La gauche et la question nationale

Le Parti socialiste du Québec et la question nationale

Le rendez-vous manqué

Par Mis en ligne le 28 octobre 2016

En 1963, une for­ma­tion poli­tique voit le jour au Québec pour mettre de l’avant un projet socia­liste. Avec des syn­di­ca­listes et des intel­lec­tuels, le Parti socia­liste du Québec (PSQ) s’inscrit dans cette gauche « émer­gente » qui se déve­loppe dans le contexte d’une révo­lu­tion pas-si-tran­quille qui tra­verse le Québec. Au départ pro­met­teur, le projet s’étiole jusqu’à sa dis­pa­ri­tion dans l’indifférence géné­rale en 1968. L’intention de cet essai n’est pas de faire une his­toire « défi­ni­tive » du PSQ, mais d’explorer à partir de cette expé­rience his­to­rique les débats qui se sont concen­trés sur la ques­tion natio­nale. Un tableau synop­tique sur l’histoire du PSQ se retrouve à la fin du texte.

  1. L’incubation

Le PSQ surgit dans le sillon du Nouveau Parti démo­cra­tique (NPD), créé l’année pré­cé­dente (1962) par le Parti social-démo­cra­tique du Canada (PSDC), mieux connu sous son acro­nyme anglais, le CCF. Le NPD est, espèrent ses fon­da­teurs, un « saut quan­ti­ta­tif » pour la gauche au Canada. D’emblée, le projet est approuvé par le nou­veau Congrès du tra­vail du Canada (CTC) qui regroupe la majo­rité des orga­ni­sa­tions syn­di­cales cana­diennes. En fin de compte, l’irruption du NPD se veut une ten­ta­tive de sortir la social-démo­cra­tie cana­dienne de sa mar­gi­na­lité et de consti­tuer un grand pôle de gauche dans un pay­sage poli­tique dominé par les deux grands partis de droite, le Parti libé­ral du Canada et le Parti pro­gres­siste-conser­va­teur. C’est un projet qui attire même une partie des mili­tants-es de la gauche radi­cale qui sont passés par le Parti com­mu­niste du Canada ou par quelques groupes se récla­mant de la Quatrième Internationale ainsi que d’autres cou­rants dis­si­dents d’extrême gauche[1]. D’emblée, le NPD se pré­sente à la fois comme une alter­na­tive fédé­rale et éga­le­ment comme un projet pro­vin­cial, le CCF étant tra­di­tion­nel­le­ment orga­nisé autour de ses branches pro­vin­ciales (prin­ci­pa­le­ment dans les pro­vinces de l’Ouest). En effet, le parti s’inscrit dans la lutte au niveau fédé­ral, mais ses branches pro­vin­ciales tentent éga­le­ment de contes­ter les élec­tions pro­vin­ciales. En 1944, les coopé­ra­tives et les mou­ve­ments de fer­miers se mettent ensemble pour faire élire un pre­mier gou­ver­ne­ment CCF en Saskatchewan.

Nouveau débat qué­bé­cois

Au Québec, les cou­rants de gauche éma­nant de la social-démo­cra­tie ou des cou­rants radi­caux sont faibles. Sous la chape de plomb du régime duples­siste et de l’Église catho­lique, les mou­ve­ments ont subi le choc de la répres­sion et du déni­gre­ment. Conséquemment, la gauche n’a jamais percé sur le plan élec­to­ral au niveau pro­vin­cial ou fédé­ral[2]. Les com­mu­nistes sont chas­sés des syn­di­cats (on pense notam­ment à des mili­tantes bien connues comme Madeleine Parent et Léa Roback). Beaucoup de gens perdent leur emploi en raison de leur affi­lia­tion idéo­lo­gique, sont refu­sés dans les ins­ti­tu­tions et même forcés à s’exiler en dehors du Québec. Dans les débats de société, pra­ti­que­ment toute la place est mono­po­li­sée par une droite natio­na­liste héri­tière du cha­noine Lionel Groulx et ins­pi­rée des cou­rants réac­tion­naires ultra­mon­tains et du Vatican. À la fin des années 1950, il y a cepen­dant un modeste regain. Dans le mou­ve­ment syn­di­cal, des grèves dures à Asbestos, Louiseville et Murdochville secouent l’opinion et même divisent l’Église dont une partie s’éloigne des cou­rants réac­tion­naires domi­nants. Quelques intel­lec­tuels et artistes osent prendre la parole. Des uni­ver­si­taires cri­tiquent les struc­tures poli­tiques et une culture refer­mée sur elle-même. Ils fondent en 1950 la revue Cité libre qui aura pen­dant la décen­nie une influence auprès des milieux intel­lec­tuels et cri­tiques.

Sur le plan syn­di­cal, la Confédération des syn­di­cats catho­liques cana­diens (CTCC), qui est l’ancêtre de la CSN, adopte un ton plus mili­tant et se détache peu à peu de l’influence de l’Église catho­lique. Dans les syn­di­cats pan­ca­na­diens, il y a des remous en partie liés à la divi­sion des orga­ni­sa­tions syn­di­cales amé­ri­caines aux­quelles sont affi­liés les grands syn­di­cats indus­triels cana­diens. Jusqu’à 1955, les syn­di­ca­listes pro­gres­sistes amé­ri­cains sont réunis au sein du Congress of Industrial Organizations (CIO), notam­ment les mineurs, les ouvriers et ouvrières du tex­tile et du vête­ment, les Métallos, les tra­vailleurs de l’automobile, etc. Les affi­liés qué­bé­cois de ces syn­di­cats s’unissent en 1952 dans la Fédération des unions indus­trielles du Québec (FUIQ). Celle-ci fusionne quelques années plus tard avec l’autre regrou­pe­ment syn­di­cal la sec­tion qué­bé­coise de l’American Federation of Labor (AFL) pour créer la Fédération des tra­vailleurs du Québec (1957). Dans cette fusion, l’élan est donné par les pro­gres­sistes de la FUIQ qui pré­co­nisent un syn­di­ca­lisme poli­tisé et inter­ven­tion­niste. Pour ces mili­tant-es, la prio­rité pour les tra­vailleurs et les tra­vailleuses au Québec est de se joindre aux tra­vailleurs cana­diens, puisque « toute autre ten­ta­tive de résoudre les pro­blèmes ouvriers stric­te­ment par rap­port à un État pro­vin­cial affai­bli­rait le front poli­tique ouvrier qui doit s’organiser au plus haut niveau de la poli­tique, celui de l’État fédé­ral »[3]. Au sein des cou­rants de gauche au Québec, c’est un point de vue assez for­te­ment majo­ri­taire, bien que des mili­tant-es com­mencent à évo­luer vers un autre point de vue. Ainsi, en 1960, est créée l’Action socia­liste pour l’indépendance du Québec, dont l’influence est cepen­dant limi­tée[4].

Le NPD et le fédé­ra­lisme renou­velé

Au départ, le NPD au niveau fédé­ral ne se sent pas par­ti­cu­liè­re­ment inter­pellé par la « nou­velle » ques­tion qué­bé­coise qui réémerge dans la révo­lu­tion dite tran­quille. Depuis plu­sieurs décen­nies en effet, la gauche au Canada anglais est rela­ti­ve­ment autiste sur la ques­tion qué­bé­coise. À part quelques cas excep­tion­nels comme Stanley Ryerson[5], il n’y a pas beau­coup d’intérêt pour cet enjeu, d’autant plus que le natio­na­lisme qué­bé­cois est vu comme un épi­phé­no­mène de droite, voire d’extrême droite. Ce dis­cours est repris par quelques intel­lec­tuels qué­bé­cois de l’époque incluant Pierre-Elliot Trudeau, cofon­da­teur avec Gérard Pelletier de Cité libre. Lors de son congrès de fon­da­tion, le NPD déclare d’emblée que le fédé­ra­lisme offre tout par­ti­cu­liè­re­ment aux cana­diens-fran­çais des garan­ties de vie natio­nale dis­tincte et d’épanouissement de leur culture. Le NPD s’engage à main­te­nir et res­pec­ter inté­gra­le­ment ses garan­ties[6].Au-delà de cette prise de posi­tion assez claire, le NPD parle de renou­ve­ler le fédé­ra­lisme. Sous l’influence des délé­gués qué­bé­cois, une réflexion est enta­mée. La FTQ, dont les délé­gués forment une partie impor­tante des par­ti­ci­pants au congrès de fon­da­tion du NPD, affirme :

Que le Canada est formé de deux nations : la nation cana­dienne-fran­çaise et la nation cana­dienne-anglaise. L’Acte de l’Amérique du Nord bri­tan­nique implique le res­pect de leurs droits res­pec­tifs […] Bien que les sociaux-démo­crates recon­naissent tra­di­tion­nel­le­ment le droit des nations à l’autodétermination, le Québec n’en est pas encore à vou­loir exer­cer ce droit et nous avons la convic­tion que nous n’en arri­ve­rons jamais là. Le nou­veau Parti, libéré de toutes ser­vi­tudes finan­cières étran­gères et autoch­tones, et seul capable de répondre aux aspi­ra­tions popu­laires, pourra, en y appor­tant les amé­na­ge­ments néces­saires, relan­cer la Confédération[7].

Dans le cadre de la pré­pa­ra­tion du congrès du nou­veau parti, le comité pro­vin­cial qué­bé­cois publie un mémoire dans lequel il affirme que le Canada doit être consi­déré « comme un pacte inter­venu entre des pro­vinces, mais aussi comme un pacte entre deux nations »[8]. On demande la refonte du Canada réta­blis­sant l’équilibre du pou­voir entre l’État fédé­ral et les pro­vinces, ainsi que l’abolition du sénat et son rem­pla­ce­ment par un « Conseil de la Confédération », com­posé pour les deux tiers de conseillers élus par les citoyens à l’occasion d’élections pro­vin­ciales et pour un tiers de conseillers élus à l’occasion d’élections fédé­rales. Devant la force des argu­ments des délé­gués qué­bé­cois, le congrès du NPD vote à l’unanimité (moins une voix) son adhé­sion à la thèse de l’existence de deux nations au Canada. Comme l’explique Roch Denis, « le moment était consi­déré comme his­to­rique. C’était la pre­mière fois en effet que cette recon­nais­sance était acquise offi­ciel­le­ment au sein d’un parti fédé­ral et il était signi­fi­ca­tif qu’elle l’ait été au congrès d’un nou­veau parti où sié­geaient très majo­ri­tai­re­ment des délé­gués pro­ve­nant du mou­ve­ment ouvrier orga­nisé, du mou­ve­ment agri­cole, des coopé­ra­tives et des pro­fes­sion­nels et intel­lec­tuels ayant rompu avec les partis domi­nants »[9].

Premières ten­sions

Peu de temps après le congrès, le comité pro­vin­cial pro­vi­soire du NPD pour le Québec se réunit et recom­mande à l’unanimité la fon­da­tion d’un nou­veau parti social-démo­cra­tique pro­vin­cial asso­cié au NPD, mais ne consti­tuant pas sim­ple­ment une « branche » pro­vin­ciale du parti. Pierre Vadeboncœur, asso­cié au caucus de gauche (un regrou­pe­ment de mili­tants dans le NPD), pense néces­saire de main­te­nir l’indépendance orga­ni­sa­tion­nelle du parti : « Nous résou­drons le pro­blème éco­no­mique et social du Québec par une poli­tique natio­na­liste laquelle, bien sûr, devra être socia­liste, sans quoi elle man­que­rait ses buts natio­na­listes, aussi bien qu’économiques et sociaux »[10]. Dès l’automne 1961, la dis­cus­sion reprend au sein du comité du NPD au Québec. Un pre­mier groupe, qui s’affiche comme fédé­ra­liste, pré­co­nise un virage :

La conven­tion du NPD fédé­ral a fait un petit pas dans cette direc­tion, mais il va sans dire qu’il lui faut aller beau­coup plus loin. Nous devrions pré­co­ni­ser une nou­velle consti­tu­tion fédé­rale, négo­ciée par les repré­sen­tants des deux nations et cela sur une base d’égalité. La nou­velle consti­tu­tion devra recon­naître le droit de cha­cune des deux nations à l’autodétermination – c’est-à-dire le droit de déci­der en n’importe quel temps de dis­soudre l’union[11].

Même les syn­di­ca­listes, assez hos­tiles à l’idée de reven­di­ca­tions natio­nales trop affir­mées, exigent que le NPD s’engage à rené­go­cier la consti­tu­tion pour y inté­grer le concept des deux nations et leur droit à l’autodétermination[12]. À côté de cette ten­dance émerge un groupe dont les posi­tions sont plus radi­cales, iden­ti­fiées au vice-pré­sident du NPD-Québec, le syn­di­ca­liste Michel Chartrand. Avec l’universitaire Jacques-Yvan Morin, il estime que la ques­tion du Québec ne peut être réso­lue par des réformes mineures dans la consti­tu­tion cana­dienne et que la solu­tion va dans le sens de la créa­tion d’États « asso­ciés » (le Québec et le Canada), où le Québec « pos­sé­de­rait tous les pou­voirs et tous les organes gou­ver­ne­men­taux néces­saires à son épa­nouis­se­ment poli­tique, cultu­rel, social et éco­no­mique ». Ceci implique pra­ti­que­ment le rapa­trie­ment vers l’État qué­bé­cois d’un grand nombre de pou­voirs et de domaines : les médias, l’agriculture, les res­sources natu­relles, le trans­port, les rela­tions de tra­vail, le com­merce et les mar­chés (à l’intérieur du ter­ri­toire qué­bé­cois). On réclame éga­le­ment le droit du Québec de créer ses propres alliances inter­na­tio­nales. Tout compte fait, le Québec serait un État sou­ve­rain-asso­cié, mais non pas indé­pen­dant. Selon R. Denis, « la pro­po­si­tion de Morin et de Chartrand ne pré­co­nise pas la sépa­ra­tion et l’indépendance du Québec. Cet État dont elle défi­nit les pou­voirs serait fondé non pas sépa­ré­ment, mais dans le cadre de la conclu­sion d’un nou­veau pacte confé­dé­ral et il serait asso­cié à un État confé­dé­ral cen­tral »[13].

  1. Le dia­logue impos­sible

À la fin de 1962, le débat s’intensifie. Il faut dire par ailleurs que les ambi­tions du NPD de s’enraciner au Québec dans les couches popu­laires pié­tinent. Les orga­ni­sa­tions syn­di­cales qui s’affirment par­ti­sanes du parti res­tent rela­ti­ve­ment en retrait lorsqu’il s’agit d’organisation et de mobi­li­sa­tion. Entre-temps, l’appareil du parti se consacre à la pré­pa­ra­tion de la cam­pagne élec­to­rale fédé­rale. Finalement, aux élec­tions qui ont lieu le 18 juin, le NPD ne fait élire aucun can­di­dat au Québec[14], et dans les comtés de la région de Montréal où se trouve la plus forte concen­tra­tion ouvrière, il reçoit moins de 10 % du vote[15]. À l’automne, face à l’annonce des élec­tions pro­vin­ciales au Québec, le Nouveau Parti affirme ne pas être prêt. Il décide en consé­quence de ne pas par­ti­ci­per à la cam­pagne élec­to­rale et de repor­ter son congrès de fon­da­tion au mois de mars 1963.

Le tour­nant

Sous l’influence des grands débats qui tra­versent le Québec, une nou­velle géné­ra­tion d’intellectuels, prin­ci­pa­le­ment à l’Université de Montréal, relit l’histoire du Québec. Le peuple qué­bé­cois, affirment-ils, n’est pas une « mino­rité eth­nique », mais une « société glo­bale » et donc une nation[16]. L’idée de l’indépendance en tant que réponse adé­quate à cette réa­lité natio­nale com­mence à faire son chemin. Elle sort des cercles un peu folk­lo­riques de l’Alliance lau­ren­tienne fondée par Raymond Barbeau et Marcel Chaput[17] pour péné­trer dans les milieux intel­lec­tuels et étu­diants qui deviennent de plus en plus remuants. Entre-temps, de petits réseaux sont mis en place pour « radi­ca­li­ser » cette lutte afin de l’orienter vers l’affrontement, comme les mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale en Algérie et dans ce qui devient alors le « tiers-monde ». Les pre­mières bombes du Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ)[18] sont spec­ta­cu­laires à plu­sieurs titres y com­pris au niveau de la bataille des idées au sein de la gauche. Faut-il aller dans le sens d’une révo­lu­tion visant la créa­tion d’un État qué­bé­cois indé­pen­dant, quitte à passer par l’étape de la lutte armée ? Ou faut-il, au contraire, miser sur le pro­ces­sus démo­cra­tique et réfor­mer le Canada sur de nou­velles bases ? Le mou­ve­ment syn­di­cal, encore très impli­qué dans le déve­lop­pe­ment du NPD, s’inscrit car­ré­ment dans la deuxième ten­dance :

Considérant que per­sonne n’est en mesure d’affirmer que la séces­sion du Québec effec­tuée par le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial, impo­sée par une révo­lu­tion ou pro­vo­quée par d’habiles déma­gogues, pour­rait se réa­li­ser sans vio­lence. Considérant que les tra­vailleurs du Québec estiment que ni la nation cana­dienne-fran­çaise ni le peuple du Québec ne vivent sous un régime d’oppression ou d’exploitation qui puisse jus­ti­fier le recours à la vio­lence ou à la révo­lu­tion comme moyen de libé­ra­tion. Considérant que les tra­vailleurs du Québec dont le pou­voir d’achat est déjà insuf­fi­sant ne consen­ti­ront jamais à se lancer dans une aven­ture poli­tique dont l’issue pro­dui­rait une baisse de leur stan­dard de vie. Il est résolu que le Conseil du tra­vail de Montréal condamne le sépa­ra­tisme qu’il consi­dère contraire aux inté­rêts réels des tra­vailleurs et des classes labo­rieuses[19].

Entre-temps, le pay­sage poli­tique du Québec évolue. Une nou­velle for­ma­tion, le Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN), attire de jeunes étu­diant-es et employé-es du sec­teur public. Sans enté­ri­ner les actions du FLQ, il assume une pos­ture mili­tante, notam­ment via des mani­fes­ta­tions qui débouchent par­fois sur l’affrontement avec la police. En termes de pro­gramme, le RIN s’affiche car­ré­ment à gauche. Le pré­sident du parti, Pierre Bourgeault, déclare qu’on ne peut pas être indé­pen­dan­tiste sans être socia­liste[20].

En même temps, le renou­veau de la pensée poli­tique s’accélère, notam­ment dans le cadre de la revue Parti pris, pro­duite par un noyau de jeunes intel­lec­tuels encore aux études et qui seront quelques années plus tard parmi les piliers de la nou­velle UQÀM. La révo­lu­tion, affirme Paul Chamberland (l’un des ani­ma­teurs de Parti pris), « ne peut être que natio­na­liste ; et, natio­nale, elle doit trans­for­mer radi­ca­le­ment les struc­tures de la société qué­bé­coise. L’indépendance ne se réduit pas à une décla­ra­tion de sou­ve­rai­neté ter­ri­to­riale. La révo­lu­tion, natio­nale dans sa forme, ne sera sociale que si elle vise à détruire les puis­sances d’oppression qui aliènent la majo­rité de la nation : le capi­ta­lisme amé­ri­cain et anglo-cana­dien, et même cana­dien-fran­çais »[21]. Au départ, cette pers­pec­tive mino­ri­taire s’infiltre parmi la mou­vance mili­tante, sur­tout au sein des nou­velles géné­ra­tions qui s’enthousiasment pour les luttes de libé­ra­tion en Afrique, en Amérique latine et en Asie avec les­quelles plu­sieurs jeunes s’identifient. Cette culture radi­ca­li­sée mine l’approche en appa­rence modé­rée de la social-démo­cra­tie que tente d’incarner le NPD et son pro­lon­ge­ment qué­bé­cois.

L’affrontement

À l’été 1963, deux ans après la fon­da­tion du NPD, les membres du NPD au Québec sont enfin convo­qués pour créer le parti pro­vin­cial. Environ 200 délé­gué-es sont pré­sents. Certain-es sont membres du NPD fédé­ral, d’autres repré­sentent des syn­di­cats (sur­tout de la FTQ) et il y a aussi des per­sonnes qui s’enregistrent à titre indi­vi­duel. Au pro­gramme, trois grandes ques­tions sont sur la table et doivent être débat­tues au sein de com­mis­sions : le socia­lisme, la ques­tion du Québec et du Canada et la struc­ture ainsi que la stra­té­gie du nou­veau parti. Sur la ques­tion du socia­lisme, les débats animés par le syn­di­ca­liste Michel Chartrand sont plutôt consen­suels. Dans le sillon des pro­jets de la social-démo­cra­tie euro­péenne et des poli­tiques key­né­siennes, on pré­co­nise une forte inter­ven­tion de l’État dans l’économie, en visant une « pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique »[22].

Les débats sont plus vifs au sein de la com­mis­sion sur la ques­tion qué­bé­coise. Les socia­listes fédé­ra­listes aspirent à un fédé­ra­lisme nou­veau, fédé­ra­tif, qui recon­naî­trait la sou­ve­rai­neté des États pro­vin­ciaux et qui leur confie­rait des domaines de juri­dic­tion exclu­sive. Les syn­di­ca­listes sont d’accord avec cette pers­pec­tive. Selon Émile Boudreau (mili­tant du syn­di­cat des Métallos), il faut aller vers un com­pro­mis entre les aspi­ra­tions du peuple qué­bé­cois et la néces­sité de réfor­mer le fédé­ra­lisme :

Les cana­diens-fran­çais de tout le Canada consi­dèrent l’État du Québec comme la consé­cra­tion juri­dique et l’expression poli­tique de leur fait natio­nal. Le droit d’une nation à l’autodétermination est un droit uni­ver­sel­le­ment reconnu. Par ailleurs, l’isolement du Québec par la séces­sion, outre ses désa­van­tages sur le plan éco­no­mique, aurait pour résul­tat de placer le Québec et le reste du Canada dans un état de vul­né­ra­bi­lité accru en face de l’influence du capi­ta­lisme étran­ger et sur­tout amé­ri­cain. [Une nou­velle] Confédération cana­dienne pour­rait consti­tuer un cadre admis­sible en vue de l’épanouissement de la nation cana­dienne-fran­çaise ainsi qu’à l’élaboration et la mise en pra­tique d’un pro­gramme de pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique[23].

Pour leur part, les par­ti­sans d’une optique qui allie socia­lisme et natio­na­lisme réclament une affir­ma­tion ferme et expli­cite en faveur du droit à l’autodétermination, ainsi que la négo­cia­tion d’un nou­veau pacte fédé­ral entre les deux nations asso­ciées, d’égale à égale. Il faut, estiment-ils, mettre au monde un nouvel État fédé­ral dont la fonc­tion serait de légi­fé­rer dans des domaines bien par­ti­cu­liers et res­treints, tels la défense, les affaires exté­rieures et le com­merce inter­na­tio­nal. Le chef de file de cette ten­dance est Pierre Vadeboncœur. Pour lui, la lutte natio­nale et le patrio­tisme qué­bé­cois sont incon­tour­nables pour que le Québec avance vers le socia­lisme : « le socia­lisme ne pro­cède pas d’intérêts de classe, mais de l’intérêt natio­nal, bour­geoi­sie et classe ouvrière se confon­dant au Québec dans une nation pro­lé­taire, un peuple classe »[24]. Plus encore, ce chemin via la lutte natio­nale qué­bé­coise est éga­le­ment le seul qui peut mener au socia­lisme à l’échelle cana­dienne, puisque « seule la réa­li­sa­tion du socia­lisme au Québec ouvri­rait la voie au succès du socia­lisme au Canada »[25]. Sans cette percée du socia­lisme au Québec, les pro­gres­sistes du Canada sont condam­nés à stag­ner, estime Vadeboncœur. Au bout des déli­bé­ra­tions, la pro­po­si­tion des natio­na­listes l’emporte par quelques votes. Visiblement, les membres sont divi­sés entre deux grandes ten­dances. Cependant, cette dis­cus­sion sur la ques­tion qué­bé­coise reste rela­ti­ve­ment théo­rique. Le débat prend une autre tour­nure sur la ques­tion très pra­tique des struc­tures que le nou­veau NPD doit éta­blir. Avec l’appui de la majo­rité des syn­di­ca­listes, les pro­fes­seurs de McGill, Michael Oliver et Charles Taylor, veulent que le NPD-Québec soit tout sim­ple­ment, comme dans les autres pro­vinces cana­diennes, la branche pro­vin­ciale du NPD fédé­ral.

Pour les autres, l’idée est cepen­dant de mettre sur pied le PSQ, un parti indé­pen­dant au Québec, mais un parti « allié » au NPD. Dans cette deuxième option, il y a deux pers­pec­tives, l’une « modé­rée » qui pro­pose de main­te­nir les liens avec le NPD et même de s’investir avec le NPD au niveau fédé­ral, et l’autre, plus « radi­cale », qui consiste à qua­si­ment lais­ser le navire du NPD et à se concen­trer sur la lutte qué­bé­coise. Après des débats hou­leux, la ver­sion « modé­rée » est adop­tée. Malgré les efforts du pré­sident Fernand Daoust, la réunion se conclut avec une sépa­ra­tion de facto entre deux groupes sépa­rés, le pre­mier pour élire le conseil pro­vi­soire qué­bé­cois du NPD fédé­ral, le second pour élire le conseil pro­vi­soire du Parti socia­liste du Québec.

La fon­da­tion du PSQ

Après ce congrès mou­ve­menté, l’opinion, notam­ment celle des médias, veut que l’aile natio­na­liste ait triom­phé. Cependant, au sein des socia­listes, on n’est pas prêt à une rup­ture. Le pré­sident inté­ri­maire du parti, le syn­di­ca­liste Fernand Daoust, promet de récon­ci­lier tout le monde. Il se rend même au congrès du NPD fédé­ral à Regina où il obtient, en prin­cipe, le droit à l’autonomie des sec­tions pro­vin­ciales. La délé­ga­tion qué­bé­coise se démarque cepen­dant sur d’autres ques­tions brû­lantes, par exemple l’adhésion du Canada au pacte de l’OTAN qu’elle rejette radi­ca­le­ment. En octobre, Chartrand déclare que les Québécois sont des « Cubains blancs »[26]. Le PSQ condamne par ailleurs le mot d’ordre de la FTQ qui appuie le Parti libé­ral du Québec dans le contexte d’élections pro­vin­ciales immi­nentes. Du côté du NPD fédé­ral, le pré­sident David Lewis déclare que la créa­tion du PSQ cause un tort immense au peuple du Québec et au NPD du Canada. Charles Taylor estime pour sa part que les deux pro­jets, celui d’un NPD-Québec d’une part et celui du PSQ d’autre part, sont incom­pa­tibles, même si les porte-parole du PSQ conti­nuent de répé­ter que leur projet n’est pas « sépa­ra­tiste », mais « natio­na­liste et socia­liste ». Le 15 novembre 1963, le comité pro­vi­soire du PSQ convoque offi­ciel­le­ment un congrès où l’on fonde le PSQ. Ce congrès se tient sous deux grosses ban­nières qui affirment « Le Québec aux Québécois » et « Place aux tra­vailleurs ». Fernand Daoust conti­nue de dire que l’indépendance serait une « erreur ». L’objectif du PSQ est défini comme « l’établissement d’une démo­cra­tie socia­liste qué­bé­coise, seul moyen d’assurer la libé­ra­tion éco­no­mique, poli­tique et sociale de la masse des Québécois »[27]. On adopte à l’unanimité la pro­po­si­tion selon laquelle le Québec pos­sède « tous les pou­voirs néces­saires à son épa­nouis­se­ment inté­gral ». À la fin du congrès, Daoust cède sa place et Michel Chartrand est élu à la pré­si­dence.

  1. Essor et déclin

Après cette nais­sance du PSQ, il y a une courte pause. Au sein de la direc­tion du parti et même du NPD, on espère que le temps arran­gera les choses et per­met­tra de récon­ci­lier les divers points de vue. Entre-temps cepen­dant, la scène poli­tique qué­bé­coise change rapi­de­ment, pre­nant de court le cou­rant social-démo­crate.

Radicalisation

La revue Parti pris, au départ une pro­duc­tion lit­té­raire et poli­tico-cultu­relle, accouche d’une orga­ni­sa­tion, le Mouvement de libé­ra­tion popu­laire (MLP). Indépendantiste, le MLP exprime cepen­dant sa méfiance envers un natio­na­lisme qu’il consi­dère comme « bour­geois ». Il faut alors faire une lutte sur deux « fronts » : contre la struc­ture colo­niale cana­dienne et contre une nou­velle bour­geoi­sie qué­bé­coise qui cherche une indé­pen­dance « tran­quille », à l’intérieur du cadre capi­ta­liste nord-amé­ri­cain : « la seule issue satis­fai­sante (pour la libé­ra­tion des classes tra­vailleuses) est le rem­pla­ce­ment du pou­voir colo­nia­liste et impé­ria­liste et du pou­voir de la néo-bour­geoi­sie est celui de la révo­lu­tion natio­nale, démo­cra­tique, accom­plie sous l’impulsion des classes tra­vailleuses »[28]. Pour autant, la lutte pour l’indépendance est incon­tour­nable :

La lutte contre la bour­geoi­sie natio­nale ne pourra com­men­cer vrai­ment que lorsque cette bour­geoi­sie aura elle-même acquis la sou­ve­rai­neté de l’État dans lequel elle s’incarne, nous battre contre elle à l’heure actuelle ce serait atta­quer le pantin sans voir la main qui l’agite ; l’indépendance vic­toire contre l’impérialisme colo­nial est un préa­lable à la révo­lu­tion socia­liste chez nous[29].

Cette agi­ta­tion pénètre dans plu­sieurs mou­ve­ments poli­tiques et sociaux. Dans le RIN par exemple, une aile gauche s’affirme, asso­ciée notam­ment à la vice-pré­si­dente du parti, Andrée Ferretti[30]. Cette aile gauche veut que le RIN s’associe direc­te­ment aux luttes sociales et aux mobi­li­sa­tions en cours, sans se confi­ner au rôle d’un parti poli­tique dans le sens où on l’entend géné­ra­le­ment (par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions, acti­vité par­le­men­taire, etc.). À la base dans le mou­ve­ment étu­diant, dans cer­tains syn­di­cats et mou­ve­ments popu­laires, l’équation socia­lisme-indé­pen­dance s’enracine. Même le FLQ, sous l’influence d’une garde mon­tante autour de Charles Gagnon et de Pierre Vallières, pro­pose une lutte glo­bale, anti­co­lo­niale et anti-impé­ria­liste. C’est une bifur­ca­tion par rap­port au FLQ des débuts, où le pro­blème du Québec est défini comme colo­nial et où la solu­tion est essen­tiel­le­ment d’acquérir « les leviers poli­tiques vitaux, d’arracher le carcan colo­nia­liste et de pro­cé­der à la révo­lu­tion natio­nale[31]. Pour Pierre Vallières, « la seule révo­lu­tion pos­sible est celle qui ren­ver­sera l’ordre bour­geois, c’est-à-dire qui sub­sti­tuera des rap­ports de pro­priété socia­listes aux rap­ports de pro­priété bour­geois. Seule une révo­lu­tion socia­liste est en mesure d’assurer l’indépendance natio­nale, car pour pro­vo­quer un chan­ge­ment radi­cal dans les rap­ports de pro­priété au Québec, il faudra rompre avec le capi­ta­lisme mono­po­liste yankee et ren­ver­ser son alliée natu­relle, la bour­geoi­sie natio­nale »[32].

Difficile démar­rage

Entre-temps, le PSQ se remet un peu mal de son congrès. Plusieurs des pers­pec­tives évo­quées au congrès sont vagues, reflé­tant des divi­sions non seule­ment entre fédé­ra­listes et natio­na­listes, mais au sein de chaque camp. La culture poli­tique héri­tée de la social-démo­cra­tie, axée sur les prin­cipes du par­le­men­ta­risme et accep­tant par le fait même les « règles du jeu » de l’État cana­dien, entre en contra­dic­tion avec une pers­pec­tive plus radi­cale, plus rebelle, dont on sent monter la sève parmi les jeunes. D’autre part, la pers­pec­tive natio­na­liste, même modé­rée, qui s’impose ne plaît pas à tout le monde. Ainsi, même si le parti n’affiche pas une posi­tion car­ré­ment indé­pen­dan­tiste, l’éloignement du NPD fédé­ral ne plaît pas aux direc­tions syn­di­cales, notam­ment à la FTQ. On ne digère pas non plus que l’affiliation au PSQ se fasse sur une base indi­vi­duelle, et non comme au NPD par l’adhésion de syn­di­cats (un peu sur le modèle bri­tan­nique où les trade-unions sont partie pre­nante du Labour Party).

Enfin, le ton radi­cal donné au PSQ par Michel Chartrand sur divers dos­siers [l’appui à la révo­lu­tion cubaine par exemple] n’est pas accepté par plu­sieurs syn­di­cats qui sont encore, dans une cer­taine mesure, dans l’idéologie de la guerre froide et de la « lutte contre le com­mu­nisme ». Au tour­nant de 1964, des démis­sions s’accumulent à la suite du départ de Fernand Daoust. Critiqué par ses élé­ments plus modé­rés, le PSQ subit éga­le­ment la répro­ba­tion des radi­caux. Ainsi, Pierre Vallières affirme que le PSQ ne semble pas vou­loir « se mouiller ni les mains ni la tête dans les eaux sales de la réa­lité »[33]. Les jeunes mili­tant-es de Parti pris reprochent au PSQ de nager entre deux eaux, de ne pas être expli­cite sur la lutte pour le socia­lisme et l’indépendance. En fin de compte, les per­son­na­li­tés les plus lucides parmi les diri­geants du PSQ constatent cet effri­te­ment. Au tour­nant de 1965, diverses ten­ta­tives sont effec­tuées pour redres­ser la situa­tion. Un bul­le­tin men­suel est lancé, « La Gauche ». Plus tard, le départ de Chartrand (qui a suc­cédé à Daoust à la pré­si­dence du parti) crée un cer­tain émoi, même s’il ne claque pas la porte. Avant sa démis­sion, il reprend l’idée qu’un virage est néces­saire :

Le PSQ n’existe pas. Le petit groupe que nous sommes ne mérite pas le nom de parti. Nous sommes un parti pure­ment théo­rique. Il y a des groupes qui attirent davan­tage et qui réus­sissent quelque chose. Il faudra réunir tous ces groupes un jour quand nous serons en mesure de faire une véri­table orga­ni­sa­tion poli­tique »[34].

Peu après, un comité est mis en place réunis­sant des intel­lec­tuels de Parti pris, Socialisme 65, Révolution qué­bé­coise, ainsi qu’avec des mili­tants du MLP, de la Ligue socia­liste ouvrière, de l’Action socia­liste pour l’indépendance du Québec et même des membres qué­bé­cois du NPD et du Parti com­mu­niste. Le rap­pro­che­ment se fait sur­tout avec le MLP dont les membres adhèrent indi­vi­duel­le­ment au PSQ.

Pour le MLP, la lutte pour le socia­lisme exige de s’attaquer d’abord à la domi­na­tion éco­no­mique du capi­ta­lisme amé­ri­cain et cana­dien. Pour ce faire, il faut un parti révo­lu­tion­naire, capable de mener des luttes popu­laires et de former des mili­tants[35]. À court terme, espèrent les mili­tants du MLP, l’adhésion au PSQ, tout en main­te­nant leur orga­ni­sa­tion propre, leur per­met­tra de se joindre à des sec­teurs com­ba­tifs des tra­vailleurs.

Le virage de 1966

Ces chan­ge­ments redonnent un cer­tain élan au PSQ, sans pour autant lui per­mettre de construire des bases solides. Au début de 1966, un nou­veau débat est amorcé en rap­port aux élec­tions qué­bé­coises qui approchent. En mars, 200 délé­gué-es sont réunis pour le deuxième congrès. Faut-il aller aux élec­tions ? Ou faut-il se tenir loin d’un ter­rain miné et contrôlé par les élites ? La ques­tion est un peu théo­rique, car le PSQ n’a pas beau­coup de membres, encore moins d’argent. Finalement, on s’entend pour pré­sen­ter cinq can­di­dats[36] pour au moins influen­cer les débats en cours, ce qui ne plaît pas trop aux jeunes du MLP qui parlent de créer un « véri­table parti des tra­vailleurs ».

La ques­tion est déli­cate, car le PSQ trouve sur son chemin le RIN, qui compte plu­sieurs mil­liers de membres et dont le ténor Pierre Bourgault est sur toutes les tri­bunes. Pour les socia­listes, la démar­ca­tion est cepen­dant claire : « le RIN s’imagine que les Québécois peuvent acqué­rir leur indé­pen­dance et domi­ner leur éco­no­mie tout en demeu­rant dépen­dants des capi­taux amé­ri­cains. Pour deve­nir vrai­ment libre, le Québec devra se libé­rer de la tutelle éco­no­mique des mono­poles amé­ri­cains »[37].

Pour mar­quer ses posi­tions, le deuxième congrès pro­duit un « texte d’orientation » qui est mis de l’avant comme une ultime ten­ta­tive de défi­nir la posi­tion du parti sur la ques­tion du Québec.

Menacés dans leur per­son­na­lité col­lec­tive, fai­sant appel au prin­cipe de la libre dis­po­si­tion des peuples, les Canadiens-fran­çais du Québec, sans pour autant négli­ger leurs com­pa­triotes aca­diens et les fran­co­phones qui ont émigré vers les autres régions du Canada, veulent désor­mais faire du Québec un État libre qui puisse consti­tuer un cadre poli­tique solide pour la nation. […] Le droit des peuples à l’autodétermination est un prin­cipe de la plus authen­tique pensée socia­liste contem­po­raine. Les condi­tions d’un peuple colo­nisé, menacé dans sa per­son­na­lité col­lec­tive, existent au Québec pour jus­ti­fier le désir d’émancipation, d’autant que ce peuple pos­sède tous les attri­buts d’une nation. Une volonté col­lec­tive mani­feste a existé de tout temps chez ce peuple pour récla­mer la liberté col­lec­tive, liberté qui ne peut s’exprimer que par le tru­che­ment d’un État natio­nal pos­sé­dant tous les pou­voirs néces­saires à l’épanouissement de la nation. […] Cette façon d’envisager l’avenir du Québec est conci­liable avec l’existence d’un Canada nou­veau dont les ins­ti­tu­tions seraient bina­tio­nales et de type confé­dé­ral, c’est-à-dire que le gou­ver­ne­ment cen­tral n’exercerait que les pou­voirs que le Québec lui délé­gue­rait, dans l’intérêt de la nation cana­dienne-fran­çaise et du Canada tout entier, sur une base d’égalité entre les deux nations. Dans l’éventualité d’un accord entre les deux nations, une nou­velle consti­tu­tion confé­dé­rale devra donc être adop­tée, de manière à défi­nir de façon pré­cise et limi­ta­tive les pou­voirs confé­dé­raux et à éta­blir les organes néces­saires à l’exercice de ces pou­voirs. Advenant le cas où il serait impos­sible d’en venir à un accord entre les deux nations, selon les prin­cipes énon­cés plus haut, le Québec doit pro­cla­mer son indé­pen­dance[38].

Certes, cette posi­tion laisse sous-entendre que les deux peuples, cana­dien et qué­bé­cois, pour­raient éven­tuel­le­ment refon­der le Canada dans une entente entre deux enti­tés asso­ciées. Elle appa­raît comme rela­ti­ve­ment rai­son­nable, mais elle n’est pas enthou­sias­mante, car le cœur des mili­tant-es, sur­tout des jeunes, est déjà rendu ailleurs. C’est ce qui se tra­duit d’ailleurs lors des élec­tions pro­vin­ciales du 5 juin 1966. C’est un véri­table désastre pour le PSQ, qui ne recueille même pas 0,1 % des votes dans les cinq cir­cons­crip­tions où il a pré­senté des can­di­dats. Plusieurs membres du PSQ et aussi du MLP avouent même avoir voté pour le RIN, d’une part parce que c’est plus « utile », d’autre part parce que le RIN a au moins l’avantage d’avoir une posi­tion claire et expli­cite sur l’indépendance. Le résul­tat de tout cela est un peu confus. Le RIN qui a obtenu près de 6 % des votes se retrouve de facto à faire passer l’Union natio­nale au pou­voir, bien que celle-ci ait eu près de 200 000 votes de moins que le Parti libé­ral ! Le retour de la droite his­to­rique n’annonce rien de bon, même si Daniel Johnson (le nou­veau pre­mier ministre) adopte un autre ton que son ancien « cheuf » Maurice Duplessis.

Peu après, une autre tuile tombe sur la tête du PSQ avec le départ plus ou moins forcé des élé­ments regrou­pés au sein des Jeunesses socia­listes, qui sont déci­dé­ment trop radi­caux pour le parti[39]. Et puis, c’est le départ des mili­tants du MLP. Tout en sou­li­gnant le pas en avant accom­pli par le PSQ sur la ques­tion natio­nale, le temps d’espérer une réforme du Canada est dépassé, affirme le MLP : « nous sommes tout à fait per­sua­dés qu’il ne sert à rien de rêver que des colo­ni­sa­teurs consentent de bon gré à un accord qui consa­cre­rait la fin de leur domi­na­tion : les exploi­teurs ne renoncent jamais par pure gen­tillesse à leurs pri­vi­lèges : il faut les y forcer. C’est pour­quoi, malgré les prin­cipes de soli­da­rité humaine et inter­na­tio­nale, et quoique nous rêvions aussi d’un monde où les bou­le­dogues fra­ter­ni­se­raient avec les mou­tons, nous croyons que concrè­te­ment, la situa­tion poli­tique est telle que le Québec devra néces­sai­re­ment en venir à l’indépendance, et que c’est la seule forme pos­sible de libé­ra­tion natio­nale »[40]. Par ailleurs, le MLP est lui-même inca­pable de faire autre chose que d’écrire des textes. Le pas­sage de cette géné­ra­tion vers la pro­fes­sion uni­ver­si­taire fait en sorte que plu­sieurs d’entre eux pré­fèrent se concen­trer sur le monde de l’académie. En fin de compte, la majo­rité de ces mili­tant-es ne sont ni aptes à réno­ver le PSQ ni capables de relan­cer l’action vers d’autres orga­ni­sa­tions et pro­jets.

La fin

Après l’élection crève-cœur de 1966, le cœur n’y est plus. Des dis­cus­sions ont lieu avec la branche qué­bé­coise du NPD et son pré­sident, l’avocat Robert Cliche, pour au moins s’entraider, mais les condi­tions ne sont pas pro­pices à autre chose que de belles paroles. Au début de 1967, la direc­tion du parti tente de convo­quer un congrès pour réfor­mer les struc­tures, mais à peine quelques dizaines de per­sonnes se pré­sentent. On ne réus­sit pas à régler l’épineux pro­blème des finances, qui reflète le peu d’attractivité du parti. À la fin de l’année, on ne recense plus que 58 membres. Lorsque la dis­so­lu­tion est pro­non­cée en 1968, les mêmes cli­vages dans la famille socia­liste existent tou­jours : entre natio­na­listes et fédé­ra­listes, entre natio­na­listes indé­pen­dan­tistes et ceux qui espèrent encore refon­der le Canada, sous la forme éga­le­ment d’une frac­ture géné­ra­tion­nelle qui s’exprime entre « modé­rés » et « radi­caux ». Pour les uns, il faut per­sis­ter et signer, pas néces­sai­re­ment dans un parti, mais dans une action visant à « la créa­tion d’un mou­ve­ment socia­liste et indé­pen­dan­tiste qui se livre­rait à l’encadrement et à la poli­ti­sa­tion des tra­vailleurs »[41]. D’autres se disent prêts à embar­quer dans l’aventure du Mouvement sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion (MSA), l’ancêtre du PQ, comme le pré­cise Jean-Marc Piotte :

Une large frac­tion des masses les plus poli­ti­sées et les plus conscientes suivent Lévesque. De plus, Lévesque a la sym­pa­thie d’une grande partie des mou­ve­ments syn­di­caux : dans un pays indus­tria­lisé comme le nôtre, il est illu­soire de penser réa­li­ser le socia­lisme et, encore bien plus, la révo­lu­tion sans la sym­pa­thie active des syn­di­cats. […] Se situer hors du mou­ve­ment Lévesque, c’est se condam­ner à être mar­gi­nal, sans aucune prise réelle sur les évé­ne­ments, sur les masses popu­laires. C’est se condam­ner à créer un autre MLP, une autre petite secte qui écla­tera au bout de quelques années, car n’ayant aucune prise réelle sur l’histoire, des frac­tions s’y for­me­ront et s’opposeront avec cha­cune leurs petites bibles incom­prises : Mao, Guevara, Gramsci[42].

Pour les par­ti­sans de l’option socia­liste cepen­dant, il faut aller ailleurs :

Certains mili­tants [qui] pré­co­nisent l’adhésion au MSA se fondent sur la pré­misse vou­lant que, dans une situa­tion colo­niale, toute reven­di­ca­tion indé­pen­dan­tiste est une reven­di­ca­tion de gauche. Nous croyons qu’au moins dans notre conjonc­ture, il s’agit d’une grande illu­sion et que, dans un contexte pro-impé­ria­liste et néo-capi­ta­liste, l’indépendance sera de droite et pro­vo­quera la créa­tion d’un État répres­sif par rap­port aux reven­di­ca­tions des tra­vailleurs, à cause des conces­sions qu’il faudra consen­tir aux Américains.

À la fin des années 1960, plu­sieurs jeunes de gauche se recon­naissent dans l’action directe et les mou­ve­ments de masse qui émergent par­tout. Ils ne sont pas trop inté­res­sés par l’action élec­to­rale. Pour ceux et celles qui le sont, la créa­tion du Parti Québécois repré­sente une réelle oppor­tu­nité.

  1. D’hier à aujourd’hui

Que reste-t-il de cette expé­rience aujourd’hui ? Est-il pos­sible en 2015 d’affirmer un nou­veau projet socia­liste et indé­pen­dan­tiste et de construire une orga­ni­sa­tion enra­ci­née dans les luttes et les mou­ve­ments popu­laires ? Commençons par quelques constats banals. Le néo­na­tio­na­lisme, en l’occurrence celui du PQ, a été sévè­re­ment vaincu par l’élite cana­dienne et l’État fédé­ral, d’où un rap­port de forces très favo­rable à ces der­niers. La socio­lo­gie du Québec a éga­le­ment bien changé. Une réelle bour­geoi­sie qué­bé­coise a pris sa place. Les classes popu­laires et moyennes se sont frag­men­tées. Le rap­port à la nation, à l’État, au ter­ri­toire et à la société a été bou­le­versé. Bref, entre la ques­tion natio­nale en 1963 et la ques­tion natio­nale de 2015, il y a un grand écart.

Une ques­tion non réso­lue

Il serait cepen­dant périlleux de penser que la ques­tion natio­nale est liqui­dée. En effet, la réa­lité du Canada, pour ne pas dire la lutte des classes, reste construite sur l’oppression natio­nale des peuples qué­bé­cois et autoch­tones. Certes, le Québec n’est pas une simple « colo­nie » du Canada (contrai­re­ment à la rela­tion car­ré­ment colo­niale qui enferme les Premiers peuples, par exemple). Pour autant, le nouvel « axe » du capi­ta­lisme cana­dien se déplace vers l’ouest et le nord, donc au détri­ment du Québec, des pro­vinces mari­times et du sud-ouest et de l’est de l’Ontario. On pour­rait dire que tout cela a plutôt à voir avec le déve­lop­pe­ment inégal du capi­ta­lisme, mais en réa­lité, ce déve­lop­pe­ment est construit sur les luttes poli­tiques et la struc­ture de l’État. Par ailleurs, sous l’égide du Parti conser­va­teur (au pou­voir depuis 2006), l’État fédé­ral est en train de liqui­der l’héritage des réformes des années 1960 qui visaient à assu­rer le carac­tère bilingue et bina­tio­nal du Canada, au détri­ment donc de la popu­la­tion qué­bé­coise (et des mino­ri­tés fran­co­phones dans le reste du Canada). Cette évo­lu­tion va de pair avec l’affaiblissement du poids poli­tique du Québec dans l’État, le sys­tème poli­tique et les ins­ti­tu­tions du Canada. Aussi, ce n’est pas un hasard si la ques­tion natio­nale qué­bé­coise est tou­jours dans le décor : elle n’a tout sim­ple­ment pas été réso­lue ! Elle fait du sur-place devant l’incapacité du néo­na­tio­na­lisme à mener la lutte de manière cohé­rente, mais elle fait tou­jours partie de l’imaginaire popu­laire comme un outil de l’utopie de l’émancipation.

L’héritage contesté

Revenons briè­ve­ment au PSQ. Plusieurs socia­listes croyaient à l’époque que le mou­ve­ment popu­laire qué­bé­cois pour­rait, avec une cer­taine soli­da­rité venant du Canada dit anglais, mettre en échec l’oppression natio­nale. On pen­sait que la lutte pour l’égalité pou­vait se faire à l’intérieur du cadre poli­tique cana­dien. La rup­ture qui s’opère dans les années 1960 porte pré­ci­sé­ment sur cette ques­tion : on finit par com­prendre que ce cadre est un pro­blème et non une solu­tion, et qu’il faut entre­prendre une bataille com­plexe pour « décons­truire » l’État cana­dien, ce qui va bien au-delà de petites réformes plutôt sym­bo­liques. Alors là sur­vient une deuxième ques­tion : com­ment pro­cé­der à cette « décons­truc­tion » ? Le PSQ (et avant lui le Parti com­mu­niste et des ten­dances de gauche de la social-démo­cra­tie) pro­po­sait de refon­der cet État, de le réin­ven­ter en quelque sorte, sur la base d’une redis­tri­bu­tion radi­cale du pou­voir. De cette façon, les deux peuples (on ne parle pas encore des Premiers peuples!) pour­raient se récon­ci­lier, éven­tuel­le­ment s’associer dans une nou­velle struc­ture, comme deux « États asso­ciés ». Cette idée s’est retrou­vée au cœur du projet du PSQ qui, cepen­dant, à la fin de son par­cours, a fini par admettre l’éventualité de l’indépendance du Québec, non pas comme un projet idéal, mais comme un « der­nier recours ». En fin de compte, l’échec de ce rêve a déclen­ché la fin du PSQ. Plus tard, l’approche indé­pen­dan­tiste-socia­liste est demeu­rée pré­do­mi­nante dans la gauche qué­bé­coise, et ce, jusqu’à aujourd’hui (après le court inter­mède durant lequel se sont impo­sés à la fin des années 1970 des cou­rants dits « mar­xistes-léni­nistes »). Dans cette optique, l’émancipation natio­nale et l’émancipation sociale vont de pair et cela se fera, dans des moda­li­tés à déter­mi­ner, dans le cadre d’un projet répu­bli­cain, indé­pen­dan­tiste et alter­mon­dia­liste. D’emblée, ce projet s’est démar­qué de celui ébau­ché par le PQ d’une « sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion », ce qui vou­lait dire l’acceptation de l’État cana­dien comme « asso­cié », au lieu de consi­dé­rer la rup­ture comme néces­saire pour refon­der le Québec (et même éven­tuel­le­ment le Canada).

Revoir les enjeux

Si sur le plan des prin­cipes, cette posi­tion reste impec­cable, on peut se ques­tion­ner sur ses moda­li­tés. Premier fac­teur, sous l’égide de la « glo­ba­li­sa­tion » du capi­tal, la bour­geoi­sie pro­vin­ciale du Québec a trouvé sa place dans le cir­cuit du capi­ta­lisme cana­dien, nord-amé­ri­cain et mon­dial. Le « Québec inc. » (mis à part cer­taines indi­vi­dua­li­tés) s’est rallié à la struc­ture de l’État cana­dien. Par ailleurs, la restruc­tu­ra­tion du capi­ta­lisme entraîne, comme par­tout dans le monde, une aggra­va­tion des inéga­li­tés et des frac­tures sociales, ce qui désar­çonne les mou­ve­ments popu­laires tant au Québec qu’au Canada. L’État cana­dien est par ailleurs bien en contrôle de ces tur­bu­lences et cette sta­bi­lité rela­tive va au-delà des cli­vages entre les diverses fac­tions poli­tiques agis­sant pour le compte des élites, tant les néo­con­ser­va­teurs que les néo­li­bé­raux de diverses allé­geances.

Deuxième fac­teur, la com­po­si­tion des classes popu­laires a changé de manière impor­tante avec l’immigration. Les immi­grant-es, majo­ri­tai­re­ment loca­li­sés dans les couches popu­laires et moyennes, ne per­çoivent pas de la même manière la ques­tion de l’émancipation natio­nale. Ils sont sou­vent coin­cés dans une struc­ture éco­no­mique, poli­tique et lin­guis­tique qui les défa­vo­rise et les éloigne du camp popu­laire qué­bé­cois. On pour­rait ajou­ter à cela les impacts de la décom­po­si­tion du col­lec­tif pro­lé­ta­rien en une myriade d’identités mar­quées par la pré­ca­rité, les cli­vages régio­naux, de sexe, géné­ra­tion­nels, où se défi­nissent toutes sortes d’« iden­ti­tés » qui semblent dis­per­ser les couches popu­laires. Troisième et der­nier fac­teur, l’impérialisme amé­ri­cain, tou­jours puis­sant même s’il est en déclin rela­tif, tient à tout prix à pré­ser­ver son « péri­mètre » nord-amé­ri­cain. Certes, l’impérialisme amé­ri­cain n’a jamais été sym­pa­thique à la cause qué­bé­coise, mais aujourd’hui, il s’aligne pour être tota­le­ment into­lé­rant devant un projet de rup­ture du Canada.

Ces élé­ments n’annihilent pas les pro­ces­sus « fon­da­men­taux » et les causes « pri­mor­diales », mais ils modi­fient l’alignement des forces dans le cadre des confron­ta­tions actuelles et à venir. Pour ceux et celles qui se battent pour l’émancipation sociale et natio­nale, cette nou­velle confi­gu­ra­tion du pou­voir impose de repen­ser aux stra­té­gies. Ainsi, le projet his­to­rique du PQ est en phase ter­mi­nale (même si l’agonie peut per­du­rer pen­dant des années). Une alliance comme l’avait pensé le projet « socia­lisme et indé­pen­dance » de l’époque n’est donc plus à l’ordre du jour. Conséquemment, une autre alliance est néces­saire pour refon­der le projet de la sou­ve­rai­neté natio­nale sur une sou­ve­rai­neté popu­laire, construite par et avec tous les peuples qui habitent le ter­ri­toire qué­bé­cois, à com­men­cer par les Premiers peuples. À l’alliance ver­ti­cale entre dominé-es et domi­nants que l’on pen­sait anté­rieu­re­ment doit se sub­sti­tuer une alliance hori­zon­tale entre dominé-es. L’indépendance du Québec, en d’autres mots, ne peut plus être le projet d’une seule nation.

Autre bifur­ca­tion à envi­sa­ger, la « ques­tion qué­bé­coise » ne peut trou­ver de réso­lu­tion sans cher­cher en même temps à abor­der la « ques­tion cana­dienne ». Il est certes idéa­liste de penser, comme le PSQ à l’époque, que les couches popu­laires et moyennes du Canada dit anglais vont sou­dai­ne­ment se mettre à appuyer les reven­di­ca­tions qué­bé­coises. Cependant, si ce rêve doit être mis de côté, du moins à court terme, il reste à déve­lop­per des soli­da­ri­tés concrètes de peuple à peuple, à construire peu à peu des pas­se­relles éta­blies sur des luttes com­munes. On peut par exemple penser aux grands com­bats éco­lo­gistes qui se pro­filent devant nous, et qui ne connaissent pas de fron­tières. En déve­lop­pant des stra­té­gies com­munes, on ne trou­vera pas auto­ma­ti­que­ment le chemin pour refon­der la struc­ture poli­tique pré­va­lant sur ce qui est pré­sen­te­ment le ter­ri­toire du Canada, mais on pourra éviter, ou au moins amoin­drir, les pré­ju­gés, voire l’hostilité qui pré­vaut au niveau popu­laire contre les reven­di­ca­tions et les luttes au Québec. Autrement dit, l’avancement des causes de l’émancipation ne peut se faire stric­te­ment au Québec ; il faut élar­gir le « front » et décloi­son­ner les mou­ve­ments popu­laires du Québec et du Canada.

Repères chro­no­lo­giques

Année

Contexte Événements mar­quants pour le PSQ
1932 Fondation du Commonwealth Co-ope­ra­tion Federation (CCF)/Parti social-démo­cra­tique du Canada (PSDC)
1937 Fondation de la Fédération pro­vin­ciale des tra­vailleurs du Québec (FPTQ)
1952 Fondation de la Fédération des unions indus­trielles du Québec (FUIQ)
1957 Fusion de la FPTQ et de la FUIQ dans la Fédération des tra­vailleurs du Québec (FTQ)
1960 Fondation du RIN
1961 Création du NPD Dissidences sur la ques­tion natio­nale au sein de la branche du NPD au Québec
1962 Tentatives d’implantation du NPD au Québec Création du « Caucus de la gauche natio­nale » au sein du NPD
1963 Deuxième congrès du NPD fédé­ral

Congrès du NPD-Québec

Fondation de la revue Parti pris

Actions du Front de libé­ra­tion du Québec (FLQ)

Création du PSQ

Colloque d’orientation

1964 Multiples débats sur la ques­tion natio­nale

Confrontations avec le NPD et les cen­trales syn­di­cales au Québec

1965 Manifeste du Mouvement de libé­ra­tion popu­laire (MLP)

Parution du jour­nal du PSQ, « La gauche »

Création du « Comité de coor­di­na­tion des mou­ve­ments de gauche »

1966 Intégration des mili­tants du MLP dans le PSQ Deuxième congrès

Participation aux élec­tions géné­rales au Québec

1967 Fondation du Mouvement sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion Troisième congrès

Expulsion de la Jeunesse socia­liste du Québec

1968 Fondation du PQ

Fin de publi­ca­tion de Parti pris

Dissolution du PSQ

Notes

[1] Le PCC, en pleine déca­dence au début des années 1960, dis­po­sait encore d’une base syn­di­cale qu’il a perdu gra­duel­le­ment au tra­vers des crises de l’URSS et de ses satel­lites, notam­ment en Hongrie (1956) et plus tard en Tchécoslovaquie (1968). Les groupes se récla­mant de la 4ième Internationale regrou­paient quelques dizaines de par­ti­sans, sur­tout dans les mou­ve­ments étu­diants et anti-impé­ria­listes.

[2] Paradoxalement, le seul élu fédé­ral de gauche dans l’histoire du Québec a été le com­mu­niste Fred Rose (en 1943 et 1945) sous la ban­nière du Parti ouvrier pro­gres­siste. Il a été élu dans un comté mont­réa­lais qui comp­tait un grand nombre de tra­vailleurs immi­grés.

[3] Roch Denis, Luttes de classes et ques­tion natio­nale au Québec (1948-1968), 1979.

[4] Voir le Manifeste de l’ASIQ publié dans Les grands textes indé­pen­dan­tistes 1774-1992, sous la direc­tion d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[5] Intellectuel de renom lié au Parti com­mu­niste, Ryerson était éga­le­ment his­to­rien. Sa relec­ture de l’histoire du Canada l’a mené à com­prendre l’importance dans la genèse de l’État cana­dien du dis­po­si­tif de domi­na­tion mis en place contre le peuple du Québec. Il a quitté le PCC en 1968 à la suite de l’invasion sovié­tique de la Tchécoslovaquie.

[6] NPD, Le fédé­ra­lisme coopé­ra­tif, congrès de fon­da­tion, 4 août 1961.

[7] Cité par Roch Denis, op.cit.

[8] Comité pro­vin­cial du nou­veau parti, « Mémoire de la com­mis­sion sur « les rela­tions fédé­rales pro­vin­ciales » du Nouveau Parti au Québec, juin 1961.

[9] Roch Denis, op.cit.

[10] Cité par Rhéal Séguin, Le Parti socia­liste du Québec (1958-1978), mémoire de maî­trise en science poli­tique, UQAM, mai 1982.

[11] Cité par Rhéal Séguin, « Pour la for­ma­tion d’un NPD uni au Québec », docu­ment non signé et non daté (automne 1961).

[12] NPD-Q, « Document B-1 », Congrès d’orientation, 29 et 30 juin 1963.

[13] R. Denis, op.cit. À l’échelle de tout le Québec, le NPD ne récolte que 4 % des voix.

[14] Lors de cette élec­tion, le NPD a obtenu près de 18 % des suf­frages (plus du double que ce que rece­vait le CCF lors des élec­tions anté­rieures). Dix-neuf dépu­tés du NPD sont élus en Ontario, en Colombie-Britannique et au Manitoba. Fait à noter, les voix don­nées au NPD per­mettent au Parti pro­gres­siste-conser­va­teur d’être élu contre le Parti libé­ral, mais sans la majo­rité des dépu­tés à la Chambre des com­munes.

[15] Quelques can­di­dats, notam­ment le syn­di­ca­liste Fernand Daoust (can­di­dat dans Maisonneuve), enre­gistrent des appuis plus impor­tants, au-dessus de 15%.

[16] Dofny, Jacques ; Rioux, Marcel, « Les classes sociales au Canada fran­çais », Revue fran­çaise de socio­lo­gie, Paris, vol. III, no 3, juillet-sep­tembre 1962.

[17] Créée en 1957, l’Alliance lau­ren­tienne s’inscrit car­ré­ment à droite. Elle perd peu à peu ses jeunes élé­ments comme André D’Allemagne qui sera un des cofon­da­teurs du RIN en 1960.

[18] Il n’y a pas de date offi­cielle pour la fon­da­tion du FLQ qui naît en fin de compte d’initiatives décen­tra­li­sées de divers petits groupes. Le FLQ est un label plutôt que le nom d’une orga­ni­sa­tion.

[19] Conseil du tra­vail de Montréal de la FTQ, Résolution sur la confé­dé­ra­tion, 1963. Cité par R. Séguin, op.cit.

[20] Cité par Denis Monière, Le déve­lop­pe­ment des idéo­lo­gies au Québec des ori­gines à nos jours (1977), repu­blié par les Classiques des sciences sociales.

[21] Chamberland, Paul, « De la dam­na­tion à la liberté », Parti pris, vol. 1, nos 9-10-11, été 1964.

[22] Monique Perron-Blanchette, « Un essai de socia­lisme au Québec : le PSQ », Mémoire de maî­trise pré­senté au dépar­te­ment d’histoire de l’Université de Sherbrooke, juin 1978.

[23] Émile Boudreau, Proposition d’orientation du Parti, Congrès d’orientation, NPD-Québec, 29 juin 1963, Cité par Rhéal Séguin, op.cit.

[24] Cité par Rhéal Séguin.

[25] Jean-Claude Lebel, « Pourquoi un parti indé­pen­dant du NPD ? Pour que les Québécois cessent de bouder le socia­lisme », Le Peuple (jour­nal du PSQ), vol. 1, no 1, sep­tembre 1963.

[26] Cité par Perron-Blanchette, op.cit.

[27] « Charte des droits de l’homme pour l’État libre du Québec », congrès du PSQ de 1963, cité par Perron-Blanchette.

[28] Parti pris, « Manifeste 1964-1965 », vol. 2, no 1, sep­tembre 1964.

[29] Idem.

[30] Ferretti quit­tera peu après le RIN pour fonder le Front de libé­ra­tion popu­laire (FLP).

[31] FLQ, Message à la nation, 1963, repro­duit dans Les grands textes indé­pen­dan­tistes 1774-1992, sous la direc­tion d’Andrée Ferretti et Gaston Miron, Typo, 2004.

[32] Pierre Vallières, Pour un Québec libre, Révolution qué­bé­coise, numéro 8, volume 1, avril 1965.

[33] Pierre Vallières, « Le Parti socia­liste au Québec », Cité libre, jan­vier 1964.

[34] « Procès-verbal de la réunion des membres du PSQ », février 1965. Cité par R. Séguin.

[35] MLP, « Manifeste 1965-1966 », Parti pris, volume 4, nuro1, sep­tembre-octobre 1966. Reproduit dans Parti pris, une antho­lo­gie, textes choi­sis et pré­sen­tés par Jacques Pelletier, Lux Éditeur, 2013.

[36] Dont Jean-Marie Bédard (le pré­sident du PSQ) dans Jeanne-Mance et l’ancien com­mu­niste Henri Gagnon dans Maisonneuve.

[37] PSQ, com­mu­ni­qué de presse, 9 mai 1966, cité par R. Séguin, op.cit.

[38] Texte adopté par le deuxième congrès du PSQ, cité par R. Denis, op.cit.

[39] Plusieurs membres des JSQ se join­dront à divers mou­ve­ments radi­caux qui appa­raissent dans les années sub­sé­quentes dont le Comité indé­pen­dance-socia­lisme, le Front de libé­ra­tion popu­laire et même le FLQ.

[40] Pierre Maheu, « Pour un parti des tra­vailleurs qué­bé­cois », Parti pris, volume 3, numéro 9, avril 1966, cité dans Parti pris, une antho­lo­gie. Opta. cit.

[41] Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Luc Racine, Parti pris, vol. 5, n° 8, été 1968.

[42] Jean-Marc Piotte, « Lettre à une mili­tante », Parti pris, vol. 5, nos 8-9, été 1968.

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