Retour sur Octobre 1970

Le nouveau militantisme syndical

Par Mis en ligne le 23 octobre 2010

Au tour­nant des années 1960, le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois se réveille d’une longue tor­peur. Grosso modo, les struc­tures syn­di­cales connaissent alors des trans­for­ma­tions spec­ta­cu­laires.

Le verrou saute peu à peu

Jusqu’à ces chan­ge­ments, le syn­di­ca­lisme au Québec reste sous la coupe des domi­nants. Il y a d’abord la Confédération des tra­vailleurs catho­liques du Canada (plus tard la CSN), et dont le mandat prin­ci­pal est de lutter contre la gauche ! L’idéologie qui y pré­vaut est un mélange de cor­po­ra­tisme, de natio­na­lisme catho­lique-cana­dien-fran­çais et une forte dose d’antisocialisme et d’anticommunisme. Mais ici et là, des tra­vailleurs et des tra­vailleuses se révoltent, comme à Asbestos en 1949 et où Duplessis ordonne à sa police de « casser des bras ». Fait à noter, la hié­rar­chie catho­lique, tou­jours du côté du pou­voir, se divise. La grève est perdue, mais l’idée d’un syn­di­ca­lisme de résis­tance refait sur­face. C’est un peu la même chose qui se passe du côté de la Fédération pro­vin­ciale du tra­vail du Québec (ancêtre de la FTQ). Sous influence états-unienne, les diri­geants des « unions » comme on les appelle alors sont plus occu­pés à faire la chasse aux mili­tants que de com­battre les patrons. Mais des mili­tants et des mili­tantes s’insurgent, comme Madeleine Parent qui se bat contre le car­di­nal Léger et les patrons des usines de tex­tiles où pré­valent les salaires de misère. Les ensei­gnants com­mencent à briser le carcan imposé par le sys­tème. Les membres de l’Alliance des pro­fes­seurs catho­liques de Montréal, s’engagent en 1949 dans une grève illé­gale, à l’instigation de jeunes mili­tants comme Raymond Laliberté.

Le vent se lève

En 1959, un affron­te­ment média­tisé a lieu avec les réa­li­sa­teurs de Radio-Canada, dont un fameux René Lévesque. La révo­lu­tion pas-si-tran­quille est à la fois un mou­ve­ment « par en bas », qui vient de la base et de la révolte, et aussi par « en haut » (des élites moder­ni­sa­trices). L’« équipe du ton­nerre » (Parti Libéral) qui arrive au pou­voir à Québec veut ren­for­cer un sec­teur public obso­lète et inef­fi­cace, ce qui implique la recon­nais­sance du droit de négo­cier pour les employés de l’état et même le droit de grève. La fenêtre est grande ouverte et des mili­tants de la CSN sur­tout, comme Marcel Pépin, en pro­fitent pour orga­ni­ser des mil­liers de fonc­tion­naires. Parallèlement, les ensei­gnants se dotent d’un véri­table syn­di­cat. Même la FTQ, encore sous la coupe de ses « labor boss », connaît une cer­taine muta­tion, notam­ment par l’essor du SFCP qui syn­dique des tra­vailleurs du sec­teur muni­ci­pal entre autres. À la fin de la décen­nie, on sent que quelque chose se passe. Marcel Pépin sur­tout parle d’une néces­saire action poli­tique des tra­vailleurs, un « deuxième front » néces­saire pour que les droits des tra­vailleurs soient res­pec­tés. Le PQ qui vient de prendre forme attire éga­le­ment beau­coup de mili­tants syn­di­caux, dont Robert Burns, Francine Lalonde et plu­sieurs autres.

L’aventure du FRAP

Des regrou­pe­ments se pro­duisent aussi plus à gauche, dans le sillon du PSQ, du MLP, du FLP et d’une myriade d’initiatives locales. À l’été 1970 à Montréal émerge l’idée d’un regrou­pe­ment poli­tique au niveau muni­ci­pal, le FRAP, qui adopte un lan­gage assez radi­cal :

La popu­la­tion s’organise elle-même. Elle construit elle-même son propre pou­voir par des coopé­ra­tives, des comi­tés de citoyens, des comi­tés d’action poli­tique. Elle conteste. Elle mani­feste. Elle réclame. Elle se donne à elle-même des ins­tru­ments de lutte. La démo­cra­tie, c’est essen­tiel­le­ment le peuple soli­de­ment orga­nisé, orga­nisé par lui-même, et qui envoie ses propres délé­gués à lui, non pas pour le « gou­ver­ner » mais pour exé­cu­ter ce qu’il décide (allo­cu­tion de Pierre Vadeboncoeur à la séance inau­gu­rale du congrès du FRAP, 28 août 1970).

Le FRAP compte sur­tout sur des mili­tants et des mili­tantes du mou­ve­ment syn­di­cal et popu­laire qui s’organisent dans plu­sieurs quar­tiers de Montréal et qui créent, avec des fémi­nistes et des étu­diants des « comi­tés d’action poli­tique » qui se veulent être des outils d’éducation et d’organisation. Également, le FRAP se lance dans l’arène élec­to­rale pour les élec­tions muni­ci­pales pré­vues pour octobre 1970. Paul Cliche, alors per­ma­nent de la CSN, est le can­di­dat à la mairie.

Les syndicats face aux « évènements »

Comme tout le monde, les syn­di­ca­listes sont sur­pris de ce qui sur­vient au début d’octobre 1970. Le Manifeste du FLQ bien sûr plaît, sur­tout son ton fron­deur et son appel aux tra­vailleurs et tra­vailleuses : « Travailleurs de la pro­duc­tion, des mines et des forêts ; tra­vailleurs des ser­vices, ensei­gnants et étu­diants, chô­meurs, prenez ce qui vous appar­tient, votre tra­vail, votre déter­mi­na­tion et votre liberté ». Des radi­caux comme Michel Chartrand montent au cré­neau, appe­lant à des actions syn­di­cales en appui aux reven­di­ca­tions du FLQ. La direc­tion des trois cen­trales syn­di­cales, tout en pre­nant ses dis­tances par rap­port aux enlè­ve­ments, appelle à une négo­cia­tion. Puis sur­vient la répres­sion. Parmi les 500 arrê­tés, plu­sieurs dizaines de tra­vailleurs et tra­vailleuses, qui n’ont rien à faire avec le FLQ, mais qui sont connus comme des syn­di­ca­listes actifs. Devant cela, les syn­di­cats dénoncent bien sûr la Loi des mesures de guerre. Dans les semaines qui suivent, le mou­ve­ment syn­di­cal avec d’autres mou­ve­ments popu­laires et des per­son­na­li­tés comme le direc­teur du Devoir de l’époque Claude Ryan, font pres­sion sur les gou­ver­ne­ments.

À l’assaut du ciel

Le choc de la répres­sion, on s’en rend compte rétro­ac­ti­ve­ment, aide le mou­ve­ment social à se défi­nir et à prendre confiance. Dès le prin­temps et l’automne 1971, des grèves impor­tantes éclatent. Le SCFP mène les luttes des tra­vailleurs des uni­ver­si­tés (UQAM et UdM. Ça remue parmi les profs (grève de l’UQAM à l’automne 1971). Face au géant mono­po­lis­tique La Presse, une coa­li­tion inédite se met en place avec des syn­di­cats FTQ et CSN. Dès la fin de l’année, des pour­par­lers sont enga­gés pour consti­tuer un grand front commun du sec­teur public réunis­sait la CSN, la FTQ et la CEQ. En février 1972, une méga assem­blée a lieu au Forum de Montréal. Les membres de la base se sentent sûrs de leurs forces. Autour du mou­ve­ment syn­di­cal orbite une ribam­belle de « comi­tés d’action », de « forums syn­di­caux », d’initiatives d’éducation et de for­ma­tion de toutes sortes. Des cen­taines, et plus tard, des mil­liers de jeunes tra­vailleurs et tra­vailleuses sont impli­quées. À l’initiative de la CSN sur­tout, une cam­pagne est menée : « Nous le monde ordi­naire ». Les employéEs du sec­teur public sont pré­sen­tés non pas seule­ment comme des gens qui demandent des sous, mais qui défendent le bien public, et dont les condi­tions, si elles s’améliorent, auront un effet d’entraînement sur tout le monde. 200 000 tra­vailleurs enclenchent au prin­temps un mou­ve­ment de grève qui bien­tôt déborde.

Le Front commun de 1972 et ses suites

Des contin­gents énormes de pique­teurs se retrouvent dans la rue. Devant cela, le gou­ver­ne­ment de Robert Bourassa somme la direc­tion de cesser la grève. À sa grande sur­prise, Marcel Pepin, Louis Laberge (pré­sident de la FTQ) et Yvon Charbonneau (pré­sident de la CEQ) tiennent tête et sont condam­nés à la prison. Par la suite, le mou­ve­ment s’étend encore. Des villes entières sont para­ly­sées. Un mou­ve­ment sans pré­cé­dent au Québec (et aussi au Canada) fait trem­bler les domi­nants. Au bout de la ligne, c’est une grande vic­toire, et pas seule­ment sym­bo­lique (les prin­ci­pales reven­di­ca­tions seront acquises quelques mois et années plus tard). Les syn­di­cats deviennent alors le centre de gra­vité du mou­ve­ment social. Divers mani­festes sont publiés, dans une optique car­ré­ment anti capi­ta­liste, tel « Ne comp­tons que sur nos propres moyens » (CSN), « L’État, rouage de notre exploi­ta­tion » (FTQ), et « L’école au ser­vice de la classe domi­nante » (CEQ). En 1973, la fronde syn­di­cale s’étend au sec­teur privé, via de puis­santes grèves lors des­quelles les syn­di­cats forcent l’augmentation de salaires en dehors des clauses pré­vues par les conven­tions col­lec­tives. De jeunes mili­tants de la FTQ occupent (1975) l’usine de United Aircraft (aujourd’hui Pratt & Whitney) à Longueuil, où sévit un conflit de tra­vail violent, et demande l’interdiction des scabs. . D’autres grèves dures marquent cette période : Firestone à Joliette, Commonwealht Plywood à Lachute, Robin Hood à Montréal. Ces grèves ont toutes comme carac­té­ris­tiques de mobi­li­ser un large appui popu­laire et mili­tant et d’être mar­quées par de vio­lents affron­te­ments avec les forces poli­cières et des milices patro­nales, sou­vent armées. Tantôt les domi­nés gagnent, par­fois les domi­nants l’emportent. Mais peu impor­tait l’issue de la lutte, un cou­rant de révolte tra­ver­sait tout le mou­ve­ment syn­di­cal : il fal­lait « oser lutte ».

Héritages contrastés

En 1976 au moment de l’élection du PQ, la grande majo­rité des syn­di­ca­listes se réjouit. D’ailleurs, une des pre­mières lois adop­tées sous le gou­ver­ne­ment péquiste est jus­te­ment d’interdire les scabs. L’aile gauche affiche car­ré­ment sa « sym­pa­thie pour les tra­vailleurs ». Peu à peu cepen­dant, cette conver­gence s’effiloche. Après la défaite du réfé­ren­dum en 1980, le PQ vire à droite. En 1982, René Lévesque impose une loi matraque qui réduit dras­ti­que­ment les salaires et les condi­tions de tra­vail dans le sec­teur public. Les domi­nants com­mencent à reprendre l’initiative, notam­ment par une série de contre-réformes du régime de négo­cia­tion dans le sec­teur public qui réduit consi­dé­ra­ble­ment la portée du droit de grève. Entre-temps, le mili­tan­tisme syn­di­cal s’essouffle, en partie par des divi­sions internes au sein du mou­ve­ment syn­di­cal, en partie par une cer­taine fatigue qui tra­verse le monde mili­tant après une décen­nie de luttes épous­tou­flantes. La FTQ se rap­proche du PQ et s’engage corps et âme dans le syn­di­ca­lisme « res­pon­sable » et les fonds d’investissement. La CSN, qui tient le coup pour un temps, connaît plu­sieurs décep­tions et défaites, notam­ment lors de la grève du Manoir Richelieu (1987) et elle-aussi se recentre autour de reven­di­ca­tions moins auda­cieuses. La « conver­gence » entre les syn­di­cats et le PQ connaît son point culmi­nant en 1995 lorsque Lucien Bouchard impose son défi­cit zéro, relayé par la direc­tion de la FTQ et de la CSN comme un « mal néces­saire ». Peu de temps après cepen­dant, les reven­di­ca­tions popu­laires sont por­tées par d’autres acteurs, la Fédération des femmes du Québec (FFQ) notam­ment, et une vaste coa­li­tion contre le projet d’intégration des Amériques mené par Washington et Ottawa. Lors de la Marche des femmes (1995 et 2000) et du Sommet des peuples (2001), les syn­di­ca­listes sont au rendez-vous. Depuis, un débat tra­verse le mou­ve­ment syn­di­cal. De quel côté aller ? Faut-il par­ti­ci­per à la mise en place d’une vaste coa­li­tion popu­laire pour confron­ter l’État et déve­lop­per une alter­na­tive ? Faut-il recen­trer l’action syn­di­cale autour des luttes pour amé­lio­rer les conven­tions col­lec­tives et pres­ser l’État à reve­nir à des poli­tiques key­né­siennes dans une per­pec­tive de « déve­lop­pe­ment durable » du capi­ta­lisme ? Ces deux pers­pec­tives sont-elles conci­liables ? Ce débat est com­plexe et vaste, mais cela, c’est une autre his­toire.

Les NCS orga­nisent le 30 octobre pro­chain un col­loque, 40 ans après Octobre 1970. Les détails sont sur le site des NCS : http://​www​.cahiers​du​so​cia​lisme​.org/​2​0​1​0​/​1​0​/​0​9​/​o​c​t​o​b​r​e​-​1970/

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