Nucléaire

Le pire est en marche à Fukushima !

Par Mis en ligne le 19 mars 2011

La gra­vité de la situa­tion empire d’heure en heure sur le site de la cen­trale nucléaire de Fukushima, au Japon. Les ges­tion­naires des ins­tal­la­tions n’ont appa­rem­ment plus de prise sur le cours des évé­ne­ments. Le risque gran­dit d’une catas­trophe aussi grave, voire plus grave que celle de Tchernobyl.

Le com­plexe de Fukushima Daichi compte six réac­teurs nucléaires à eau bouillante, de concep­tion General Electric. Les puis­sances de ces réac­teurs varient de 439 MW (réac­teur 1) à 1067 MW (réac­teur 6). Le com­bus­tible du réac­teur 3 est le MOX (mélange d’oxydes d’uranium appau­vri et de plu­to­nium), les autres fonc­tionnent à l’uranium. Les dates de mise en ser­vice s’échelonnent entre mars 1971 et octobre 1979. Il s’agit donc de machines anciennes, dépas­sant lar­ge­ment les vingt ans d’âge à partir des­quels ces équi­pe­ments pré­sentent de plus en plus de phé­no­mènes d’usure entraî­nant des inci­dents. Outre les réac­teurs, le site com­porte des silos de sto­ckage des déchets solides. L’exploitant de la cen­trale, le groupe Tepco, est connu pour ne pas dif­fu­ser une infor­ma­tion com­plète et fiable sur ceux-ci.

Les réac­teurs 5 et 6 étaient à l’arrêt avant le séisme. Les risques y semblent limi­tés, mais une hausse légère de tem­pé­ra­ture a été signa­lée le mardi 15 mars. Par contre, divers acci­dents graves ont affecté les quatre autres réac­teurs : quatre explo­sions d’hydrogène, un incen­die, trois fusions par­tielles de cœur.

Les pro­blèmes ont com­mencé au réac­teur N° 1 (cf. notre article pré­cé­dent). Mardi 16 mars, il semble que le cœur de ce réac­teur ait fusionné à 70%, et celui du réac­teur N° 2 à 33%, selon l’exploitant de la cen­trale (New York Times, March 15). Les infor­ma­tions sur la fusion du cœur du réac­teur N° 3 sont contra­dic­toires mais, selon le gou­ver­ne­ment japo­nais, la cuve de cette ins­tal­la­tion serait endom­ma­gée (Kyodo News, March 15). Selon l’ASN fran­çaise, « il n’y a pas de doute qu’il y a eu un début de fusion du cœur sur les réac­teurs 1 et 3, et c’est sans doute aussi le cas sur le réac­teur N° 2 » (Le Monde, 16 mars). La cuve de ce réac­teur 2 ne serait plus étanche non plus (Le Monde, 15 mars). Selon l’AIDA, une explo­sion d’hydrogène a été suivie d’un violent incen­die dans le réac­teur 4. Ici aussi la cuve serait endom­ma­gée, mais ce réac­teur était à l’arrêt lors du tsu­nami, le risque de fuite radio­ac­tive y serait donc moindre.

Un acci­dent affecte éga­le­ment les pis­cines de sto­ckage du com­bus­tible usé. Dans ces ins­tal­la­tions, comme dans les cuves de la cen­trale, les barres de com­bus­tible doivent être constam­ment refroi­dies par un cou­rant d’eau. Comme il n’y a plus assez d’eau, la tem­pé­ra­ture des barres a monté au point de faire bouillir le reste du liquide, et la sur­pres­sion a ouvert une brèche dans l’enceinte de confi­ne­ment (BBC News, 15 mars).

La situa­tion échappe à tout contrôle

Les héroïques tra­vailleurs de la cen­trale sont en train de sacri­fier leur vie (comme les « liqui­da­teurs » de Tchernobyl avant eux), mais ils ne contrôlent plus la situa­tion. Ils ont tenté de refroi­dir les réac­teurs en employant de l’eau de mer. Une opé­ra­tion déses­pé­rée, sans pré­cé­dent, et dont on ignore les consé­quences pos­sibles (décou­lant du fait que l’eau de mer contient toute une série de com­po­sés sus­cep­tibles d’entrer en réac­tion avec ceux des ins­tal­la­tions). Echec. La tem­pé­ra­ture est telle dans cer­taines ins­tal­la­tions (les pis­cines notam­ment) que les tra­vailleurs ne peuvent plus s’en appro­cher. Les ten­ta­tives de déver­ser de l’eau sur les réac­teurs, par héli­co­ptère, ont dû être aban­don­nées : la radio­ac­ti­vité est trop forte. Selon l’agence de sûreté japo­naise, le débit de dose (mesure de la radio­ac­ti­vité) à l’entrée du site est de 10 mil­li­sie­vert par heure (10 mSv/​h), dix fois le niveau accep­table en une année.

La catas­trophe de Tchernobyl semble en train de se repro­duire sous nos yeux. Le résul­tat pour­rait même être pire qu’en Ukraine il y a vingt-cinq ans. En effet, en cas de fonte totale du réac­teur N° 3, la cuve se rom­prait plus que pro­ba­ble­ment et le com­bus­tible en fusion se répan­drait dans l’enceinte de confi­ne­ment qui ne résis­te­rait pas. Dans cette hypo­thèse cau­che­mar­desque, ce ne sont plus des iso­topes d’Iode, de Césium ou même de l’Uranium qui seraient relâ­chés dans l’environnement, mais bien du Plutonium 239, qui est le plus dan­ge­reux de tous les élé­ments radio­ac­tifs. On entre­rait ainsi dans un scé­na­rio apo­ca­lyp­tique de mort dans toutes les zones irra­diées, l’étendue de celles-ci étant fonc­tion de la force et de l’altitude avec laquelle les par­ti­cules seraient éjec­tées dans l’environnement…

Mobilisons-nous en masse pour sortir du nucléaire !

Espérons que cela nous sera épar­gné, le bilan sera déjà assez hor­rible sans ça. Mais soyons bien conscients du fait que cela pour­rait se pro­duire. Et tirons-en la conclu­sion : il faut sortir du nucléaire, tota­le­ment et au plus vite. Sortir non seule­ment du nucléaire civil mais aussi du nucléaire mili­taire (les deux sec­teurs sont inex­tri­ca­ble­ment liés). Mobilisons-nous en masse pour cela, par­tout, dans le monde entier. Descendons dans la rue, occu­pons des lieux sym­bo­liques, signons des péti­tions. Le nucléaire est une tech­no­lo­gie d’apprentis sor­ciers. Manifestons notre refus caté­go­rique par tous les moyens pos­sibles, indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment. Créons une vague d’indignation et d’horreur telle que les pou­voirs en place seront obli­gés de suivre notre volonté. Il en, va de notre vie, de la vie de nos enfants, de la vie tout court.

Il ne faut accor­der aucun crédit aux gou­ver­ne­ments. Au pire, ils pré­tendent que la cause de la catas­trophe de Fukushima – le tsu­nami le plus violent depuis un mil­lé­naire envi­ron – est « excep­tion­nelle », donc unique, que des séismes de cette magni­tude ne menacent pas d’autres régions du monde, etc. C’est la petite chan­son que fre­donnent les par­ti­sans fran­çais et bri­tan­niques de l’atome, relayés par leurs amis poli­tiques. Comme si d’autres causes excep­tion­nelles, donc uniques (la chute d’un avion, une attaque ter­ro­riste…), ne pou­vaient pas pro­vo­quer d’autres catas­trophes, dans d’autres régions !

Au mieux, les gou­ver­ne­ments lâchent du lest, annoncent une véri­fi­ca­tion des normes de sécu­rité, ou un gel des inves­tis­se­ments, ou un mora­toire sur les déci­sions de pro­lon­ge­ment des cen­trales exis­tantes, voire même la fer­me­ture des ins­tal­la­tions les plus vétustes. C’est la ligne adop­tée de la façon la plus spec­ta­cu­laire par Angela Merkel, qui vient de tour­ner à 180° sur la ques­tion. Le risque est grand que, dans la plu­part des cas, cette ligne vise avant tout à endor­mir les popu­la­tions, sans renon­cer radi­ca­le­ment au nucléaire.

Car le capi­ta­lisme ne peut tout sim­ple­ment pas renon­cer à court terme à l’énergie ato­mique. Système congé­ni­ta­le­ment pro­duc­ti­viste, il ne peut se passer de crois­sance de la pro­duc­tion maté­rielle, donc de ponc­tions accrues sur les res­sources natu­relles. Les pro­grès rela­tifs de l’efficience dans l’utilisation de ces res­sources sont réels, mais plus que com­pen­sés par l’augmentation abso­lue de la pro­duc­tion. Vu l’autre menace qui pèse – celle des chan­ge­ments cli­ma­tiques, vu les ten­sions phy­siques et poli­tiques (les révo­lu­tions dans le monde arabo-musul­man !) qui pèsent sur l’approvisionnement en com­bus­tibles fos­siles, la ques­tion de l’énergie est vrai­ment la qua­dra­ture du cercle pour ce sys­tème bou­li­mique.

Osons l’impossible, osons une autre société !

En défi­ni­tive, la seule solu­tion réa­liste est d’oser l’impossible : avan­cer la pers­pec­tive d’une société qui ne pro­duit pas pour le profit mais pour la satis­fac­tion des besoins humains réels (non alié­nés par la mar­chan­dise), démo­cra­ti­que­ment déter­mi­nés, dans le res­pect pru­dent des limites natu­relles et du fonc­tion­ne­ment des éco­sys­tèmes. Une société où, les besoins fon­da­men­taux étant satis­faits, le bon­heur humain se mesu­rera à l’aune de ce qui en fait la sub­stance : le temps libre. Le temps pour aimer, jouer, jouir, rêver, col­la­bo­rer, créer, apprendre.

Le chemin vers cette alter­na­tive indis­pen­sable ne passe pas avant tout par le repli sur soi indi­vi­duel dans des com­por­te­ments éco­lo­gi­que­ment res­pon­sables (indis­pen­sables par ailleurs), mais par la lutte col­lec­tive et poli­tique pour des reven­di­ca­tions ambi­tieuses, certes, mais par­fai­te­ment réa­li­sables, telles que :

• la réduc­tion radi­cale et col­lec­tive du temps de tra­vail, sans perte de salaire, avec embauche com­pen­sa­toire et réduc­tion dras­tique des cadences. Il faut tra­vailler moins, tra­vailler tous et pro­duire moins ;

• la sup­pres­sion de cette masse incroyable de pro­duc­tions inutiles ou nui­sibles, visant soit à gon­fler arti­fi­ciel­le­ment les mar­chés (obso­les­cence des pro­duits), soit à com­pen­ser la misère humaine de nos exis­tences, soit à répri­mer celles et ceux d’entre nous qui se révoltent contre celle-ci (fabri­ca­tion d’armes). Avec recon­ver­sion des tra­vailleuses et tra­vailleurs occu­pés dans ces sec­teurs ;

• la natio­na­li­sa­tion sans indem­nité des sec­teurs de l’énergie et de la finance. L’énergie est un bien commun de l’humanité. Sa réap­pro­pria­tion col­lec­tive en rup­ture avec les impé­ra­tifs du profit est la condi­tion indis­pen­sable d’une tran­si­tion éner­gé­tique juste, ration­nelle et rapide vers les sources renou­ve­lables. Cette tran­si­tion deman­dera par ailleurs des moyens consi­dé­rables, qui jus­ti­fient ample­ment la confis­ca­tion des avoirs des ban­quiers, assu­reurs, et autres para­sites capi­ta­listes ;

• l’extension radi­cale du sec­teur public (trans­ports publics gra­tuits et de qua­lité, entre­prise publique d’isolation des loge­ments, etc.) et le recul tout aussi radi­cal de la mar­chan­dise ainsi que de l’argent : gra­tuité des biens de base tels que l’eau, l’énergie, le pain, jusqu’à un niveau cor­res­pon­dant à une consom­ma­tion rai­son­nable.

Le capi­ta­lisme est un sys­tème de mort. Puisse Fukushima fouet­ter notre désir d’une société éco­so­cia­liste, la société des pro­duc­teurs et des pro­duc­trices libre­ment associé·e· dans la ges­tion pru­dente et res­pec­tueuse de notre belle pla­nète, la Terre. Il n’y en a qu’une.

(17 mars 2011)


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