Le Plan Nord, symptôme de notre aliénation collective

« Le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. »
— Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, 1848

Lancé en grande pompe par le premier ministre Charest, qui en fait le plus grand projet de sa carrière politique, le Plan Nord est censé créer de nombreux emplois et rapporter d’importants revenus à l’État québécois. En témoigne la récente annonce d’ArcelorMittal faisant état d’un investissement de 2,1 milliards de dollars sur la Côte-Nord et de la création de 8000 emplois directs ou indirects générés par ces investissements. Pour plusieurs, le Plan Nord présente ainsi de très bonnes perspectives économiques pour l’avenir de la société québécoise et on serait en droit de se réjouir de ce projet créateur de richesse.

Mais, malgré ces «bonnes» nouvelles dont se délectent les chroniqueurs économiques de certains médias, il importe de souligner que ce Plan Nord constitue l’exemple-type de notre aliénation collective, alors que nos actions et notre production sont guidées et régies par la logique et les besoins d’un système économique reposant sur le profit et la croissance constante, plutôt que par nos réels besoins collectifs.

Plusieurs médias et différents journalistes ne demandent pas à quoi serviront et quels besoins combleront les milliers de tonnes de minerai que nous allons extraire de nos territoires du Nord — détériorant ceux-ci au passage — mais les articles sur ce sujet visent plutôt à déterminer combien d’emplois seront créés et combien ça rapportera. Ainsi, on se réjouit de la création d’emplois, mais on ne se questionne pas quant à savoir quel est le but de les créer. À quoi ou plutôt à qui serviront-ils? Ces questions semblent futiles pour certains chroniqueurs économiques. Comme quoi quand le marché de l’emploi va, tout va!

Ces questions et ces préoccupations des différents analystes et des médias de masse tendent ensuite à se transposer dans la population en général, qui en vient ainsi à oublier ses propres intérêts pour adopter ceux des intérêts particuliers qui ont le plus à gagner avec ce projet. Ce faisant, nous sommes dans l’erreur et jouons le jeu de ceux qui dominent et profitent le plus du système économique actuel.

En plus d’avoir su jauger la véritable nature de certains de nos gouvernements modernes, comme en témoigne la citation ci-haut, Karl Marx avait compris que, à toutes les époques et dans toutes les sociétés, les idéologies et les discours dominants sont ceux des groupes dominants. Ils sont en fait l’expression des intérêts matériels de ces groupes dominants, sous forme théorique. Puis, pour camoufler le fait que le discours représente leurs intérêts particuliers, les classes dominantes travaillent leurs discours et font passer, aux yeux de la population, leurs intérêts spécifiques comme ceux de l’intérêt général de la collectivité.

C’est ce subterfuge, selon Marx, qui engendrait une forme d’aliénation chez les individus, ces derniers n’étant plus à l’écoute de leurs propres intérêts mais de ceux de la classe dominante. C’est cette même aliénation qui est à l’oeuvre dans le cadre du Plan Nord du gouvernement Charest, alors qu’une partie de la population accueille ce projet avec enthousiasme.

Ainsi, plutôt que d’être un projet de société emballant et rassembleur pour la collectivité québécoise — comme tente de le promouvoir le premier ministre Jean Charest — ce Plan Nord est un projet fait sur mesure pour les entreprises privées qui vont investir dans le Nord québécois. Pour faire croître leurs actifs, les dirigeants des entreprises privées qui exploitent des ressources naturelles à travers la planète doivent trouver de nouveaux débouchés et semblent avoir trouvé un territoire propice au Québec. Dans ce processus, le gouvernement libéral de Jean Charest semble se faire l’émissaire de la grande industrie minière, comme dans le dossier des gaz de schiste ou du gaz-pétrole dans le golfe du Saint-Laurent.

Les investissements publics du gouvernement Charest verront à aménager le territoire et à faciliter l’exploitation des ressources par les entreprises privées concernées. De plus, la croissance et les profits générés par les projets de ce Plan Nord le seront davantage pour les intérêts privés qui y sont associés que pour la collectivité québécoise dans son ensemble. Comme le rapporte la Coalition pour que le Québec ait meilleure mine, sur les 5,6 milliards de dollars de minerai extrait en 2009-2010, le Québec n’a perçu que la maigre somme de 114 millions en redevances (Le Devoir, les samedi 21 et dimanche 22 mai 2011).

Il serait surprenant qu’il en soit autrement dans le cadre du Plan Nord, malgré l’augmentation des redevances de 12 à 16 %. D’autant plus que ces entreprises bénéficient souvent de subventions et de crédits d’impôt importants, en échange de leurs investissements chez nous. Cette exploitation de nos ressources, la production s’y rattachant, la création d’emplois de même que les profits bénéficieront particulièrement à l’oligarchie qui gère et profite le plus de notre système économique. C’est cet état de fait qu’il importe de démystifier.

Le Plan Nord ne constitue qu’un exemple parmi d’autres de notre aliénation collective. Tant et aussi longtemps que nos actions — tant individuelles que collectives — et nos projets de société seront motivés par des questions économiques, comptables et superficielles profitant particulièrement aux dominants du système actuel — plutôt que par nos réels besoins collectifs et par des valeurs morales — notre collectivité et les individus la composant seront en situation d’aliénation et seront exploités par les maîtres du système économique dans lequel nous vivons.

Martin Lavallée
Le Devoir, 18 juillet 2011