LA DROITE : QUELLES DROITES ?

Le paradigme populiste – Identité, peuple et représentation

État des lieux

Par Mis en ligne le 06 septembre 2020

Phénomène récur­rent dans l’histoire du der­nier siècle, le popu­lisme serait-il devenu le para­digme domi­nant au sein des démo­cra­ties libé­rales ? Il serait pour ainsi dire à la fois l’expression d’une crise de la repré­sen­ta­tion et, sur le plan du dis­cours, la réfé­rence arché­ty­pale d’un ensemble de pra­tiques met­tant en jeu le corps du peuple et celui du pou­voir. En science, on dira qu’il y a chan­ge­ment de para­digme (modèle théo­rique, concepts, équa­tion) lorsque se déploient les moyens de contour­ner une ou des ano­ma­lies géné­rant, à terme, le pas­sage à un nou­veau cadre concep­tuel[1]. Or, nous assis­te­rions, du point de vue poli­tique, à l’émergence d’un nou­veau para­digme jus­te­ment au sens où le popu­lisme tend aujourd’hui à s’imposer comme seule langue légi­time de la trans­pa­rence alors que, du point de vue per­for­ma­tif, il s’incarne dans une série d’actions tou­jours mieux assu­mées. Projet de « régé­né­ra­tion » d’une démo­cra­tie confis­quée par les élites autant de gauche que de droite, il se pré­sente aux yeux des sans-voix, des sans-part et des désabusé·e·s, comme un sub­sti­tut uni­fi­ca­teur à un sys­tème qui frag­mente et court-cir­cuite les aspi­ra­tions les plus pro­fondes du peuple. Il est devenu un mode de faire de la poli­tique en rup­ture avec les formes ins­ti­tu­tion­nelles et repré­sen­ta­tives qu’il se charge d’attaquer. Il est en cela, para­doxa­le­ment, consub­stan­tiel à la démo­cra­tie au sens où il se pré­sente comme une réponse déri­vée à l’altération des méca­nismes de délé­ga­tion et du prin­cipe de volonté géné­rale dans un contexte où la démo­cra­tie paraît, plus que jamais, fonc­tion­ner sans démos.

Cette « décon­so­li­da­tion » démo­cra­tique repo­se­rait d’emblée sur la conju­gai­son d’un cer­tain nombre de fac­teurs « destruc­tu­rants » au pre­mier rang des­quels on retrouve le blo­cage des reve­nus dans les pays déve­lop­pés, la pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail et la montée d’un sen­ti­ment d’angoisse iden­ti­taire face au double enjeu posé par les vagues migra­toires et la capa­cité d’intégration des pays d’accueil[2]. La force du popu­lisme ren­ver­rait ainsi à un sen­ti­ment diffus d’avoir perdu quelque chose et d’appréhender le déclin (réel ou ima­giné) d’une figure iden­ti­taire aux mul­tiples formes (la classe, la nation, le peuple « réel »).. Qu’en est-il ?

Un monde fragmenté

Historiquement, les démo­cra­ties libé­rales se sont construites sur l’institution d’un sujet poli­tique sin­gu­lier, le citoyen – et la citoyenne –, dont la vertu pre­mière est de contri­buer à la fon­da­tion d’une com­mu­nauté sym­bo­lique abs­traite[3] qui trans­cende les seuls inté­rêts par­ti­cu­liers. De fait, c’est tout le volet poli­tique de la moder­nité, pos­tures conser­va­trices et pro­gres­sistes confon­dues, qui est animé par la quête d’une cer­taine entité col­lec­tive uni­taire. Au-delà des contours idéo­lo­giques res­pec­tifs et de leurs fina­li­tés, libé­ra­lisme et socia­lisme ont ainsi par­tagé l’idéal d’une tota­lité irré­duc­tible à ses par­ties.

Or, plus d’un siècle et demi plus tard, force est de consta­ter que l’héritier des révo­lu­tions bour­geoises, le « peuple des citoyens et des citoyennes » paraît s’être dis­sipé sous l’effet d’un pro­ces­sus d’individualisation fina­le­ment anti­no­mique à toute forme col­lec­tive struc­tu­rée. Le « peuple social », quant à lui, celui de l’émancipation éco­no­mique et de la lutte des classes, semble syn­chro­ni­que­ment se décom­po­ser sous les effets délé­tères de la mon­dia­li­sa­tion : la non-réso­lu­tion de la ques­tion sociale et la fin des grands récits éman­ci­pa­teurs rédui­sant l’idéal du pro­lé­ta­riat à une utopie. Qui plus est, le déclin de l’État-providence a contri­bué – au cours des qua­rante der­nières années – à remettre en ques­tion les grands prin­cipes de soli­da­rité imma­nents à la social-démo­cra­tie, minant de facto l’idée d’une co-appar­te­nance pour­tant néces­saire à la recon­nais­sance réci­proque. Il en est de même de la nation, figure tota­li­sante aujourd’hui fra­gi­li­sée par l’ouverture des fron­tières qu’imposent la mon­dia­li­sa­tion des mar­chés et les mou­ve­ments de popu­la­tion. Aux yeux des uns, la nation fait obs­tacle à la mobi­lité du capi­tal alors qu’elle incarne, aux yeux des autres, un archaïsme qui fait obs­tacle à l’intégration et au métis­sage[4].

À cer­tains égards, la gauche aurait par­ti­cipé à ce pro­ces­sus de frag­men­ta­tion. Tentées en effet par des formes de libé­ra­lisme cultu­rel, des franges impor­tantes de la gauche ont ainsi vu dans la recon­nais­sance des mino­ri­tés eth­niques (mais éga­le­ment de toutes les com­mu­nau­tés ostra­ci­sées) une réponse à la poten­tielle dérive xéno­phobe. Aux États-Unis, les « élites pro­gres­sistes » auraient donné ainsi l’impression que le bien commun ne se trou­vait plus du côté des classes popu­laires pré­ca­ri­sées, mais du côté d’individus et de groupes mar­gi­na­li­sés. Pour Thomas Franck, cette valo­ri­sa­tion de la dif­fé­rence iden­ti­taire, aussi légi­time soit-elle, s’est trou­vée cepen­dant à rendre moins lisible le « corps social » lit­té­ra­le­ment frac­turé en autant de points d’ancrage sans liens appa­rents entre eux[5]. Dépeignant le sort de ces formes « obso­lètes » du peuple amé­ri­cain qui s’imposaient hier encore comme réfé­rences cen­trales, Frank montre que des caté­go­ries sociales dis­pa­rues du dis­cours poli­tique se sont mises à cher­cher la « sécu­rité » dans un uni­vers moral moins per­méable aux chan­ge­ments et à l’implacable néces­sité de s’adapter aux nou­velles contin­gences. Emportée par les demandes de recon­nais­sance intrin­sèque des droits légi­times des mino­ri­tés, la nation aurait ainsi cessé, aux yeux de ces caté­go­ries, de porter la volonté géné­rale, l’« ayant droit » (le béné­fi­ciaire) sup­plan­tant le citoyen et l’espace public se rédui­sant à l’image d’un agré­gat de désirs par­ti­cu­liers au sein d’un grand marché admi­nis­tré d’en haut en fonc­tion de la capa­cité d’influence des deman­deurs[6]. Sans qu’elle soit par­tout iden­tique, cette dyna­mique s’est repro­duite ailleurs en Occident.

En somme, nos socié­tés seraient deve­nues plus « fluides » et poli­ti­que­ment moins intel­li­gibles en raison du déve­lop­pe­ment de formes nou­velles de sub­jec­ti­visme et de tri­ba­lisme, les­quelles font obs­tacle à la cris­tal­li­sa­tion d’une iden­tité col­lec­tive (sociale, poli­tique et ter­ri­to­riale) plus englo­bante. Cette absence de l’« un » aurait pavé la voie, d’une part, à la démo­cra­tie mana­gé­riale dont les ges­tion­naires ne repré­sentent plus un corps poli­tique iden­ti­fiable, et pro­dui­rait par ailleurs des réflexes de cris­pa­tion divers, dont la nos­tal­gie d’un sujet uni­taire sou­ve­rain, mais exclu­sif, n’est qu’un des ava­tars. Contradiction irré­duc­tible de la moder­nité, le rap­port entre la sphère indi­vi­duelle et l’espace public tend en effet à dis­qua­li­fier le poli­tique entendu à la fois comme monde commun et capa­cité à se pro­je­ter col­lec­ti­ve­ment dans un avenir qu’il nous incombe de des­si­ner.

Individualisme et délitement du politique

Il nous faut donc com­prendre en quoi nos socié­tés seraient tra­vaillées par des ten­sions qui, tout en coexis­tant, pro­duisent simul­ta­né­ment des phé­no­mènes en par­faite dis­so­nance. La pri­va­ti­sa­tion (s’accomplir, réus­sir sa vie, jouir des choses) inhé­rente à l’affirmation iden­ti­taire rend effec­ti­ve­ment plus dif­fi­cile le fait de donner un sens global à l’existence pou­vant inci­ter – corol­lai­re­ment – à l’engagement poli­tique que sous-ten­draient de grandes causes col­lec­tives[7]. Tout cela atteste d’une ten­dance lourde à la dépo­li­ti­sa­tion visible dans la chute des taux de par­ti­ci­pa­tion élec­to­rale et dans le dés­in­té­rêt crois­sant pour des pro­grammes de for­ma­tion poli­tique qui semblent tous inter­chan­geables.

Nous serions entrés dans un uni­vers où l’on ne se sent plus appar­te­nir à un tout, comme si rien ne nous liait à des sem­blables : la société des indi­vi­dus cor­res­pon­dant à cette image de corps (indi­vi­dus et com­mu­nau­tés res­treintes) dis­sé­mi­nés au sein d’une masse d’anonymes. L’horizon escha­to­lo­gique d’un futur magni­fié par l’action poli­tique et la mobi­li­sa­tion a été rem­placé par des pré­oc­cu­pa­tions prag­ma­tiques à court terme cen­trées d’abord sur le mieux vivre ici et main­te­nant et une cer­taine idée du bon­heur privé, ce qui fut favo­risé, comme nous l’avons énoncé plus haut, par le triomphe d’un mode fonc­tion­nel de ges­tion prag­ma­tique du social au cœur duquel tech­no­crates et ges­tion­naires se sub­sti­tuent aux repré­sen­tants.

Une stratégie des affects et des passions

Voilà pour­quoi le popu­lisme ren­ver­rait à une crise de la repré­sen­ta­tion que nour­rissent de nou­velles confi­gu­ra­tions démo­gra­phiques et socio­lo­giques. C’est aussi pour­quoi le « peuple » du popu­lisme peut être inter­prété, dans ses inten­tions tout au moins, comme un acte de res­tau­ra­tion de « l’être-ensemble[8] ».

La langue des popu­listes repose en effet sur la pré­ten­tion – sans cesse répé­tée – d’incarner, dans la sin­gu­la­rité de son chef (voire de ses chefs), ce « peuple-un » anta­go­nique aux forces et menaces cen­sées le dis­soudre. Intrinsèquement lié à une vision « binaire » du monde, son mani­chéisme se déploie dans une stra­té­gie de pola­ri­sa­tion des enjeux se tra­dui­sant par leur radi­cale sim­pli­fi­ca­tion et, corol­lai­re­ment, par la dési­gna­tion de figures enne­mies (le vrai contre le faux, le bien contre le mal, eux et nous, les élites et les vraies gens, la nation authen­tique contre les « autres »[9]) dont la fonc­tion pre­mière est de mobi­li­ser des masses d’individus qui par­tagent, dans leur soli­tude com­mune, une forme plus ou moins expli­cite de res­sen­ti­ment. Cette der­nière émo­tion est un res­sort effi­cace qui permet, comme le dit Ernesto Laclau[10], de rejoindre plu­sieurs franges de la société en « ins­tau­rant », par le dis­cours, un peuple sym­bo­lique dont les demandes contra­dic­toires ne suf­fi­raient tou­te­fois pas à réunir sans le jeu des affects. Rejetant l’a priori essen­tia­liste selon lequel le peuple est une réa­lité onto­lo­gique tan­gible et objec­tive, Chantal Mouffe fait du popu­lisme « de gauche » une stra­té­gie de conquête du pou­voir (par « agré­ga­tion des demandes ») qui vise à cana­li­ser des conflic­tua­li­tés en émer­gence. C’est dans le déploie­ment des affects ainsi libé­rés que se cris­tal­li­se­rait l’adhésion à un « nous » censé incar­ner le demos[11] : la dif­fé­rence entre les types de popu­lisme ren­voyant davan­tage à la manière de camper le rap­port entre ce « nous » et « eux ».

Symptôme d’un indi­vi­dua­lisme exa­cerbé, l’émotion est donc le vec­teur par lequel le popu­lisme par­vient à gal­va­ni­ser des acteurs isolés que la soli­tude pri­vait jusqu’ici d’un sen­ti­ment de prise sur le réel. Sa fonc­tion fon­da­men­tale consiste à anta­go­ni­ser les rap­ports poli­tiques de manière à faci­li­ter la fon­da­tion d’un sujet col­lec­tif se pré­sen­tant comme le peuple. Au-delà de la dimen­sion socio­lo­gique du phé­no­mène et des fon­de­ments ration­nels des demandes qu’il pré­tend véhi­cu­ler, ce qui met en marche et cimente le phé­no­mène popu­liste est de nature psy­cho­lo­gique, son ter­reau étant fer­ti­lisé par le sen­ti­ment d’impuissance et la colère vécue sous un mode tra­gique[12]. Sa force réside dans sa capa­cité séduc­trice à tra­duire – expres­si­ve­ment – l’invocation de « grandes actions » col­lec­tives contre l’immobilisme des élites (la bureau­cra­tie entre autres choses), ce qui le rend apte à trans­cen­der cer­tains cli­vages par la conso­li­da­tion d’une espèce d’énergie irra­diante. C’est ce que l’on constate autant dans l’Amérique de Trump que dans les pays euro­péens aux prises avec la montée des droites radi­cales.

Dans ses pré­ten­tions, le style popu­liste est en rup­ture avec les codes poli­tiques tra­di­tion­nels d’un sys­tème poli­tique fonc­tion­nant à la ver­ti­cale. Il est l’envers consé­quent de la désa­gré­ga­tion du corps social au sens où l’individualisation favo­rise la mise en scène de per­son­na­li­tés dont l’apparente proxi­mité (cha­leur humaine, parler-vrai, sin­cé­rité) donne l’impression d’être plus pré­sent, plus en phase avec soi dans un contexte où la fron­tière entre le privé et le public devient poreuse. La « peo­po­li­sa­tion » de la vie poli­tique tra­duit d’ailleurs cette aspi­ra­tion éga­li­taire qui incite à une dyna­mique de rap­pro­che­ment de l’un à un où se met en forme, à tra­vers des repor­tages photo « indis­crets » et des témoi­gnages « spon­ta­nés » sur le ton de la confi­dence, l’incarnation per­son­ni­fiée de soi-même comme de la com­mu­nauté perdue[13]. La pres­ta­tion diver­tis­sante de l’acteur poli­tique tend alors à pré­do­mi­ner par rap­port au fond du dis­cours, l’argumentaire ne visant qu’à res­ti­tuer le double visage de la proxi­mité et de la tota­lité retrou­vée.

C’est ce sen­ti­ment d’aller de l’avant au sein d’une entité col­lec­tive sem­blant faire corps, tant par son audace que par sa volonté appa­rente de trans­gres­ser les silences comme le statu quo, qui donne à ceux et celles qui s’y engouffrent le sen­ti­ment qu’il y a là une forme de répa­ra­tion[14].

Au-delà des cibles et des buts recher­chés, ce qu’il y a de commun aux popu­lismes, c’est ainsi la volonté de se consti­tuer en un relais véri­table de reven­di­ca­tions popu­laires éparses. Les popu­listes s’investissent d’une capa­cité : celle de tra­duire la « volonté authen­tique » du peuple, d’abord dans la conquête du pou­voir poli­tique, puis – ulté­rieu­re­ment – dans une forme de « gou­ver­nance » de proxi­mité en rup­ture avec la pure ges­tion comp­table. Nous sommes ici, mani­fes­te­ment, dans un registre ampli­fié de la mise en forme du col­lec­tif par la mobi­li­sa­tion et la ges­tion des émo­tions que favo­rise une culture de l’expression immé­diate des sen­ti­ments au sein de laquelle le désir d’être entendu appelle, dans sa tra­duc­tion poli­tique, un relais plus direct que ne semblent plus avoir les anciennes formes de média­tion ins­ti­tu­tion­nelles[15].

À la fois paradigme durable et impasse

Ce qui pré­cède explique pour­quoi il nous est permis de consi­dé­rer l’idée de para­digme durable comme étant ins­crite dans le pro­ces­sus his­to­rique de la démo­cra­tie : celle-ci posant, dans sa nature même, le pro­blème récur­rent de l’unité du peuple et des moda­li­tés de la par­ti­ci­pa­tion citoyenne à la vie de la Cité[16]. Sous l’effet de ses contra­dic­tions (indi­vidu et société, éco­no­mie et poli­tique, etc.), la démo­cra­tie s’est dés­in­car­née faute de voir se repro­duire un sujet poli­tique trans­cen­dant, d’où cette idée d’une démo­cra­tie sans demos[17] et d’une société sans peuple.

Cela dit, il importe de s’interroger sur la manière dont les popu­lismes défi­nissent, au-delà de la dési­gna­tion d’un « acteur col­lec­tif » pré­tendu, la par­ti­ci­pa­tion de ce der­nier une fois le pou­voir conquis. Comme nous l’avons vu en effet, le popu­lisme est d’abord un mode de mobi­li­sa­tion dont la pré­ten­tion est d’incarner dura­ble­ment un sujet poli­tique qu’il serait apte à fixer. C’est cette pré­ten­tion qui en fait l’originalité et qui peut lais­ser croire à son carac­tère radi­cal. Faut-il pour autant y voir la voie d’une recomposition/​refondation de la démo­cra­tie ?

Si la péren­nité des mou­ve­ments popu­listes ren­voie à leur capa­cité à repro­duire et à entre­te­nir la foi des foules, les régimes qui en sont issus sont pour l’essentiel auto­ri­taires. Or il ne sau­rait en être autre­ment. En effet, s’il demeure pré­sent dans le lan­gage, le peuple des popu­listes demeure néan­moins une entité pas­sive des­ti­née à être gou­ver­née en raison même de sa flui­dité et du carac­tère incer­tain des réa­li­tés socio­lo­giques aux­quelles il ren­ver­rait. Dans ce sens, le popu­lisme ne pré­side pas tant à une res­tau­ra­tion de la figure du citoyen déli­bé­rant et de la « par­ti­ci­pa­tion popu­laire », qu’à la cana­li­sa­tion, sous des formes spec­ta­cu­laires, du mépris des vieux partis. Car en dépit de leurs pré­ten­tions radi­cales, les partis popu­listes demeurent eux aussi des appa­reils.

Le popu­lisme a tou­te­fois ceci de dif­fé­rent qu’il vise à entre­te­nir la légi­ti­mité de ceux et celles qui accèdent au pou­voir, par et au nom du peuple, par l’irrigation de méca­nismes par­ti­sans propres à faire reten­tir la voix du peuple dési­gné qui n’est jamais pour autant le « peuple réel ». Ce der­nier, dans son insai­sis­sable et irré­duc­tible diver­sité, ren­voie peut-être – en der­nière ana­lyse – à ce que Negri appe­lait la « mul­ti­tude » enten­due ici comme réa­li­tés à la fois pro­téi­formes et mou­vantes[18]. Ce qu’il y a de réel, cela dit, c’est le désar­roi tan­gible de caté­go­ries plu­rielles et iso­lées dont la colère est habi­le­ment cana­li­sée par une « dyna­mique des pas­sions » apte à redon­ner, contre la dis­lo­ca­tion, un peu de sub­stance à la figure sociale du commun[19]. À l’ère de l’opinion, les partis popu­listes font « parler » la « majo­rité silen­cieuse » lais­sant croire, et c’est là le danger, à la pos­si­bi­lité concrète d’une volonté una­nime auto­ri­sant ses « authen­tiques » porte-voix à aller au-devant de ses demandes. En ce sens, le popu­lisme de gauche ne sau­rait, à nos yeux, repré­sen­ter une alter­na­tive valable.

Que conclure alors ? D’abord que les popu­lismes ont le mérite de repo­li­ti­ser un espace public asep­tisé par l’idéologie mana­gé­riale et la vacuité idéo­lo­gique. C’est pour­quoi ils paraissent, dans un contexte de crise comme celui que nous tra­ver­sons, à la fois comme un abou­tis­se­ment logique salu­taire, mais aussi comme une impasse. La com­plexité est mani­fes­te­ment peu com­pa­tible avec la pré­ten­tion à conden­ser poli­ti­que­ment une volonté géné­rale saisie dans son uni­cité. Le popu­lisme, qu’il soit de gauche ou de droite, porte en germe le danger d’une dérive auto­ri­taire jus­te­ment parce qu’il pré­tend être en totale proxi­mité avec le peuple. Face à cette ten­ta­tion et devant l’état actuel des démo­cra­ties libé­rales, il vaut mieux miser, plus modes­te­ment, sur la mul­ti­pli­ca­tion d’« acti­vi­tés poli­tiques » non conven­tion­nelles (mani­fes­ta­tions et occu­pa­tions par exemple) et la conso­li­da­tion de contre-pou­voirs (col­lec­tifs de citoyens et citoyennes, asso­cia­tions étu­diantes, comi­tés de quar­tier, syn­di­cats auto­nomes, groupes d’affinités, etc.) garants de véri­tables déli­bé­ra­tions, à de plus petites échelles, sans pour autant que ces assem­blées, à défaut de se prendre pour le « tout », puissent incar­ner – dans leur réseau­tage – une cer­taine idée du peuple.

Stéphane Chalifour et Judith Trudeau sont pro­fes­seur de socio­lo­gie et pro­fes­seure de science poli­tique au Collège Lionel-Groulx.


  1. C’est le phi­lo­sophe des sciences, Thomas Kuhn, qui a le plus tra­vaillé cette notion. Voir La struc­ture des révo­lu­tions scien­ti­fiques, Paris, Flammarion, 2018.
  2. Cédric Enjalbert, « Yascha Mounk : “Il faut se battre pour domes­ti­quer le natio­na­lisme” », Philomag​.com, 20 sep­tembre 2018, <www​.phi​lo​mag​.com/​l​a​c​t​u​/​b​r​e​v​e​s​/​y​a​s​c​h​a​-​m​o​u​n​k​-​i​l​-​f​a​u​t​-​s​e​-​b​a​t​t​r​e​-​p​o​u​r​-​d​o​m​e​s​t​i​q​u​e​r​-​l​e​-​n​a​t​i​o​n​a​l​i​s​m​e​-​36337>. Voir aussi Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux (France), Éditions Dehors, 2014.
  3. À titre d’exemple, la nation incarne cette tota­lité abs­traite contrai­re­ment à la condi­tion d’ouvrier qui ren­voie plus concrè­te­ment à la condi­tion sociale empi­rique de tel ou tel indi­vidu. Ainsi, être citoyen de la Cité implique de faire abs­trac­tion de ses par­ti­cu­la­ri­tés sin­gu­lières afin de par­ti­ci­per aux affaires de la Cité.
  4. Gérard Mauger, « “Populisme”, iti­né­raire d’un mot voya­geur », Le Monde diplo­ma­tique, juillet 2014 ; « Tous popu­listes ! », Le Monde diplo­ma­tique, Manière de voir, n° 164, avril-mai 2019. Sur les dérives de la gauche, voir Mark Lilla, La gauche iden­ti­taire, Paris, Stock, 2018.
  5. Laurent Bouvet, « Le sens du peuple », Le débat, n° 164, 2011, p. 136-143. Du même auteur, Le sens du peuple. La gauche, la démo­cra­tie, le popu­lisme, Paris, Gallimard, 2012. Voir éga­le­ment, Ramdane Issaad, «“Le sens du peuple” est-il soluble dans la mar­chan­dise ? », Médiapart, 31 jan­vier 2012.
  6. Voir Thomas Franck, Pourquoi les riches votent à gauche, Marseille, Agone, 2018, p. 165 et 389.
  7. Gilles Lipovetsky, Plaire et tou­cher. Essai sur la société de séduc­tion, Paris, Gallimard, 2017, p. 293-295.
  8. Pascal Ory, Peuple sou­ve­rain. De la révo­lu­tion popu­laire à la radi­ca­lité popu­liste, Paris, Gallimard, 2017, p. 179-188.
  9. Marc Lazar, « Une nou­velle com­po­sante de la démo­cra­tie », Le Débat, n° 203, février 2019, p. 77-82.
  10. Frederico Tarragoni, « Le peuple selon Ernesto Laclau », La vie des idées, 3 novembre 2017. Voir aussi, Ernesto Laclau, La raison popu­liste, Paris, Seuil, 2008.
  11. Pierre Crétois, « Peut-on défendre le popu­lisme ? », La vie des idées, 17 jan­vier 2019.
  12. Alexandre Dorna, « Faut-il avoir peur du popu­lisme ? », Le Monde diplo­ma­tique, novembre 2003.
  13. Lipovetsky, 2017, op.cit. p. 272-273. Voir sur le même sujet, Judith Trudeau, « Justin Trudeau dans la matrice people », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 17, 2017, p. 26-35.
  14. Voir la syn­thèse qu’en fait Jan-Werner Müller, Qu’est-ce que le popu­lisme ? Définir enfin la menace, Paris, Premier Parallèle, 2016.
  15. Anne-Cécile Robert, La stra­té­gie de l’émotion, Montréal, Lux, 2018, p. 17-86-125.
  16. Norbert Lenoir, « Peuple et démo­cra­tie », La vie des idées, 5 jan­vier 2012.
  17. Nous fai­sons allu­sion ici à l’ouvrage de Catherine Colliot-Thélène, La démo­cra­tie sans « demos », Paris, PUF, 2011.
  18. Antonio Negri et Michael Hardt, Multitude. Guerre et démo­cra­tie à l’âge de l’Empire, Paris, La Découverte, 2004.
  19. Christian Ruby, « Foule, masse, mul­ti­tude ou peuple », Nonfiction, 26 mars 2019, <www​.non​fic​tion​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​-​9​8​1​0​-​f​o​u​l​e​-​m​a​s​s​e​-​m​u​l​t​i​t​u​de-ou peuple.htm>. Également, Pierre Rosanvallon, « Penser le popu­lisme », Le Monde, 21 juillet 2011.

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