Les groupes populaires face à l’État

Le nouveau pouvoir noir aux États-Unis[1]

Résistances

Par Mis en ligne le 20 mars 2019

Les années soixante et soixante-dix ont été témoins d’une grande révolte des popu­la­tions afro-amé­ri­caines qui a pris nais­sance dans les ghet­tos indus­triels de plu­sieurs grandes villes. À Détroit, des mou­ve­ments inédits ins­pi­rés par une gauche mar­xiste ont secoué ce qui était à l’époque la capi­tale de l’industrie auto­mo­bile. Sur la côte ouest, les Black Panthers ont de leur côté cana­lisé un mou­ve­ment popu­laire centré sur la jeu­nesse révol­tée et les com­mu­nau­tés en détresse. Ces mou­ve­ments élar­gis­saient alors leur influence et les élites poli­tiques noires (dont Martin Luther King) pen­chaient plus vers la gauche, construi­sant de nou­velles alliances avec le mou­ve­ment contre la guerre au Vietnam. Face à cet acti­visme, le pou­voir poli­tique ne pou­vait rester passif et une vague de répres­sion de forte inten­sité s’en est suivie. Les Black Panthers, empor­tés par leur ten­dance à se consi­dé­rer comme une « avant-garde » armée, ont été lit­té­ra­le­ment anéan­tis. Les sec­teurs ouvriers radi­ca­li­sés ont été répri­més par les syn­di­cats, les poli­tiques néo­li­bé­rales ont décimé les usines, même celles de Détroit, qui est peu à peu deve­nue une ville fan­tôme. Une nou­velle classe moyenne noire, encou­ra­gée par les démo­crates (notam­ment sous le gou­ver­ne­ment Clinton), mieux arti­cu­lée et plus agres­sive s’est affir­mée. Refoulant le radi­ca­lisme des années pré­cé­dentes, elle s’est affi­chée ouver­te­ment pour l’économie de marché et par­ti­sane de l’impérialisme.https://​www​.youth​linkmn​.org/​2​0​1​7​/​0​2​/​h​i​s​t​o​r​y​-​i​n​-​t​h​e​-​m​a​k​i​n​g​-​d​r​-​r​o​s​e​-​b​r​ewer/

Toutefois, au tour­nant des années 2000, l’échiquier poli­tique a recom­mencé à bouger au profit d’un cou­rant popu­liste. Sous Bush fils et avec la montée de la droite radi­cale dans plu­sieurs États du centre et du sud des États-Unis, les poli­tiques anté­rieures qui avaient atté­nué le racisme ont été éro­dées. Des mou­ve­ments extré­mistes de masse ont adopté un lan­gage com­pa­rable à celui du Ku Klux Klan, qui a été relayé par les médias pou­belles et la droite du Parti répu­bli­cain (Tea Party).

Le chô­mage, la dété­rio­ra­tion des villes-centres, le pro­fi­lage et la vio­lence poli­cière se sont pour­sui­vis, et cela, même sous la gou­verne d’Obama. Aujourd’hui, à l’ombre de Trump, ces déra­pages prennent une tour­nure dra­ma­tique. C’est dans ce contexte que surgit une nou­velle géné­ra­tion mili­tante.

À l’heure actuelle, la lutte des Afro-Américains et Afro-Américaines atteint un niveau inégalé de confron­ta­tions et de résis­tances. Ce radi­ca­lisme s’exprime dans les actions décen­tra­li­sées d’un réseau com­plexe et diver­si­fié appelé Black Lives Matter (BLM)[2].

Néoracisme et néocapitalisme

Depuis les années quatre-vingt, le néo­li­bé­ra­lisme et les trans­for­ma­tions éco­no­miques et poli­tiques qu’il a entrai­nées ont éli­miné en partie le racisme de l’époque pré­cé­dente, fai­sant place à un dis­cours por­tant sur la neu­tra­lité et l’émancipation for­melle. Cette évo­lu­tion a connu son apogée sous l’administration du pre­mier pré­sident noir de l’histoire des États-Unis. Mais depuis peu le ton change. Dans le dis­cours public, l’idée même d’une jus­tice raciale dis­pa­rait. Concurremment, les pro­grammes d’action posi­tive ainsi que les lois et les poli­tiques pour impo­ser l’égalité des chances sont pro­gres­si­ve­ment déman­te­lés. Sous Trump, le défer­le­ment d’un natio­na­lisme racial fait resur­gir le mythe de la supré­ma­tie blanche tou­jours pro­fon­dé­ment ancré au cœur de la société amé­ri­caine.

De son côté, l’élite afro-amé­ri­caine s’incruste dans l’univers néo­li­bé­ral. Un impor­tant groupe « d’opérateurs finan­ciers » noirs milite dans les deux grands partis, qu’ils soient cen­tristes, conser­va­teurs ou libé­raux. Des per­son­na­li­tés de renom tel le juge de la Cour suprême Clarence Thomas, qui affiche un conser­va­tisme sans gêne de même que ses col­lègues Samuel Alito et John Glover Roberts, s’en prennent aux efforts des parents et des édu­ca­teurs et édu­ca­trices qui se battent contre la dis­cri­mi­na­tion dans les écoles.

Pendant ce temps, un très grand nombre de Noir-e-s sont exclus de l’économie for­melle. L’immense com­plexe car­cé­ral état­su­nien main­tient en confi­ne­ment deux mil­lions de détenu-e-s dont 50 % sont noirs et on y retrouve de plus en plus de femmes. Le capi­ta­lisme racisé conti­nue de pro­duire une popu­la­tion « excé­den­taire », condam­née à vivo­ter dans les inter­stices des grandes villes, dans la pré­ca­rité, l’insécurité et le crime.

Une nouvelle culture de la lutte

Depuis long­temps, la lutte de libé­ra­tion des com­mu­nau­tés noires contre la vio­lence sys­té­mique est essen­tiel­le­ment une lutte contre la vio­lence poli­cière, comme en témoignent les meurtres à répé­ti­tion des Afro-Américains[3], ce qui consti­tue la trame menant en 2013 à la créa­tion, sur Twitter, du mou­ve­ment Black Lives Matter avec le hash­tag #bla­ck­lives matter. Pour cette nou­velle géné­ra­tion, la classe, la sexua­lité, le genre et la race sont tous des fac­teurs à consi­dé­rer, ce qui l’éloigne de l’idée d’une jus­tice raciale éva­nes­cente. À l’instar des mili­tantes et des mili­tants des années 1960-1970, ils consi­dèrent que l’appareil légis­la­tif est un dis­po­si­tif de portée limi­tée pour impo­ser des chan­ge­ments et confron­ter les réa­li­tés d’une éco­no­mie poli­tique capi­ta­liste.

En 1966, le Black Panther Party avait contesté cette repré­sen­ta­tion de la « jus­tice », en met­tant en place à Oakland (Californie) des unités d’autodéfense dans les quar­tiers frap­pés par la vio­lence poli­cière. Tout en s’inspirant de cette résis­tance, les mili­tantes et les mili­tants adoptent aujourd’hui de nou­velles formes orga­ni­sa­tion­nelles, dans une pers­pec­tive d’horizontalité, où des lea­ders d’un nou­veau genre animent les débats. Elles et eux mettent à profit l’utilisation cri­tique des nou­veaux médias, de la culture et des arts. Le hip-hop y occupe une place impor­tante. De leur côté, les médias main­tiennent leur fixa­tion sur les mani­fes­ta­tions, les occu­pa­tions et les confron­ta­tions de rues, alors qu’en réa­lité, BLM est ancré dans la société afro-amé­ri­caine, dans sa musique, son habille­ment et son style de vie.

C’est une culture qui se vit et qui s’exprime. « J’aime être Noir-e », affirme-t-on. Dans ce contexte, la lutte contre le racisme et la supré­ma­tie blanche se retrouvent au cœur de l’action. De plus en plus de gens confrontent ce racisme aux États-Unis et ailleurs dans le monde, comme en Afrique du Sud, en Angleterre, en France, au Canada. Black Lives Matter est inter­na­tio­nal. Dans cet élan pour la trans­for­ma­tion de la lutte, les jeunes repensent et redé­fi­nissent les concepts tra­di­tion­nels des droits civiques et du pou­voir noir, pour l’orienter vers la com­plexité inter­sec­tion­nelle de genre, de cou­leur, de sexua­lité et de classe.

Le temps long

Cette résis­tance nou­velle s’exprime notam­ment dans la musique et la poésie enga­gées du groupe KRS-One. Ainsi, le pou­voir des com­mu­nau­tés ne peut qu’être arra­ché à la police. Les pri­sons doivent être abo­lies. L’occupation des quar­tiers noirs doit cesser.

Tout cela a pris forme lors du sou­lè­ve­ment de Ferguson en 2014 lorsque les citoyennes et les citoyens ont mani­festé mas­si­ve­ment pour dénon­cer le meurtre de Michael Brown. De diverses manières, ces luttes s’inscrivent dans ce qu’on pour­rait appe­ler le temps long de la résis­tance afro-amé­ri­caine pour l’autodétermination et le pou­voir noir et elles expriment la conti­nuité des luttes.

Les théo­ries et les pra­tiques radi­cales en cours intègrent comme reven­di­ca­tion la pro­tec­tion de la vie des Noir-e-s. De même, BLM l’exprime dans une pers­pec­tive de genre, en partie non conven­tion­nelle, en lien avec la praxis fémi­niste radi­cale. Ces fémi­nistes radi­cales mettent au centre de ces nou­velles théo­ries l’intersectionnalité liant le sexe et le genre, la race et la classe, en contra­dic­tion avec les tra­vers mas­cu­li­nistes qui avaient influencé les mou­ve­ments afro-amé­ri­cains des époques anté­rieures. On observe les avan­cées de cette résis­tance plus expli­ci­te­ment éman­ci­pa­trice, défiant la supré­ma­tie raciale, l’hétéropatriarcat et l’exploitation éco­no­mique, en oppo­si­tion à l’impérialisme et au colo­nia­lisme qui conti­nuent entre autres de sévir sur le conti­nent afri­cain.

Féminisme et radicalisme

L’analyse inter­sec­tion­nelle de BLM et des mili­tantes fémi­nistes est une des carac­té­ris­tiques cen­trales qui inclut éga­le­ment un lea­der­ship queer, redes­si­nant les contours de la lutte de libé­ra­tion des Noir-e-s. Les concepts avan­cés par les mou­ve­ments radi­caux queer et fémi­nistes indiquent que les sys­tèmes struc­tu­rant l’inégalité sont imbri­qués les uns dans les autres. La simul­ta­néité des oppres­sions y est orga­nique. Dans cette pers­pec­tive, la mili­tante Assata Shakur[4] allègue : « C’est notre devoir de lutter pour notre liberté. C’est notre devoir de vaincre. Nous devons nous aimer et nous pro­té­ger ensemble. Nous n’avons que nos chaînes à perdre ». Le statut de cette femme main­te­nant âgée de 70 ans et sa pos­ture de fémi­niste radi­cale par­ti­cipent à la construc­tion d’un nouvel ima­gi­naire radi­cal et noir.

Une autre com­po­sante de ce mou­ve­ment s’exprime au sein de « Reclaiming Martin Luther King Message ». Au moment où l’on célèbre un peu par­tout l’héritage de King, ce mou­ve­ment rap­pelle le radi­ca­lisme du pas­teur dont l’assassinat en 1968 avait déclen­ché la rage et l’insurrection dans plu­sieurs villes. C’est King qui avait lié à Memphis la radi­ca­lité des luttes et de la résis­tance non vio­lentes à une orien­ta­tion défiant l’économie capi­ta­liste et la supré­ma­tie blanche. King était allé dans cette ville pour appuyer les éboueurs en grève, eux qui consti­tuaient les couches ouvrières les plus exploi­tées et aussi les plus mili­tantes, et pour qui la lutte pour les droits civils s’insérait dans une dyna­mique de race et de classe. Certes, cette résis­tance fai­sait partie d’un sou­lè­ve­ment géné­ra­lisé, incluant les offen­sives des forces de libé­ra­tion du Vietnam, où se dérou­lait une guerre carac­té­ri­sée par de fortes dimen­sions raciales. Rappelons que 40 % des sol­dats état­su­niens envoyés là-bas pour tuer des Vietnamiens et des Vietnamiennes étaient des Noirs venant de familles ouvrières.

L’urgence du moment

Sous la pré­sente admi­nis­tra­tion état­su­nienne, les Noir-e-s subissent davan­tage de mar­gi­na­li­sa­tion en édu­ca­tion, au tra­vail, ainsi qu’une vio­lence poli­cière décom­plexée. Nous assis­tons encore une fois à une période de repli des forces mili­tantes.

Le pou­voir raciste est de plus en plus affirmé. L’espace racisé est ancré et inter­re­lié à l’économie. Cependant, l’inégalité raciale pro­voque une forte résis­tance sociale qui est imbri­quée dans le mou­ve­ment des pri­sons. Pendant ce temps, les couches ouvrières et moyennes blanches conti­nuent à pro­té­ger leurs écoles, leurs loge­ments, leurs emplois et leur pou­voir poli­tique. Elles res­tent engluées dans leur statut racial plutôt que de contes­ter les struc­tures de l’exploitation et de l’exclusion.

Pour les Noir-e-s, de nou­velles stra­ti­fi­ca­tions sociales prennent plus d’importance. En défi­cit de loge­ments décents et d’accès à une édu­ca­tion de qua­lité, les com­mu­nau­tés afro-amé­ri­caines sont moins défi­nies par la race que par la pau­vreté qui affecte en majo­rité les femmes et leurs enfants. La race, le genre, la sexua­lité et la classe convergent, sur un ter­rain poli­tique chan­geant, de plus en plus sous l’influence du conser­va­tisme.

Malgré cela, la lutte conti­nue à tra­vers la mobi­li­sa­tion des nou­velles géné­ra­tions de mili­tantes et de mili­tants. La vio­lence vécue à Ferguson se rat­tache à une suite inin­ter­rom­pue de meurtres commis par la police, reflé­tant la nature struc­tu­relle et glo­bale du pro­blème. D’où l’urgence du moment. La pro­chaine étape de Black Lives Matter sera l’intensification de cette résis­tance poli­tique dans une pers­pec­tive de lutte de longue durée pour leur libé­ra­tion. Il leur faut déve­lop­per de nou­velles stra­té­gies de trans­for­ma­tion, éviter d’être confi­nés à des luttes pour des réformes tra­di­tion­nelles et s’insérer, à la base, dans les diverses com­mu­nau­tés.

  1. Texte tra­duit et adapté de la ver­sion ori­gi­nale par Pierre Beaudet.
  2. Traduction : « Les vies des Noir-e-s comptent ».
  3. Les vic­times sont si nom­breuses. Mentionnons Treyvon Martin, un jeune de 17 ans, assas­siné en 2012 par un « mili­cien » d’extrême droite en Floride et Michael Brown, 18 ans, lâche­ment exé­cuté en 2014 par un poli­cier blanc à Ferguson (Missouri). Ces deux meurtres ont pro­vo­qué de grandes mobi­li­sa­tions.
  4. Impliquée au départ dans les Black Panthers, cette mili­tante ori­gi­naire de la Jamaïque s’est par la suite inves­tie dans cer­taines actions armées. Arrêtée, empri­son­née et tor­tu­rée par les auto­ri­tés amé­ri­caines, elle est deve­nue une icône, sur­tout après sa spec­ta­cu­laire éva­sion et son exil à Cuba en 1979, où elle conti­nue d’inspirer les jeunes géné­ra­tions. Ses neveux, Tupac et Mopreme Shakur, sont des chan­teurs rap très connus des com­mu­nau­tés afri­caines-amé­ri­caines.

Rose M. Brewer, Professeure à l’Université du Minnesota, Twin Cities et mili­tante de Black Lives Matter

Notes :

  1. Texte tra­duit et adapté de la ver­sion ori­gi­nale par Pierre Beaudet.
  2. Traduction : « Les vies des Noir-e-s comptent ».
  3. Les vic­times sont si nom­breuses. Mentionnons Treyvon Martin, un jeune de 17 ans, assas­siné en 2012 par un « mili­cien » d’extrême droite en Floride et Michael Brown, 18 ans, lâche­ment exé­cuté en 2014 par un poli­cier blanc à Ferguson (Missouri). Ces deux meurtres ont pro­vo­qué de grandes mobi­li­sa­tions.
  4. Impliquée au départ dans les Black Panthers, cette mili­tante ori­gi­naire de la Jamaïque s’est par la suite inves­tie dans cer­taines actions armées. Arrêtée, empri­son­née et tor­tu­rée par les auto­ri­tés amé­ri­caines, elle est deve­nue une icône, sur­tout après sa spec­ta­cu­laire éva­sion et son exil à Cuba en 1979, où elle conti­nue d’inspirer les jeunes géné­ra­tions. Ses neveux, Tupac et Mopreme Shakur, sont des chan­teurs rap très connus des com­mu­nau­tés afri­caines-amé­ri­caines.


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