Le point tournant :

Un autre Québec est en marche

Par Mis en ligne le 05 mai 2012

La poli­ti­sa­tion du conflit rela­tif aux frais de sco­la­rité a fran­chi un nou­veau cap avec la sug­ges­tion du ministre des finances d’en faire l’enjeu d’une pro­chaine élec­tion. Non seule­ment cette sug­ges­tion est-elle irres­pon­sable, en ce qu’elle déporte sine die le règle­ment du conflit, mais elle est éga­le­ment mépri­sante pour l’exercice même de la démo­cra­tie par­le­men­taire et le devoir d’élaborer des consen­sus. Après avoir laissé pour­rir le conflit jusqu’à un point de non retour, alors que toutes les solu­tions de règle­ment étaient dis­po­nibles dès le départ, y com­pris celle d’un mora­toire et de la mise sur pied d’une com­mis­sion sur le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés qui sont évo­quées après douze semaines d’inertie, le gou­ver­ne­ment a l’impudence de se réfu­gier der­rière la méca­nique élec­to­rale pour se déro­ber encore.

Où sont donc dans les cabi­nets de ces ministres les conseillers char­gés d’évaluer l’application des poli­tiques ? Qui peut encore avoir la mau­vaise foi de blâmer le retrait des étu­diants du forum de 2010, alors que le cou­loir de déci­sion qui leur était pres­crit leur inter­di­sait de pré­sen­ter leur concep­tion de l’accessibilité et de for­mu­ler leurs demandes ? Dans le dis­cours gou­ver­ne­men­tal, rien n’est adressé aux étu­diants selon le prin­cipe fon­da­men­tal de la bonne volonté. Le think tank qui a décidé cette hausse, après l’avoir dis­cu­tée en vase clos pen­dant dix ans, s’est aveu­glé sur son inter­lo­cu­teur, il en paie aujourd’hui lour­de­ment le prix. La manœuvre de repli qui consiste à se laver les mains du désordre et à ren­voyer la déci­sion au choix des urnes ne fait illu­sion pour per­sonne, même pour les éco­no­mistes lucides appe­lés in extre­mis en ren­fort pour ajus­ter le cou­vercle sur une mar­mite qui bout un peu fort.

Il est pour­tant clair que ce conflit n’est que l’épiphénomène de tout ce qui afflige une société qui marche actuel­le­ment sur l’abîme et lutte contre la dépres­sion. Qui l’absorbe le plus dure­ment, sinon les jeunes ? Qui se sou­vient des débats sur les clauses orphe­lines et qui parle encore de la pré­ca­rité ? On ne se lève pas impu­né­ment tous les matins dans un pays dirigé par M. Harper et M. Charest. Les consé­quences d’une double défaite réfé­ren­daire com­mencent à peine d’apparaître, l’idée même de la liberté et de la sou­ve­rai­neté étant redé­cou­verte, avec une ivresse dont la can­deur émeut, par une géné­ra­tion qui n’était pas née lors de la crise d’Octobre, ni même un cer­tain soir du prin­temps 1976. La vigueur d’un sym­bole, ce carré rouge super­be­ment placé sur le mor­tier de diplô­més dans une récente col­la­tion des grades, dit tout de ce que cette liberté attend de l’éducation et de la jus­tice néces­saire pour y accé­der.

La reven­di­ca­tion étu­diante a en effet entraîné au Québec une mobi­li­sa­tion sans pré­cé­dent sur la plu­part des enjeux sociaux, comme la jus­tice sociale et la pro­tec­tion de l’environnement. Quelqu’un a-t-il pris la mesure de ce que signi­fient 300,000 per­sonnes mar­chant vers le Mont-Royal pour y plan­ter un arbre ? Cette mobi­li­sa­tion révèle aujourd’hui des cli­vages pro­fonds, dont les lignes par­tagent deux concep­tions oppo­sées du bien commun : ceux qui favo­risent un indi­vi­dua­lisme strict, aux yeux des­quels l’éducation est un inves­tis­se­ment indi­vi­duel et une épreuve de sélec­tion exi­geant le paie­ment d’une juste part, et ceux qui favo­risent une concep­tion plus col­lec­tive et éga­li­taire. Pour ces der­niers, tous les motifs qui sou­lèvent actuel­le­ment la popu­la­tion contre un gou­ver­ne­ment cor­rompu et usé convergent dans le désir de vivre autre­ment ici et sur­tout de croire cela pos­sible. Comment ne pas écou­ter cette demande ? Comment éviter de la trai­ter avec un pater­na­lisme puni­tif et mora­li­sa­teur ? De cet idéal qu’il est si facile de regar­der avec mépris, on pou­vait lire le résumé élo­quent sur une ban­nière lors de la mani­fes­ta­tion du 22 avril : « Un autre Québec est en marche ». Donnons à ceux qui ont le cou­rage de l’envisager la chance de le penser. À défaut de l’avoir connu, comme nous ils l’auront au moins rêvé.

Si des élec­tions ont lieu, c’est donc l’ensemble de ces ques­tions qui doit être au cœur du choix des citoyens. Aux luttes étu­diantes, la société doit aujourd’hui une prise de conscience aussi rare que néces­saire : accé­der à la conscience que tous ces enjeux sont soli­daires. La lutte contre l’exploitation incon­trô­lée des res­sources natu­relles, pour ne citer qu’un exemple, ne se com­prend en effet que sur l’horizon d’une soli­da­rité de toutes les causes citoyennes. La colère de la jeu­nesse est une libé­ra­tion pour tous ceux qui se sentent enfer­més dans la fata­lité des habi­tudes, ce ne sont pas des élec­tions qui vont la calmer. Dans l’impasse actuelle, alors qu’il faut sauver la ses­sion de ces mil­liers d’étudiants, le pre­mier devoir du gou­ver­ne­ment est d’entendre la reven­di­ca­tion étu­diante, de consen­tir comme tous les sages y invitent un mora­toire pen­dant lequel une réflexion de fond pourra être menée en incluant tous les par­te­naires sociaux. Invités à la table, les étu­diants exa­mi­ne­ront tout le dos­sier, y com­pris les récentes pro­po­si­tions de boni­fi­ca­tion des bourses et des prêts.

Ceux qui se com­portent en maîtres don­neurs de leçon auront sans doute l’impression que quelque chose leur échappe, ils n’ont pas tort, une autre société est en marche.

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