­tif de sup­pres­sion de la liberté poten­tiel­le­ment ins­crite dans le tra­vail inter­mit­tent, infor­mel, ou inter­mé­dié » (p. 146). La défi­ni­tion rela­tion­nelle pro­po­sée par S. Chauvin entend alors esqui­ver ou sur­mon­ter le dilemme entre mobi­lité et sta­bi­lité et saisir la pré­ca­rité non comme une condi­tion sai­sis­sable iso­lé­ment, mais comme un rap­port social (plus exac­te­ment « un rap­port social centré sur un par­tage inégal de l’incertitude », p. 148), donc un rap­port de pou­voir.

Avant d’en arri­ver là, le lec­teur a suivi une ana­lyse serrée et vivante des liens entre pré­ca­rité civique, déqua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle, pau­vreté éco­no­mique et dis­cri­mi­na­tion raciale. Le livre plante le décor en exa­mi­nant les « deux régimes de domi­na­tion civique » qui concourent à l’ « inem­ploya­bi­lité » et donc ali­mentent le day labor : l’immigration illé­gale de masse (pour les immi­grés notam­ment his­pa­niques) et l’emprisonnement de masse (pour les Noirs natio­naux). Il fait res­sor­tir à cette occa­sion les situa­tions kaf­kaïennes qui ren­voient aux spé­ci­fi­ci­tés éta­su­niennes. L’illégalité de masse « nor­ma­li­sée » fait qu’il n’y a guère de ligne de démar­ca­tion entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n’en ont pas, mais un conti­nuum de « mise à l’épreuve civique », le long d’une car­rière où l’on pos­sède des papiers plus ou moins faux, dans l’espoir final d’obtenir des papiers « réel­le­ment réels ». Dans cette situa­tion curieuse dont per­sonne n’est dupe, les faux papiers sont non seule­ment légion et tolé­rés, mais ils sont cru­ciaux à pos­sé­der sur la voie qui mène à la régu­la­ri­sa­tion. Pour tra­vailler dans une agence, l’essentiel est donc d’avoir des papiers « pas trop faux », que l’agence feint d’ailleurs de contrô­ler. Elle est en réa­lité plutôt sou­cieuse « de se déchar­ger de la res­pon­sa­bi­lité légale de l’illégalité » (p. 122). C’est une autre fonc­tion des agences, assu­ran­tielle, qui importe ici : « les agences fonc­tionnent aussi comme des assu­rances per­met­tant d’utiliser des caté­go­ries de sala­riés sta­tu­tai­re­ment inem­ployables sans assu­mer le risque légal affé­rent » (p. 29). Outre leur double rôle d’opérateur de flexibilisation/​fixation (la flexi­bi­lité néces­si­tant pour se réa­li­ser une cer­taine part de rigi­dité), les agences endossent en effet un rôle assu­ran­tiel dans le cadre de rap­ports dou­teux à la léga­lité (et d’une léga­lité dont les contours et les conte­nus sont eux-mêmes dou­teux), concer­nant la dis­cri­mi­na­tion raciale de fait ou l’embauche de sans papiers. La ques­tion de la léga­lité fait l’objet d’autres déve­lop­pe­ments du livre, qui explorent des aspects dif­fi­ciles d’accès empi­ri­que­ment, comme c’est le cas de la délin­quance d’affaires. Les agences de la pré­ca­rité livre ainsi des exemples de pra­tiques illé­gales, de la mani­pu­la­tion comp­table à la cor­rup­tion pure et simple, employées pour réduire les coûts tout en assu­rant la dis­po­ni­bi­lité per­ma­nente de la main d’œuvre.

À ce propos, le livre ne débute pas par la genèse de l’industrie du tra­vail tem­po­raire dans l’après guerre et l’exposé des stra­ta­gèmes orga­ni­sa­tion­nels par les­quels les agences ont déjoué cer­taines contraintes juri­diques. Habilement construit, le livre suit un dérou­le­ment non linéaire. Cette mise en pers­pec­tive s’effectue ainsi au cha­pitre 5 sous forme de retour en arrière. À vrai dire, ce déve­lop­pe­ment peut sur­prendre au pre­mier abord, car il ne semble pas s’emboîter aussi har­mo­nieu­se­ment que le reste. Mais si le cha­pitre peut d’abord appa­raître comme une digres­sion par rap­port aux pré­cé­dents, il aborde en fait judi­cieu­se­ment, sur les traces de Daniel Bell et Charles W. Mills, le rôle du crime orga­nisé dans l’histoire du syn­di­ca­lisme éta­su­nien. La généa­lo­gie des agences de day labor y mène en effet « tout droit » (ou presque). Le sous-titre du cha­pitre, « du syn­di­cat entre­pre­neur à l’agence de tra­vail jour­na­lier », aurait pu être com­plété par « en pas­sant par le crime orga­nisé ». C’est dans la pers­pec­tive de démê­ler l’écheveau his­to­rique des rela­tions entre l’agence et le syn­di­cat, dans leur rôle d’intermédiaires de ges­tion de la main d’œuvre, que S. Chauvin revient sur les « spé­cia­li­tés » du syn­di­ca­lisme éta­su­nien, entendu comme busi­ness unio­nism. L’histoire de ces « syn­di­cats entre­pre­neurs », ven­deurs de la force de tra­vail (d’où le titre du cha­pitre, « Selling Labor », qui fait réfé­rence à un aveu non déguisé de la part de l’un de ses repré­sen­tants his­to­riques) est plus que trouble, faite de cor­rup­tion et de para­si­tisme. C’est une his­toire où « syn­di­cat » se tra­duit autant par syn­di­cate que par union, où un sen­ti­ment féro­ce­ment anti­com­mu­niste a jus­ti­fié et ren­forcé les accoin­tances avec les orga­ni­sa­tions mafieuses7 [7].

Sur ce point, il aurait peut-être été per­ti­nent de mobi­li­ser le concept mar­xien d’armée indus­trielle de réserve (évoqué p. 148 mais seule­ment allu­si­ve­ment) et ce sous toutes ces dimen­sions : vivier pro­duc­tif dans lequel pio­cher à loisir, fac­teur de pres­sion à la baisse sur les salaires, mais aussi popu­la­tion que sa posi­tion de classe incer­taine rend manœu­vrable dans les luttes de classes. Un pas­sage au moins (p. 251-252) en jus­ti­fiait direc­te­ment l’usage en ce sens : la façon dont le patro­nat a pu uti­li­ser des tra­vailleurs tem­po­raires contre les volon­tés syn­di­cales, méfiantes, pour peser sur les rap­ports de forces. Dans le même ordre d’idées, l’histoire narrée dans le cha­pitre 5 four­nit sans doute un beau cas d’étude pour illus­trer la « ges­tion dif­fé­ren­tielle des illé­ga­lismes » mise en lumière par Foucault, par­ti­cu­liè­re­ment dans la mesure où ce concept embraye sur celui de Marx en pro­lon­geant la cri­tique de l’ambiguïté poli­tique d’un sous-pro­lé­ta­riat offert aux mani­pu­la­tions de la bour­geoi­sie8 [8]. Dans cette pers­pec­tive, les délin­quants paten­tés forment une plèbe mobi­li­sable par les élites pour accom­plir diverses basses besognes, comme servir de bri­seurs de grèves ou d’indicateurs pour la police. On y voit aussi à l’œuvre le fait que les illé­ga­lismes sont tolé­rés dès lors qu’ils sont ren­tables éco­no­mi­que­ment et par­ti­cipent, quoique de façon camou­flée ou détour­née en étant cha­peau­tés par des béné­fices légaux, à des pro­fits favo­rables aux classes domi­nantes.

Ici comme plus géné­ra­le­ment, c’est peut-être Foucault qui manque à la liste des auteurs convo­qués par l’auteur, même s’il appa­raît ici et là en fili­grane, dans la réfé­rence à la dis­ci­pline ou au sujet des « impli­ca­tions bio­po­li­tiques de [l’]usage mana­gé­rial du temps » (p. 147). Et par­ti­cu­liè­re­ment le Foucault ana­lyste des racines théo­riques du néo­li­bé­ra­lisme amé­ri­cain, dont le livre exa­mine ici en quelque sorte les ten­sions fonc­tion­nelles internes9 [9]. On y songe lorsqu’on ren­contre à plu­sieurs reprises l’utilisation mal­heu­reuse de l’expression « capi­tal humain », même si c’est dans un tout autre sens que celui mana­gé­rial désor­mais cou­rant. L’expression est char­gée de conno­ta­tions pro­blé­ma­tiques dont il est dif­fi­cile de faire abs­trac­tion10 [10]. Foucault pour­rait cer­tai­ne­ment être une source d’inspiration d’autant plus pro­fi­table à S. Chauvin (et à ses lec­teurs) que celui-ci sait mettre en valeur les auteurs sur les­quels il s’appuie, de Nels Anderson (belles pages sur le Hobo, dont le jour­na­lier n’est pas un simple avatar, et même plutôt une figure oppo­sée) à Yann Moulier-Boutang (pour ses ana­lyses sur le « sala­riat bridé »), de James Scott (sur les ruses des domi­nés) à Harold Garfinkel (sur les « rituels de dégra­da­tion »11 [11]). Une palette de noms qui sug­gère des réfé­rences éclec­tiques au bon sens du terme, loin de tout dog­ma­tisme (au cours d’un déve­lop­pe­ment, l’auteur ne cache pas son ambi­tion, qu’il tente de réa­li­ser en actes, de conci­lier une approche struc­tu­rale et une approche prag­ma­tique voire eth­no­mé­tho­do­lo­gique).

Les biais d’une lec­ture « savante » peuvent faire refer­mer Les agences de la pré­ca­rité sur l’évidence du brio socio­lo­gique. Passée cette pre­mière impres­sion, on en revient à l’essentiel : la réa­lité des rap­ports sociaux expo­sés par l’auteur. L’enthousiasme laisse alors place à des sen­ti­ments net­te­ment moins enthou­siastes. La froi­deur de l’écriture requise par l’analyse ne sau­rait mas­quer le fait que dans ce qu’on vient de lire, il a sur­tout été ques­tion d’exploitation, d’injustice et de misère, et somme toute, d’une extrême dépos­ses­sion.

Qu’on pense par exemple à la réfé­rence élo­quente à R. Desnos en pré­lude à La Reproduction… En outre, Les agences de la pré­ca­rité four­mille d’autres types de clins d’œil sous forme de réfé­rences géné­ra­le­ment impli­cites car trans­pa­rentes : à Musil (« l’embauche sans qua­lité »), Boltanski (« l’amour et la jus­tice du dis­pat­cheur comme com­pé­tences »), Kantorowicz (« les deux corps du dis­pat­cheur »), Foucault (« Tester, sur­veiller et punir »), Tocqueville (« De la pré­ca­rité en Amérique », titre de la conclu­sion), etc.

L’auteur ren­voie aux tra­vaux de Nicolas Jounin, notam­ment Chantier inter­dit au public. Enquête parmi les tra­vailleurs du bâti­ment, La Découverte, 2008. Pour une approche croi­sée, un texte des deux auteurs (« L’externalisation des illé­ga­li­tés ») est dis­po­nible en ligne sur le site du Centre d’études de l’emploi. Les deux cher­cheurs par­ti­cipent éga­le­ment aux acti­vi­tés de l’Institut euro­péen du sala­riat.

La partie de son enquête qui concer­nait les mobi­li­sa­tions sociales ne sub­siste que sous forme de « traces ». Elle a été res­ti­tuée ailleurs : lire notam­ment « « Il faut défendre la com­mu­nauté ». Ethnographie par­ti­ci­pante d’un com­mu­nity mee­ting de tra­vailleurs jour­na­liers à Chicago », ContreTemps, n° 19, 2007, p. 59-69.

Une occa­sion de réaf­fir­mer qu’en socio­lo­gie comme en phi­lo­so­phie (du moins si l’on suit Deleuze), loin de toute cas­sure ou chan­ge­ment de seuil, c’est déter­mi­ner un pro­blème qui est pre­mier, et non le tra­vail de « ter­rain » ou la jus­tesse des­crip­tive de la « pra­tique ». Comme l’a montré Bruno Karsenti (Politique de l’esprit. Auguste Comte et la nais­sance de la science sociale, Hermann, 2006), la nais­sance de la socio­lo­gie, y com­pris chez le père sup­posé de la socio­lo­gie « posi­ti­viste », est fon­da­men­ta­le­ment affaire de pro­blème théo­rique et poli­tique (en un sens direc­te­ment dérivé de l’histoire la plus concrète, en l’occurrence la confi­gu­ra­tion post-révo­lu­tion­naire), et ce au plus haut niveau de géné­ra­lité onto­lo­gique. D’où l’on peut assi­gner à la socio­lo­gie une mis­sion moins solen­nelle que celle qu’on lui donne volon­tiers : faire voir le monde social autre­ment. Ça a l’air d’être beau­coup moins que la quête de l’expression adé­quate, voire « objec­tive », du réel. Mais si c’était beau­coup plus ?

Le terme « contin­gence » ren­voie ici au contin­gent work : « Le sens du mot contin­gent se situe à mi-chemin des mots fran­çais « inter­mit­tent » et « condi­tion­nel ». Le terme se réfère aux contrats aty­piques, aux sala­riés tem­po­raires et péri­phé­riques, aux « entre­pre­neurs indé­pen­dants » assi­mi­lés à des sala­riés, et par­fois à l’ensemble du marché secon­daire du tra­vail » (p. 27).

En s’appuyant régu­liè­re­ment sur les tra­vaux de Jamie Peck et Nik Theodore sur les poli­tiques sociales et pénales, l’auteur détaille aussi celles de Chicago et de l’Illinois, région dans laquelle, en 2003, on comp­tait – entre autres don­nées pro­pre­ment démentes – plus de per­sonnes en prison que tou­chant l’aide sociale…

Dans la foulée de la lec­ture du cha­pitre 5, on pourra lire la ver­sion roma­nesque qu’en a livré l’écrivain ita­lien Valerio Evangelisti, uni­ver­si­taire de for­ma­tion (science poli­tique et his­toire), dans Nous ne sommes rien soyons tout ! (trad. de S. Quadruppani, Payot & Rivages, 2010 [2008]).

Sur la triple uti­lité éco­no­mico-poli­tique de la ges­tion dif­fé­ren­tielle des illé­ga­lismes, lire M. Foucault, « Les mailles du pou­voir » [1981], Dits et Écrits, II, Gallimard (« Quarto »), 2001, p. 1014-1015.

M. Foucault, Naissance de la bio­po­li­tique. Cours au Collège de France (1978-1979), Seuil/​Gallimard/​EHESS, 2004, notam­ment p. 221-270.

La notion est, jus­te­ment, trai­tée par Foucault in Ibid., p. 225 et suiv.

Les pas­sages qui font réfé­rence au Garfinkel des degra­da­tion cere­mo­nies (p. 96-98) peuvent aussi ren­voyer, me semble-t-il, au Garfinkel du « brea­ching ». La scène décrite par l’auteur témoigne non seule­ment d’une rup­ture par rap­port aux rou­tines, mais aussi d’une mise en évi­dence des pré­sup­po­sés impli­cites du cours de l’action : en par­ti­cu­lier ici la concep­tion du tra­vail jour­na­lier comme une réa­lité qui ne sau­rait être assi­mi­lée (comme le montre la réac­tion cho­quée d’un jour­na­lier à une telle assi­mi­la­tion) à une forme quel­conque de cha­rité.

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