Le Plan Nord, symptôme de notre aliénation collective

Par Mis en ligne le 18 juillet 2011
« Le gou­ver­ne­ment moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires com­munes de la classe bour­geoise tout entière. »
— Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti com­mu­niste, 1848

Lancé en grande pompe par le pre­mier ministre Charest, qui en fait le plus grand projet de sa car­rière poli­tique, le Plan Nord est censé créer de nom­breux emplois et rap­por­ter d’importants reve­nus à l’État qué­bé­cois. En témoigne la récente annonce d’ArcelorMittal fai­sant état d’un inves­tis­se­ment de 2,1 mil­liards de dol­lars sur la Côte-Nord et de la créa­tion de 8000 emplois directs ou indi­rects géné­rés par ces inves­tis­se­ments. Pour plu­sieurs, le Plan Nord pré­sente ainsi de très bonnes pers­pec­tives éco­no­miques pour l’avenir de la société qué­bé­coise et on serait en droit de se réjouir de ce projet créa­teur de richesse.

Mais, malgré ces « bonnes » nou­velles dont se délectent les chro­ni­queurs éco­no­miques de cer­tains médias, il importe de sou­li­gner que ce Plan Nord consti­tue l’exemple-type de notre alié­na­tion col­lec­tive, alors que nos actions et notre pro­duc­tion sont gui­dées et régies par la logique et les besoins d’un sys­tème éco­no­mique repo­sant sur le profit et la crois­sance constante, plutôt que par nos réels besoins collectifs.

Plusieurs médias et dif­fé­rents jour­na­listes ne demandent pas à quoi ser­vi­ront et quels besoins com­ble­ront les mil­liers de tonnes de mine­rai que nous allons extraire de nos ter­ri­toires du Nord — dété­rio­rant ceux-ci au pas­sage — mais les articles sur ce sujet visent plutôt à déter­mi­ner com­bien d’emplois seront créés et com­bien ça rap­por­tera. Ainsi, on se réjouit de la créa­tion d’emplois, mais on ne se ques­tionne pas quant à savoir quel est le but de les créer. À quoi ou plutôt à qui ser­vi­ront-ils ? Ces ques­tions semblent futiles pour cer­tains chro­ni­queurs éco­no­miques. Comme quoi quand le marché de l’emploi va, tout va !

Ces ques­tions et ces pré­oc­cu­pa­tions des dif­fé­rents ana­lystes et des médias de masse tendent ensuite à se trans­po­ser dans la popu­la­tion en géné­ral, qui en vient ainsi à oublier ses propres inté­rêts pour adop­ter ceux des inté­rêts par­ti­cu­liers qui ont le plus à gagner avec ce projet. Ce fai­sant, nous sommes dans l’erreur et jouons le jeu de ceux qui dominent et pro­fitent le plus du sys­tème éco­no­mique actuel.

En plus d’avoir su jauger la véri­table nature de cer­tains de nos gou­ver­ne­ments modernes, comme en témoigne la cita­tion ci-haut, Karl Marx avait com­pris que, à toutes les époques et dans toutes les socié­tés, les idéo­lo­gies et les dis­cours domi­nants sont ceux des groupes domi­nants. Ils sont en fait l’expression des inté­rêts maté­riels de ces groupes domi­nants, sous forme théo­rique. Puis, pour camou­fler le fait que le dis­cours repré­sente leurs inté­rêts par­ti­cu­liers, les classes domi­nantes tra­vaillent leurs dis­cours et font passer, aux yeux de la popu­la­tion, leurs inté­rêts spé­ci­fiques comme ceux de l’intérêt géné­ral de la collectivité.

C’est ce sub­ter­fuge, selon Marx, qui engen­drait une forme d’aliénation chez les indi­vi­dus, ces der­niers n’étant plus à l’écoute de leurs propres inté­rêts mais de ceux de la classe domi­nante. C’est cette même alié­na­tion qui est à l’oeuvre dans le cadre du Plan Nord du gou­ver­ne­ment Charest, alors qu’une partie de la popu­la­tion accueille ce projet avec enthousiasme.

Ainsi, plutôt que d’être un projet de société embal­lant et ras­sem­bleur pour la col­lec­ti­vité qué­bé­coise — comme tente de le pro­mou­voir le pre­mier ministre Jean Charest — ce Plan Nord est un projet fait sur mesure pour les entre­prises pri­vées qui vont inves­tir dans le Nord qué­bé­cois. Pour faire croître leurs actifs, les diri­geants des entre­prises pri­vées qui exploitent des res­sources natu­relles à tra­vers la pla­nète doivent trou­ver de nou­veaux débou­chés et semblent avoir trouvé un ter­ri­toire pro­pice au Québec. Dans ce pro­ces­sus, le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest semble se faire l’émissaire de la grande indus­trie minière, comme dans le dos­sier des gaz de schiste ou du gaz-pétrole dans le golfe du Saint-Laurent.

Les inves­tis­se­ments publics du gou­ver­ne­ment Charest ver­ront à amé­na­ger le ter­ri­toire et à faci­li­ter l’exploitation des res­sources par les entre­prises pri­vées concer­nées. De plus, la crois­sance et les pro­fits géné­rés par les pro­jets de ce Plan Nord le seront davan­tage pour les inté­rêts privés qui y sont asso­ciés que pour la col­lec­ti­vité qué­bé­coise dans son ensemble. Comme le rap­porte la Coalition pour que le Québec ait meilleure mine, sur les 5,6 mil­liards de dol­lars de mine­rai extrait en 2009-2010, le Québec n’a perçu que la maigre somme de 114 mil­lions en rede­vances (Le Devoir, les samedi 21 et dimanche 22 mai 2011).

Il serait sur­pre­nant qu’il en soit autre­ment dans le cadre du Plan Nord, malgré l’augmentation des rede­vances de 12 à 16 %. D’autant plus que ces entre­prises béné­fi­cient sou­vent de sub­ven­tions et de cré­dits d’impôt impor­tants, en échange de leurs inves­tis­se­ments chez nous. Cette exploi­ta­tion de nos res­sources, la pro­duc­tion s’y rat­ta­chant, la créa­tion d’emplois de même que les pro­fits béné­fi­cie­ront par­ti­cu­liè­re­ment à l’oligarchie qui gère et pro­fite le plus de notre sys­tème éco­no­mique. C’est cet état de fait qu’il importe de démystifier.

Le Plan Nord ne consti­tue qu’un exemple parmi d’autres de notre alié­na­tion col­lec­tive. Tant et aussi long­temps que nos actions — tant indi­vi­duelles que col­lec­tives — et nos pro­jets de société seront moti­vés par des ques­tions éco­no­miques, comp­tables et super­fi­cielles pro­fi­tant par­ti­cu­liè­re­ment aux domi­nants du sys­tème actuel — plutôt que par nos réels besoins col­lec­tifs et par des valeurs morales — notre col­lec­ti­vité et les indi­vi­dus la com­po­sant seront en situa­tion d’aliénation et seront exploi­tés par les maîtres du sys­tème éco­no­mique dans lequel nous vivons.

Martin Lavallée
Le Devoir, 18 juillet 2011

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