Le parlementarisme, maladie chronique de la social-démocratie

Relire Parliamentary Socialism de Ralph Miliband

Par Mis en ligne le 08 janvier 2012

Il y a cin­quante ans, Ralph Miliband publiait Parliamentary Socialism[1]. Cette étude majeure du Parti tra­vailliste bri­tan­nique dans l’après-guerre a influencé deux géné­ra­tions d’étudiants et de mili­tants de gauche en Grande-Bretagne. Miliband a ins­piré la « New Left » dans les années 60 et 70, c’est-à-dire une gauche de trans­for­ma­tion sociale, libé­rée des pesan­teurs du par­le­men­ta­risme tant décrié par Miliband.

Né à Bruxelles dans une famille juive d’origine polo­naise, Ralph Miliband a connu l’exil de Bruxelles à Londres[2]. Fuyant la menace nazie, les Miliband père et fils quittent Bruxelles en 1940 et gagnent la Grande-Bretagne. Il a 16 ans à peine. En 1941, Ralph entre­prend une licence à la London School of Economics. En 1949, il est chargé de cours en science poli­tique à la LSE. Il y ensei­gnera jusque 1972. En 1951, il adhère au Parti tra­vailliste qu’il quit­tera ensuite. Il épouse Marion Kozak en 1961. La même année, il publie Parliamentary Socialism, qui sera suivi de six autres ouvrages[3]. Il était le père de deux diri­geants actuels du Parti tra­vailliste : Ed (né en 1969), ancien ministre et pré­sen­te­ment leader du parti et David (né en 1965), plu­sieurs fois ministre dans les gou­ver­ne­ments Blair et Brown.

Actualité de Parliamentary Socialism

Ralph Miliband, a été avec Edward Thompson, Eric Hobsbawm et Perry Anderson, l’une des plus grandes figures de la gauche mar­xiste bri­tan­nique de l’après-guerre. Critique inlas­sable du Parti tra­vailliste bri­tan­nique, il fus­ti­gea, sa vie durant, la pra­tique par­le­men­ta­riste de ce parti. Ironie de l’histoire, ce sont ses deux fils, Ed et David, qui se sont dis­pu­tés le lea­der­ship du Parti tra­vailliste, en 2010, après un duel pré­senté comme « fra­tri­cide ». Un gouffre poli­tique sépare Miliband père – mar­xiste – et ses deux fils – des sociaux-démo­crates modé­rés[4].

Ses lec­teurs et com­men­ta­teurs – y com­pris ceux qui ne par­ta­gèrent pas ses choix poli­tiques – recon­naissent que Ralph Miliband a réussi à conci­lier « ce qu’il y a de meilleur dans la tra­di­tion de la gauche aca­dé­mique et dans la gauche révo­lu­tion­naire »[5]. C’est à ce titre que les ouvrages de Miliband méritent d’être lus aujourd’hui. Ces livres demeurent plus que jamais d’actualité au moment où nos socié­tés capi­ta­listes s’enfoncent dans des crises sys­té­miques de plus en plus bru­tales et inex­tri­cables.

La thèse prin­ci­pale de Parliamentary Socialism est aussi claire que puis­sante : de tout temps, l’action du Parti tra­vailliste a tendu à conso­li­der le sys­tème capi­ta­liste. Réceptacle des mécon­ten­te­ments popu­laires à l’encontre du capi­ta­lisme, le tra­vaillisme et son bras syn­di­cal ont désa­morcé toute révolte géné­rale à son égard. En dépit de rébel­lions pério­diques contre la direc­tion droi­tière du parti, l’aile gauche tra­vailliste a en réa­lité conti­nuel­le­ment par­tagé la pra­tique réfor­miste de la majo­rité. Rédigé en 1917 par Sidney Webb et adopté par le parti en 1918, l’article 4 de la Charte du Parti tra­vailliste (Clause IV) pré­co­ni­sait la « socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et d’échange »[6] ; cela jusqu’à sa réécri­ture en 1995 à l’instigation de Tony Blair[7]. En d’autres termes, le Parti tra­vailliste était jusqu’en 1995 offi­ciel­le­ment engagé dans une lutte visant à ren­ver­ser le capi­ta­lisme (ou, à tout le moins, à res­treindre l’emprise des acti­vi­tés capi­ta­listes dans nos socié­tés).

Miliband estime que cette ambi­tion révo­lu­tion­naire n’a jamais été mise en pra­tique. Selon lui, l’action du Parti tra­vailliste a tou­jours reposé sur un socle idéo­lo­gique qu’il nomme « labou­rism » (tra­vaillisme). En vertu de cette idéo­lo­gie, le Parti tra­vailliste accom­plit des réformes sociales à l’intérieur du sys­tème capi­ta­liste, mais n’a aucune inten­tion de le dépas­ser. Dès la pre­mière page de Parliamentary Socialism, Ralph Miliband diag­nos­tique la nature de la « mala­die » tra­vailliste :

« Of poli­ti­cal par­ties clai­ming socia­lism to be their aim, the Labour Party has always been one of the most dog­ma­tic – not about socia­lism, but about the par­lia­men­tary system. Empirical and flexible about all else, its lea­ders have always made devo­tion to that system, their fixed point of refe­rence and the condi­tio­ning factor of their poli­ti­cal beha­viour. This is not simply to say that the Labour Party has never been a party of revo­lu­tion : such par­ties have nor­mally been quite willing to use the oppor­tu­ni­ties the par­lia­men­tary system offe­red as one means of fur­the­ring their aims. It is rather that the lea­ders of the Labour Party have always rejec­ted any kind of poli­ti­cal action (such as indus­trial action for poli­ti­cal pur­poses) which fell, or which appea­red to them to fall, out­side the fra­me­work and conven­tions of the par­lia­men­tary system. The Labour Party has not only been a par­lia­men­tary party ; it has been a party deeply imbued with par­lia­men­ta­rism. »[8]

Le sys­tème capi­ta­liste légi­timé

La démons­tra­tion est, dans une cer­taine mesure, sem­blable à une étude du Parti com­mu­niste fran­çais des années 80[9]. Georges Lavau avait établi le même constat para­doxal en ce qui concerne le PCF : en cana­li­sant la masse des mécon­tents dans un espace légi­time d’opposition (la démo­cra­tie par­le­men­taire) au sein d’une société par­cou­rue par de pro­fonds cli­vages poli­tiques et éco­no­miques, le PCF aurait his­to­ri­que­ment fait le jeu de l’intégration poli­tique au sein de ce sys­tème. Par consé­quent, il aurait invo­lon­tai­re­ment œuvré à son ren­for­ce­ment. Du même coup, le PCF ne ferait que rem­plir le rôle de porte-parole des classes popu­laires – une « fonc­tion tri­bu­ni­tienne » – selon l’expression de Lavau. Cette fonc­tion de repré­sen­ta­tion-inté­gra­tion des classes domi­nées aurait barré la route à l’objectif déclaré du PCF : ren­ver­ser le sys­tème capi­ta­liste. Loin d’en être un ennemi effec­tif, le PCF n’aurait été qu’un rouage dans l’organisation capi­ta­liste de la société fran­çaise. La com­pa­rai­son entre le Parti tra­vailliste bri­tan­nique et le PCF s’arrête là. Nous avons deux partis avec une his­toire et une tra­jec­toire tota­le­ment dif­fé­rentes. Le pre­mier est né de plein pied dans la démo­cra­tie par­le­men­taire qu’il a tota­le­ment accep­tée. Miliband le recon­naît dans son ouvrage[10]. Le second a réel­le­ment connu une genèse et un par­cours révo­lu­tion­naire, condi­tion sine qua non pour conqué­rir, en France, les bases d’une large repré­sen­ta­tion ouvrière.

L’ouvrage de Ralph Miliband regorge d’informations qui illus­trent les ten­dances conser­va­trices au sein des bureau­cra­ties tra­vailliste et syn­di­cale. L’auteur est cepen­dant moins convain­cant quand il s’agit d’expliquer ce qui a donné nais­sance à, et légi­timé le « labou­rism ». Il explique avant tout celui-ci par les erre­ments idéo­lo­giques des diri­geants tra­vaillistes. Miliband défi­nit en effet le « labou­rism » comme une croyance abso­lue dans le par­le­men­ta­risme et le réfor­misme ; un mode de pensée qu’il estime très pro­fon­dé­ment ancré au sein du Parti tra­vailliste et de la classe ouvrière bri­tan­nique. Selon Miliband, la gauche tra­vailliste doit mener une lutte idéo­lo­gique afin de remettre en cause cet atta­che­ment vis­cé­ral au par­le­men­ta­risme. Cette expli­ca­tion idéelle ne convainc pas car elle ne pose, ni ne répond à la ques­tion sui­vante : d’où vient cette croyance ? Comment est-elle appa­rue, puis com­ment s’est-elle trans­for­mée en doxa au sein de l’appareil tra­vailliste ? Une lec­ture maté­ria­liste de la situa­tion – c’est-à-dire mar­xiste – pour­rait s’interroger sur la fonc­tion du syn­di­ca­lisme au sein des socié­tés capi­ta­listes. Dans ce type de socié­tés, les syn­di­cats rem­plissent un rôle de média­teur entre les forces du Capital et du Travail. Les syn­di­cats cana­lisent et limitent le pou­voir du Capital, mais ils tendent éga­le­ment à légi­ti­mer aux yeux de la classe ouvrière les ins­ti­tu­tions et les poli­tiques du Capital. Historiquement, le Parti tra­vailliste est le pro­duit de cette bureau­cra­tie syn­di­cale et de cette démarche de com­pro­mis avec le Capital. Autrement dit, le Parti tra­vailliste est le bras poli­tique du syn­di­ca­lisme ; une orga­ni­sa­tion qui tente de réa­li­ser ses objec­tifs poli­tiques à tra­vers les rouages de l’État. Le « labou­rism » a ainsi un fon­de­ment struc­tu­rel. Comme l’État est pour une large part struc­tu­rel­le­ment inter­dé­pen­dant avec le Capital, les trans­for­ma­tions opé­rées au sein de l’État ne pour­ront jamais remettre en cause le capi­ta­lisme. C’est pour cette raison que Lénine a décrit le Parti tra­vailliste comme un « parti ouvrier capi­ta­liste ». Bien que sou­tenu par un élec­to­rat et des adhé­rents majo­ri­tai­re­ment ouvriers, le Parti tra­vailliste, organe poli­tique du syn­di­ca­lisme, est lui-même pri­son­nier de ce rôle de média­teur entre les inté­rêts du Capital et ceux du Travail. Le Parti en vient à regar­der les luttes de classe comme des conflits qui doivent être négo­ciés et désa­mor­cés à partir de l’action éta­tique. En période d’expansion du Capital, il répond à ces ten­sions en met­tant en œuvre des réformes qui amé­liorent le quo­ti­dien de la classe ouvrière[11]. En période de réces­sion éco­no­mique, le Parti tra­vailliste refuse le conflit avec le Capital. Prisonnier de son credo « labou­riste », il ne fait rien ou fait peu pour le béné­fice de la classe ouvrière. Dans cer­taines situa­tions, il fait même payer la crise capi­ta­liste à la classe ouvrière comme le rap­pelle à plu­sieurs reprises Ralph Miliband. Ainsi, si le Parti tra­vailliste a un inté­rêt poli­tique évident à inflé­chir la domi­na­tion du Capital, il n’a jamais ni l’intention, ni les moyens de ren­ver­ser le capi­ta­lisme[12]. Le Parti tra­vailliste est une ins­ti­tu­tion réfor­miste et conser­va­trice dans le sens où il ne se donne jamais les moyens de com­battre en pro­fon­deur l’emprise du Capital. Davantage, ce parti s’oppose sans rete­nue à toute force poli­tique de gauche qui entend remettre en cause le com­pro­mis « labou­riste ». Ceci explique la pro­pen­sion de la social-démo­cra­tie à pro­mettre des réformes éco­no­miques radi­cales dans l’opposition, qui ne sont jamais réa­li­sées quand le parti est au pou­voir. On ne peut donc com­prendre les fon­de­ments du par­le­men­ta­risme tra­vailliste, si on s’abstient d’objectiver le rôle de média­teur que rem­plit le parti entre les inté­rêts du Capital et du Travail.

Légalisme et conser­va­tisme

Le par­le­men­ta­risme, mala­die chro­nique de la social-démo­cra­tie bri­tan­nique, exclut par prin­cipe toute action en dehors du péri­mètre sacré de Westminster. De fait, le Parti tra­vailliste renâcle à sou­te­nir les acti­vi­tés extra-par­le­men­taires les plus com­munes et légales, tel la grève. Ed Miliband, le nou­veau leader du Parti tra­vailliste, ins­crit son action dans la tra­di­tion par­le­men­ta­riste de son parti. Il s’est opposé publi­que­ment aux gré­vistes du sec­teur public en novembre 2011. Il s’agissait pour­tant de la grève la plus suivie dans la fonc­tion publique depuis trente ans. Les gré­vistes pro­tes­taient contre une réforme des retraites du gou­ver­ne­ment libé­ral-conser­va­teur : les sala­riés de la fonc­tion publique devront aug­men­ter de 50 % leur contri­bu­tion, mais tou­che­ront en retour une retraite infé­rieure (basée sur la moyenne des salaires et non sur les der­nières années). En outre, l’âge de la retraite va être repoussé à 65 ans pour tous en 2018, puis 66 ans en 2020, puis 68 ans d’ici une tren­taine d’années. Après neuf mois de négo­cia­tions infruc­tueuses pen­dant les­quels le gou­ver­ne­ment s’est montré inflexible, les syn­di­cats ont appelé à la grève. Dans le contexte de poli­tiques d’austérité et de coupes bud­gé­taires dans les ser­vices publics, la colère est à son comble dans le pays. L’Office for Budget Responsibility a annoncé que 710 000 sala­riés du sec­teur public vont perdre leur emploi d’ici 2017[13]. Dans un son­dage réa­lisé par la BBC, 61 % des Britanniques déclarent sou­te­nir les gré­vistes[14]. Pourtant, dans plu­sieurs entre­tiens à la BBC, le leader tra­vailliste a déclaré qu’il ne sou­te­nait pas la grève : « Ce qui m’intéresse, c’est d’éviter la grève. Les grèves sont le signe d’un échec. Nous devons les éviter » (« I’m inter­es­ted in avoi­ding the strikes. Strikes are a sign of fai­lure. We’ve got to avoid them »)[15].

Ralph Miliband montre éga­le­ment que le par­le­men­ta­risme conduit à une approche léga­liste de l’action poli­tique. Celle-ci res­pecte scru­pu­leu­se­ment les règles consti­tu­tion­nelles et pro­to­co­laires, fussent-elles réac­tion­naires[16] : sou­tien défé­rent à la monar­chie, à l’invasion état­su­nienne au Vietnam, à l’intervention bri­tan­nique aux Malouines (déci­dée par Margaret Thatcher), plus récem­ment, à la guerre en Irak aux côtés de George W. Bush ou encore sui­visme atlan­tiste. Miliband rap­pelle la « scan­da­leuse » poli­tique de non-inter­ven­tion en Espagne pen­dant les dix-huit pre­miers mois de la Guerre civile[17]. Le Parti tra­vailliste n’a jamais apporté son sou­tien à aucune forme d’action extra-par­le­men­taire (actes de déso­béis­sance civile, mou­ve­ments sociaux) depuis sa créa­tion.

Une étude consa­crée au Parti socia­liste en France a montré que l’adoption de ce « par­le­men­ta­risme ata­vique » n’était pas une fata­lité pour la social-démo­cra­tie[18]. Pour Alain Bergounioux et Gérard Grunberg (les deux auteurs long­temps proches de Michel Rocard), le socia­lisme fran­çais pré­sente une double excep­tion­na­lité : la République et le suf­frage uni­ver­sel ont pré­cédé l’apparition du socia­lisme. Le socia­lisme fran­çais est certes répu­bli­cain, mais il est se veut l’aile cri­tique et exi­geante du régime répu­bli­cain. Pour les socia­listes fran­çais, cette République sera sociale ou ne sera pas. Outre le lien avec la tra­di­tion répu­bli­caine, le PS se dis­tingue de la social-démo­cra­tie clas­sique – tel le Parti tra­vailliste bri­tan­nique – dans le sens où il a été his­to­ri­que­ment un parti aux faibles effec­tifs, sans véri­table relais dans le monde syn­di­cal. Selon Bergounioux et Grunberg, cette double spé­ci­fi­cité du PS explique la dif­fi­culté de ce parti à s’assumer en tant que « parti de gou­ver­ne­ment ». Contrairement au Parti tra­vailliste, le PS a rempli à recu­lons et avec mau­vaise conscience la « fonc­tion par­le­men­ta­riste ». Jusqu’aux années 80, le PS a été davan­tage qu’un parti élec­to­ra­liste et réfor­miste. Également parti de pro­pa­gande et d’éducation, les ques­tions de doc­trine y ont long­temps tenu une large place.

Parlementarisme radieux et clô­ture du débat

« Cassandre socia­liste »[19] pour cer­tains, cri­tique infa­ti­gable de la social-démo­cra­tie pour d’autres, Ralph Miliband estima pour­tant que le Parti tra­vailliste pou­vait, dans cer­taines situa­tions, four­nir un cadre d’action pour des mili­tants socia­listes sin­cères. Miliband fut membre du parti pen­dant quelques années. Dans un ouvrage post­hume, il consi­déra qu’il conve­nait de ren­for­cer le cou­rant réfor­miste pour faire appli­quer des poli­tiques sociales-démo­crates[20]. Nous étions au milieu des années 90, à la fin d’une longue période de domi­na­tion conser­va­trice. Les idées et les poli­tiques néo­li­bé­rales étaient alors en recul, et aucune alter­na­tive de gauche radi­cale n’apparaissait. Ceci explique peut-être ce tardif et condi­tion­nel sou­tien apporté à la social-démo­cra­tie bri­tan­nique. Miliband décéda avant que le New Labour n’accède au pou­voir. Qu’aurait-il pensé d’un Parti tra­vailliste relooké qui copina avec Rupert Murdoch et la presse euro­phobe ; qui fabri­qua une guerre illé­gale aux côtés de G.W. Bush ; qui pri­va­tisa à tout crin ; qui laissa les inéga­li­tés entre les plus riches et les plus pauvres atteindre des som­mets inéga­lés ; qui théo­risa la fin de la lutte des classes ; qui sou­tint le déve­lop­pe­ment d’un capi­ta­lisme finan­cier sans fron­tières ? On peut aisé­ment le devi­ner.

Force est de consta­ter que le révi­sion­nisme de la « troi­sième voie » a mis un terme au débat por­tant sur le par­le­men­ta­risme tra­vailliste. Avec la réécri­ture de la Clause IV de la charte du parti en 1995 et avec l’adoption d’un dis­cours agres­si­ve­ment pro-busi­ness, pro-capi­ta­liste et anti-syn­di­cats, le New Labour de Tony Blair et de Gordon Brown n’a fait que mettre le dis­cours en accord avec la pra­tique. Dénoncer l’opportunisme ou la dérive droi­tière du Parti tra­vailliste n’a donc plus grand sens aujourd’hui, car ses diri­geants reven­diquent de manière décom­plexée le recen­trage opéré depuis quinze ans. Plus per­sonne dans ce parti n’essaye de faire croire que le Parti tra­vailliste est un parti réel­le­ment « socia­liste » qui a pour ambi­tion de mettre en œuvre des poli­tiques authen­ti­que­ment « socia­listes ». Le débat engagé par Ralph Miliband il y a cin­quante ans est donc clos. Cela n’enlève rien à la per­ti­nence de son ana­lyse pour les années qui ont pré­cédé l’avènement du New Labour.

Philippe Marlière est pro­fes­seur de science poli­tique à University College London.

Ce texte est la ver­sion rema­niée d’une com­mu­ni­ca­tion orale au col­loque « Ralph Miliband et le socia­lisme par­le­men­taire » à l’occasion du 50e anni­ver­saire de la paru­tion de Parliamentary Socialism, Institut Liebman, Université Libre de Bruxelles, Bruxelles, 2 décembre 2011.

Contact : p.​marliere@​ucl.​ac.​uk [3].



[1] Ralph Miliband, Parliamentary socia­lism. A study in the poli­tics of Labour, Londres, Merlin Press, 1972 (2e éd. réim­pri­mée en 2009).

[2] Pour une étude bio­gra­phique de Ralph Miliband, voir Michael Newman, Ralph Miliband and the poli­tics of the New Left, Merlin Press, Londres, 2002.

[3] The state in capi­ta­list society, Merlin Press, Londres, 1969 ; Marxism and poli­tics, Merlin Press, Londres, 1977 ; Capitalist demo­cracy in Britain, Oxford University Press, Oxford, 1982 ; Class, power and state power, Verso, Londres, 1983 et Socialism for a scep­ti­cal age, Polity Press, Cambridge, 1994.

[4] Philippe Marlière, « Rupture géné­ra­tion­nelle dans la famille Miliband », Politique, revue de débats, novembre-décembre 2010, n° 67, http://​poli​tique​.eu​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e1245 [4].

[6] « To secure for the wor­kers by hand or by brain the full fruits of their indus­try and the most equi­table dis­tri­bu­tion the­reof that may be pos­sible upon the basis of the common owner­ship of the means of pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion and exchange, and the best obtai­nable system of popu­lar admi­nis­tra­tion and control of each indus­try or ser­vice ».

[7] « The Labour Party is a demo­cra­tic socia­list party. It believes that by the strength of our common endea­vour we achieve more than we achieve alone, so as to create for each of us the means to rea­lise our true poten­tial and for all of us a com­mu­nity in which power, wealth and oppor­tu­nity are in the hands of the many, not the few, where the rights we enjoy reflect the duties we owe, and where we live toge­ther, freely, in a spirit of soli­da­rity, tole­rance and res­pect ».

[8] Ralph Miliband, Parliamentary socia­lism, op. cit., p. 13.

[9] Georges Lavau, À quoi sert le Parti com­mu­niste fran­çais ?, Fayard, Paris, 1981.

[10] Ralph Miliband, Parliamentary socia­lism, op. cit., p. 13 : « By the time the Labour Representation Committee was formed in 1900, there were not many people in the Labour move­ment to contest the view that Labour’s grie­vances and demands could only find solu­tion through par­lia­men­tary action, and that the par­lia­men­tary method was ideally suited, not only to the achie­ve­ment of imme­diate gains by the wor­king-classes, but also to the socia­list recons­truc­tion of society ».

[11] Ralph Miliband in Parliamentary Socialism, op. cit., p. 376 : « […] The Labour Party remains, in prac­tice, what it has always been – a party of modest social reform in a capi­ta­list system within whose confines it is ever more firmly and by now irre­vo­ca­bly rooted. That system badly needs such a party, since it plays a major role in the mana­ge­ment of dis­content and helps to keep it within safe bounds […] ».

[12] Ralph Miliband in Parliamentary Socialism, op. cit., p. 373 : « This is not to say that reforms are no longer part of their agenda. They obviously are. But such reforms as these lea­ders may sup­port do not form part of any kind of coherent stra­tegy, desi­gned in howe­ver long a pers­pec­tive, to achieve the socia­list trans­for­ma­tion of British society. The lea­ders of the Labour Party have no such stra­tegy and, except for merely rhe­to­ri­cal pur­poses, want none of it. They may occa­sio­nally prat­tle on about socia­lism, but this, on any serious view of the matter, lacks all effec­tive mea­ning ».

[14] « Strike : BBC poll sug­gests strong sup­port », BBC web­site, 28 novembre 2011, http://​www​.bbc​.co​.uk/​n​e​w​s​/​u​k​-​1​5​9​10621 [7].

[15] Ed Miliband inter­viewé par Andrew Marr, BBC, 25 sep­tembre 2011, http://​news​.bbc​.co​.uk/​1​/​h​i​/​p​r​o​g​r​a​m​m​e​s​/​a​n​d​r​e​w​_​m​a​r​r​_​s​h​o​w​/​9​5​9​9​7​4​8.stm [8]. Ces propos tenus en sep­tembre 2011 ont été répé­tés mot pour mot deux mois plus tard, la veille même de la grève.

[16] John Saville, « Parliamentary Socialism revi­si­ted », The Socialist Register 1995, vol. 31, p. 225-238, http://​socia​lis​tre​gis​ter​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​s​r​v​/​a​r​t​i​c​l​e​/​v​i​e​w​/5659 [9].

[17] Rappelons que la SFIO de Léon Blum, alors Premier ministre du Front popu­laire, prôna éga­le­ment la non-inter­ven­tion et laissa la République tomber aux mains des troupes fran­quistes sans réagir.

[18] Alain Bergougnoux, Gérard Grunberg, Le Long Remords du pou­voir, le Parti socia­liste fran­çais, 1905-2005, Fayard, Paris, 2005 (1re éd. 1992).

[19] Susan Watkins, « A socia­list Cassandra », New Left Review, n° 19, jan­vier-février 2003, http://​www​.new​lef​tre​view​.org/​?​v​i​e​w​=2438 [10].

[20] Ralph Miliband, Socialism for a scep­ti­cal age, Polity Press, Oxford, 1994, p. 148.

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date :

06/01/2012 – 11:34

Philippe Marlière [11]


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[3] mailto:p.marliere@ucl.ac.u&#107 ;
[4] http://​poli​tique​.eu​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e1245
[5] http://​www​.mar​xists​.org/​a​r​c​h​i​v​e​/​h​a​l​l​a​s​/​w​o​r​k​s​/​1​9​9​0​/​0​1​/​m​i​l​i​b​a​n​d.htm
[6] http://​www​.news​ta​tes​man​.com/​b​l​o​g​s​/​t​h​e​-​s​t​a​g​g​e​r​s​/​2​0​1​1​/​1​1​/​p​u​b​l​i​c​-​s​e​c​t​o​r​-​l​o​s​t​-​2​0​1​7-400
[7] http://​www​.bbc​.co​.uk/​n​e​w​s​/​u​k​-​1​5​9​10621
[8] http://​news​.bbc​.co​.uk/​1​/​h​i​/​p​r​o​g​r​a​m​m​e​s​/​a​n​d​r​e​w​_​m​a​r​r​_​s​h​o​w​/​9​5​9​9​7​4​8.stm
[9] http://​socia​lis​tre​gis​ter​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​s​r​v​/​a​r​t​i​c​l​e​/​v​i​e​w​/5659
[10] http://​www​.new​lef​tre​view​.org/​?​v​i​e​w​=2438
[11] http://​www​.contre​temps​.eu/​a​u​t​e​u​r​s​/​p​h​i​l​i​p​p​e​-​m​a​r​liere

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