Le paysage politique se redessine sous nos yeux : profitons-en pour discuter !

Par , Mis en ligne le 30 août 2011

Une remar­quable et rare recon­fi­gu­ra­tion du pay­sage par­ti­san semble être en cours au Québec ces six der­niers mois, à tel point que plu­sieurs poli­to­logues, jour­na­listes ou ana­lystes doivent revi­si­ter un cer­tain nombre de « constantes » qui étaient tenues pour acquises. Notamment, des fidé­li­tés par­ti­sanes qui avaient la couenne dure semblent s’évanouir, comme en font foi le récent béguin pour le Nouveau parti démo­cra­tique et le déclin consé­quent du Bloc qué­bé­cois. Ce phé­no­mène semble indi­quer un climat de grande vola­ti­lité sur la scène élec­to­rale qué­bé­coise, avec l’intérêt que sus­cite l’initiative de François Legault et Charles Sirois, ainsi que la mul­ti­pli­ca­tion des acteurs sou­ve­rai­nistes (les trois pre­miers démis­sion­naires du PQ, le Nouveau mou­ve­ment pour le Québec, Jean-Martin Aussant et son projet, etc.). Le Québec du pro­grès social et démo­cra­tique a-t-il quelque chose à gagner de ces déve­lop­pe­ments ? Le contexte ins­ti­tu­tion­nel et idéo­lo­gique peut-il faire place à toutes ces sen­si­bi­li­tés et accom­mo­der de telles mutations ?

Désuétude du mode de scrutin actuel

Les avan­tages du mode de scru­tin majo­ri­taire à un tour sont connus : il est très simple à com­prendre, il permet mieux que les autres de déga­ger des majo­ri­tés claires et il nous est très fami­lier : là où il est en vigueur, c’est celui qui a été uti­lisé sans inter­rup­tion depuis l’octroi du suf­frage uni­ver­sel. Ce mode de scru­tin est pra­tique quand l’élection se résume la plu­part du temps à un choix entre deux options : alter­nance entre Démocrates et Républicains aux États-Unis, alter­nance entre Libéraux et Conservateurs au Canada, alter­nance entre « rouges » et « bleus » au Québec.

Aujourd’hui, la situa­tion par­ti­sane qué­bé­coise appelle une réforme de cette vieille ins­ti­tu­tion. L’électorat, et les acteurs poli­tiques eux-mêmes, expriment la volonté d’une offre poli­tique bien plus variée, dou­blée d’une repré­sen­ta­tion consé­quente au sein du pou­voir légis­la­tif. Le cli­vage gauche/​droite se super­pose à des pola­ri­sa­tions plus anciennes et semble là pour rester, comme en font foi Québec Solidaire et l’Action démo­cra­tique du Québec (que celle-ci fusionne ou non avec le clan Legault…). De sur­croît, diverses vagues de déser­tions au Parti qué­bé­cois sug­gèrent que l’option sou­ve­rai­niste ne peut plus être la pro­priété exclu­sive d’un seul acteur partisan.

Au Québec, l’offre poli­tique étouffe lit­té­ra­le­ment sous le mode de scru­tin actuel. Les acteurs par­ti­sans qui ont le plus à perdre du statu quo peuvent-ils se ren­con­trer pour en dis­cu­ter, voire envi­sa­ger un plan d’action leur per­met­tant, ensemble, de faire sortir le Québec de ce carcan élec­to­ral ? Une telle ini­tia­tive sus­ci­te­rait un vif inté­rêt du côté des mou­ve­ments sociaux, où l’idée de réfor­mer le mode de scru­tin est très popu­laire. Certains le répètent depuis 40 ans : ce mode de scru­tin – infect, disait René Lévesque – doit chan­ger. Ce qui est nou­veau, c’est que jamais il n’a autant sté­ri­lisé l’expression poli­tique du pluralisme.

Mise sous le boisseau de la question nationale ?

Ces temps-ci, la pres­sion est très forte en faveur d’une remise aux calendes grecques de la ques­tion natio­nale qué­bé­coise. Non seule­ment le clan Legault en fait-il son pro­gramme, mais c’est aussi, en défi­ni­tive, l’intention du Parti libé­ral de Jean Charest, qui consi­dère qu’il n’y a pas lieu d’aborder ce sujet tant que « le fruit n’est pas mur ». Sur la scène fédé­rale, depuis le scru­tin du 2 mai, les pro­ba­bi­li­tés que la ques­tion du Québec revienne au centre des débats sont faibles. Le NPD, malgré ses 59 dépu­tés qué­bé­cois, sera vrai­sem­bla­ble­ment inca­pable d’aborder de front cette ques­tion avec la popu­la­tion cana­dienne ou au Parlement.

Dans le passé, les inté­rêts du peuple qué­bé­cois ont-ils déjà été mieux servis lorsque ses reven­di­ca­tions natio­nales étaient tues ? L’histoire enseigne plutôt le contraire : c’est lorsqu’elle exprime haut et fort ses aspi­ra­tions natio­nales que la popu­la­tion du Québec déve­loppe son rap­port de forces et peut faire des gains. Le silence de la droite (PLQ, ADQ et Coalition pour l’avenir du Québec) sur cette ques­tion et la quasi dis­pa­ri­tion du Bloc à Ottawa militent en faveur d’un affai­blis­se­ment de la nation qué­bé­coise à l’échelle canadienne.

Avec un gou­ver­ne­ment conser­va­teur majo­ri­taire, le Québec risque de plus en plus de res­sen­tir ce qu’éprouvaient les pro­vinces de l’Ouest durant le règne des majo­ri­tés libé­rales entre 1993 et 2004 : l’aliénation régio­nale. La coa­li­tion conser­va­trice fondée en 2003 à l’initiative de l’Alliance cana­dienne a réussi, en huit ans, à conqué­rir une grande partie de l’Ontario et des Maritimes de sorte que le gou­ver­ne­ment Harper par­vient à gou­ver­ner le pays sans entraves malgré le Québec. Pire, il ne donne aucun signe de vou­loir rec­ti­fier cette dan­ge­reuse anomalie.

Laisser la droite triompher ou tenter une alternative ?

Visiblement, à l’échelle cana­dienne, la droite est capable de s’organiser pour obte­nir un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire et impo­ser son agenda rétro­grade. Le gou­ver­ne­ment Harper a main­te­nant les cou­dées franches pour encou­ra­ger l’exploitation des sables bitu­mi­neux, inves­tir mas­si­ve­ment dans les dépenses mili­taires, tor­piller les efforts de lutte aux chan­ge­ments cli­ma­tiques, réa­li­ser son pro­gramme rela­tif à la loi et à l’ordre, res­tau­rer les sym­boles de la monar­chie bri­tan­nique et couper les vivres aux caté­go­ries sociales qu’il ne par­vient pas à enré­gi­men­ter : les femmes, les artistes et dif­fé­rentes mino­ri­tés (lin­guis­tiques, sexuelles ou autres).

Le 2 mai der­nier, 83,5% des Québécois ont voté contre le Parti conser­va­teur. Dans un tel contexte, le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois a une occa­sion rêvée de mettre en évi­dence le carac­tère dis­tinct des aspi­ra­tions natio­nales du Québec. Or, il évite à tout prix de pola­ri­ser les rela­tions avec Ottawa sur cette base. Le clan Legault, s’il va de l’avant avec son idée de créer un parti, promet d’avoir la même atti­tude. Il pro­pose un mode de ges­tion musclé, popu­liste et tech­no­cra­tique, sem­blant dire à l’électorat : remet­tez-nous le pou­voir et nous (les experts) déci­de­rons pour vous, voire malgré vous.

Le Québec peut éviter tant l’aliénation régio­nale que la sou­mis­sion à l’agenda conser­va­teur s’il se res­sai­sit, en expri­mant son désir d’avoir un projet de société de son cru, à la fois pro­gres­siste et inclu­sif au cha­pitre de ses aspi­ra­tions natio­nales. Pour qu’un tel hori­zon poli­tique existe, n’est-il pas néces­saire que les forces qui en veulent bien mettent tem­po­rai­re­ment un bémol sur leur petit agenda par­ti­san, le temps de se parler un peu et d’envisager quelles actions per­met­traient à la fois de pré­ve­nir le ren­for­ce­ment de la droite et d’ouvrir un espace à l’émancipation sociale et natio­nale du peuple québécois ?

Questions posées aux progressistes

La pire des atti­tudes des acteurs par­ti­sans pro­gres­sistes ne serait-elle pas de rester sur leur quant à soi et de se pré­sen­ter coûte que coûte en rangs dis­per­sés devant l’électorat, en sachant per­ti­nem­ment que cela revient à offrir à la droite, sur un pla­teau d’argent, une vic­toire élec­to­rale facile ? Il ne s’agit pas pour nous de dis­cu­ter de fusion ou de coa­li­tion, mais bien de s’interroger sur la pos­si­bi­lité d’avoir des lieux où ces acteurs peuvent se réunir et abor­der des sujets comme le mode de scru­tin à modi­fier, les meilleures façons de résis­ter à la montée de la droite, le statut du Québec dans la nou­velle dyna­mique cana­dienne, etc.

Des États géné­raux peuvent être une occa­sion de trai­ter plu­sieurs de ces ques­tions et de plus en plus de lea­ders, dont Pauline Marois, ouvrent la porte à un tel chan­tier natio­nal et démo­cra­tique. À plus court terme tou­te­fois, d’autres mises en commun ou rendez-vous ne sont-ils pas requis ? Par exemple, en vue du pro­chain scru­tin au Québec, les pro­gres­sistes ne devraient-ils pas s’entendre sur une sorte de plate-forme élec­to­rale mini­male et mul­ti­par­tite ? Celle-ci pour­rait viser, en outre, la réforme des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques (ex. : le mode de scru­tin), la remise à l’ordre du jour de la ques­tion natio­nale qué­bé­coise (ex. : au moyen d’une dyna­mique de Constituante mobli­sa­trice), l’assainissement des méca­nismes d’octroi des contrats de tra­vaux publics (incluant la fin du finan­ce­ment des caisses occultes) et le contrôle de nos res­sources natu­relles pour le bien commun des Québécois. Sur le plan poli­tique, ces ques­tions sont urgentes et relèvent d’une pré­oc­cu­pa­tion avant tout démocratique.

Philippe Boudreau et François Cyr
Professeurs de science poli­tique au Collège Ahuntsic

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