George Corm

Le nouveau gouvernement du monde

Idéologies, structures, contre-pouvoirs

Par Mis en ligne le 16 janvier 2011

La démarche de Georges Corm ne laisse pas d’étonner. Son ana­lyse des struc­tures et des super­struc­tures qui, ces der­nières décen­nies, ont sous-tendu le capi­ta­lisme finan­cier tout en étant pro­duites ou pro­fon­dé­ment modi­fiées par lui, est très fouillée et radi­cale. Mais il s’inscrit dans une pers­pec­tive prag­ma­tique, non socia­liste et cer­tai­ne­ment pas mar­xiste. Pour lui, le capi­ta­lisme est, par essence, per­for­mant, mais il ne pro­cède plus du tout à une répar­ti­tion équi­table des pro­fits. Cet ouvrage est néan­moins très utile de par sa remar­quable dénon­cia­tion d’un néo­li­bé­ra­lisme qui a réussi à faire dépé­rir l’État et ses fonc­tions de pro­tec­tion de la société. Sans oublier, au pas­sage, de faire appel à lui en temps de crise (2008-2009). Le rou­leau com­pres­seur a d’autant mieux fonc­tionné que, dans les milieux poli­tiques et uni­ver­si­taires, on n’a constaté pra­ti­que­ment aucune remise en cause véri­table de la nature de la glo­ba­li­sa­tion et des formes qu’elle a prises. Bien au contraire. « La crise a été presque exclu­si­ve­ment trai­tée comme un pro­blème de tech­niques et de pra­tiques ban­caires et finan­cières à réfor­mer ou mieux contrô­ler. »

L’auteur emploie le terme glo­ba­li­sa­tion « dans le sens stric­te­ment éco­no­mique du mou­ve­ment de construc­tion d’un espace éco­no­mique mon­dial », et le terme mon­dia­li­sa­tion pour dési­gner « l’émergence d’un pou­voir absolu, de nature poli­tique aussi bien qu’économique social et cultu­rel ».

Inspirée par Hayek, Friedman et quelques autres, la rup­ture néo­li­bé­rale a prôné la supré­ma­tie d’une éco­no­mie de rente, de gas­pillages mas­sifs, de spé­cu­la­tion finan­cière débri­dée et aussi de cor­rup­tion et d’injustices fla­grantes. Pour un néo­li­bé­ral, seuls les entre­pre­neurs, libé­rés de toute contrainte, peuvent réa­li­ser le bon­heur de l’humanité.

La règle la plus élé­men­taire de l’économie et de la finance est que l’argent fort pro­fite à ceux qui ont de l’argent. L’argent faible à ceux qui n’en ont pas. Même limi­tée, même contrô­lée, explique l’auteur, l’inflation est sus­cep­tible de déran­ger la struc­ture sociale et la répar­ti­tion des reve­nus au profit des groupes sociaux reven­di­ca­tifs qui peuvent arra­cher des aug­men­ta­tions de salaires et donc voir leur part du revenu natio­nal aug­men­ter au détri­ment de la classe des ren­tiers. Depuis Barre et Bérégovoy, la classe poli­tique fran­çaise a fait de la lutte contre l’inflation l’objectif moné­taire pré­pon­dé­rant par rap­port à tous les autres aspects de la ges­tion de l’économie. Depuis trente-cinq ans, en France, l’objectif est le capi­ta­lisme de rente et la stag­fla­tion, avec des grandes banques regor­geant de liqui­di­tés qu’elles ne peuvent inves­tir dans leurs éco­no­mies en réces­sion.

Éclipsant tota­le­ment le per­son­nel poli­tique qui leur a donné les clés d’un pou­voir non démo­cra­tique, les gou­ver­neurs de banque cen­trale sont deve­nus des per­son­nages « hors du commun ». Le grand tour­nant s’est fait au seuil des années 1980, les banques cen­trales exer­çant depuis une des fonc­tions majeures anté­rieu­re­ment dévo­lues à la puis­sance publique, hors de tout contrôle de celle-ci. Dans une pers­pec­tive fried­ma­nienne, toute inter­ven­tion gou­ver­ne­men­tale dans la ges­tion de la mon­naie et le fonc­tion­ne­ment des mar­chés a été décré­tée nocive. Et l’on sait que l’Allemagne fédé­rale, puis l’Allemagne tout court a joué un rôle pri­mor­dial dans ce bou­le­ver­se­ment. Par paren­thèse, sous haute influence alle­mande, la BCE, créée en 1998, a conti­nué à faire payer le prix de l’unification alle­mande à toute l’Europe par une poli­tique de taux trop élevés. Selon William Greider (cité par Corm), « le pou­voir de gou­ver­ner a pro­gres­si­ve­ment bas­culé des gou­ver­ne­ments élus aux banques cen­trales non élues. Puis le centre du pou­voir a changé de nou­veau : même les gou­ver­neurs de banque cen­trale étaient inti­mi­dés face à la nou­velle influence du marché global, qu’ils acce­ptèrent alors volon­tiers comme l’arbitre de la bonne poli­tique ».

Le but des ren­tiers étant une mon­naie stable, une infla­tion proche de zéro, tout le cadre concep­tuel de ges­tion de la vie éco­no­mique a été recons­truit autour de ce prin­cipe. Toute autre ques­tion – ventes, emploi, rela­tions sociales, devoirs du gou­ver­ne­ment – a été consi­dé­rée comme secon­daire.

Le capi­ta­lisme finan­cier est un monde sans foi ni loi, sans pers­pec­tives (hormis le profit à court terme), sans démarche pro­gram­ma­tique. L’absence de contre-pou­voir poli­tique à sa folle marche en avant pro­duit régu­liè­re­ment des catas­trophes : faillite des caisses d’épargne aux Etats-Unis, du sys­tème chi­lien des retraites, faillite de la WorldCom, d’Enron, dont les comptes avaient été cer­ti­fiés frau­du­leu­se­ment par Arthur Andersen où Éric Woerth traîna ses guêtres pen­dant des années comme « opti­mi­sa­teur fiscal » (un tra­vail consis­tant à aider les entre­prises à ne pas payer d’impôts, par la fraude ou non).

La “ phi­lo­so­phie ” des “ réformes ” exi­gées par les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales et les diri­geants du G8 n’ont qu’une fina­lité : celle de « lever les entraves à l’investissement privé ». Pour les grandes entre­prises, la crois­sance éco­no­mique consiste à s’endetter mas­si­ve­ment pour ache­ter d’autres socié­tés (France Télécom rache­tant Orange 50 mil­liards d’euros). Comme les charges d’intérêt sont géné­ra­le­ment trop lourdes, les banques s’enrichissent à long terme dans ces énormes tran­sac­tions.

Dans le monde du capi­ta­lisme finan­cier, « les ques­tions essen­tielles ne sont plus débat­tues ». La ges­tion de la réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre a été confiée à ceux qui pol­luent. Plus aucun res­pon­sable n’est inquiété. Madoff est condamné pour la gale­rie, mais pas Goldman-Sachs (dont Le Monde, obsé­quieux comme jamais, nous a brossé des des­crip­tions déli­rantes d’admiration), ni Alan Greenspan, res­pon­sable ins­ti­tu­tion­nel de la spé­cu­la­tion bour­sière. En France, le scan­dale du Crédit Lyonnais a coûté 1200 euros à chaque contri­buable. Les diri­geants d’EADS ont été acquit­tés en 2009 par l’autorité des mar­chés finan­ciers.

Dans cette jungle, dis­pa­raissent le sens du bien public, le res­pect de l’État (« L’État n’est pas la solu­tion, c’est le pro­blème », disait Reagan). Son rôle même de pro­duc­teur de richesses (édu­ca­tion, for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, santé, infra­struc­tures, salaires des fonc­tion­naires dépen­sés en achat de biens pro­duits par le sec­teur privé) n’est plus reconnu. Ce recul de l’État a favo­risé, jusque dans les pays de tra­di­tion jaco­bine, une frag­men­ta­tion de la société sous l’effet du mul­ti­cul­tu­ra­lisme à l’anglo-saxonne. Celui-ci tend, rap­pelle l’auteur, « à trans­for­mer les villes en ghet­tos urbains eth­niques ou reli­gieux et à réor­ga­ni­ser les quar­tiers sui­vants les niveaux de for­tune ». Par ailleurs, le recul de l’État a permis un véri­table inceste entre le monde des affaires et celui de la poli­tique (Berlusconi, Hariri – le tau­lier des Chirac, Dick Cheney, les oli­garches russes, Piñera, l’actuel pré­sident du Chili qui consti­tua les bases de sa for­tune sous la dic­ta­ture de Pinochet).

Ces poli­tiques sont légi­ti­mées par une ins­tance qui jouit, ce qui est un scan­dale, d’un pres­tige mon­dia­le­ment consen­suel : le Prix Nobel de l’économie. Corm a raison de rap­pe­ler – car tout vaut quelque chose, se vend et s’achète – que le lau­réat, cou­ronné par une banque, encaisse la coquette somme d’1,4 mil­lion de dol­lars. L’économie poli­tique a long­temps été une annexe des études de droit avant de s’autonomiser en “ sciences ”, exactes, bien sûr. L’auteur explique lon­gue­ment com­ment l’économie poli­tique est deve­nue “ sciences éco­no­miques ”, exclu­si­ve­ment fon­dées sur la modé­li­sa­tion abs­traite de com­por­te­ment théo­riques « sans aucun lien avec la com­plexité de la réa­lité des struc­tures éco­no­miques, sociales, et des sys­tèmes poli­tiques ». Heidegger avait prévu ce type de dérive : « Quand la pensée s’interrompt en glis­sant hors de son élé­ment, elle com­pense cette perte en se vali­dant comme techné. »

Trois grands organes de presse dominent l’information éco­no­mique et finan­cière inter­na­tio­nale : The Economist, The Financial Times, The Wall Street Journal. Ils sont deve­nus les porte-parole et les gar­diens de l’orthodoxie néo­li­bé­rale la plus stricte en matière d’économie et de néo­con­ser­va­tisme à l’américaine en matière de poli­tique inter­na­tio­nale. Leur langue de bois s’est impo­sée à l’ensemble de la presse mon­diale qui a rendu anec­do­tiques la montée des injus­tices sociales, les écarts crois­sants de reve­nus, les délo­ca­li­sa­tions. Seules comptent les nou­velles répé­ti­tives concer­nant la Bourse (exemple : France Info, la radio publique fran­çaise qui sert en prio­rité à jouer en Bourse et à placer son argent), les pro­fits des socié­tés, les salaires des grands diri­geants d’entreprise. Lors de la crise de 2007, cette presse s’est bien gardée de remettre en cause la mora­lité des diri­geants des banques, l’ineptie des orga­nismes offi­ciels de contrôle ou des agences de nota­tion.

Le dis­cours “ tech­nique ” de ces médias, des grands déci­deurs a mis fin aux grandes que­relles phi­lo­so­phiques, poli­tiques et éco­no­miques qui ont secoué le monde de la Révolution fran­çaise à l’effondrement de l’URSS. La faim, la pau­vreté, l’exclusion, la misère sont per­çues comme des phé­no­mènes dont il faut bien accep­ter l’inéluctabilité, sans cher­cher à com­prendre les causes de leur per­sis­tance. Le dis­cours domi­nant berce le monde de concepts creux, le plus sou­vent pensés dans la langue du dollar : le déve­lop­pe­ment est néces­sai­re­ment « durable » (sus­tai­nable), la trans­pa­rence est « néces­saire », il n’y a pas de bonne poli­tique (pardon, de “ gou­ver­nance ”, ce mer­veilleux concept qui évacue la res­pon­sa­bi­lité des hommes pour ne rete­nir que celles, ponc­tuelles, des sys­tèmes) sans « rede­va­bi­lité » (accoun­ta­bi­lity). Aucun de ces concepts ne nous parle de répar­ti­tion des reve­nus ou de jus­tice sociale. Le monde est dépro­blé­ma­tisé (Marie-Dominique Perrot). Le comble de la confu­sion est atteint lorsque les prouesses scien­ti­fiques et tech­niques sont expli­quées par la supré­ma­tie du capi­ta­lisme sur tout autre sys­tème : les Étatsuniens sont allés sur la Lune parce qu’ils étaient capi­ta­listes (comme les Égyptiens quand ils construi­saient leurs pyra­mides, peut-être). Mais rien n’est dit de la cor­ré­la­tion plus que vrai­sem­blable entre capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et guerres ou inva­sions de pays sou­ve­rains. Sans parler des géno­cides, du ter­ro­risme, des pra­tiques mafieuses géné­ra­li­sées.

Corm ana­lyse « les forces du chan­ge­ment ». Au pre­mier rang des­quelles il situe le Forum social mon­dial, héri­tier des uto­pies pla­né­taires de société uni­ver­selle, juste et équi­table. Il observe cepen­dant que ce type de mou­ve­ment, par sa nature, est pro­fon­dé­ment réfor­miste, dans la plainte, mais pas dans l’offensive socia­liste.

En conclu­sion, Corm estime que l’on ne sau­rait faire l’impasse, malgré ses limites, sur l’État-nation qui « exprime le désir d’une col­lec­ti­vité humaine d’être maî­tresse de son destin par des méca­nismes de repré­sen­ta­tion de ses membres et le contrôle et le contrôle des actes de ses diri­geants élus afin d’assurer la confor­mité et l’intérêt de la col­lec­ti­vité et de tous ses membres. » La réor­ga­ni­sa­tion de l’espace par les mar­chés s’étant opérée au détri­ment de la démo­cra­tie, tout est à refaire.

George Corm, Le nou­veau gou­ver­ne­ment du monde. Idéologies, struc­tures, contre-pou­voirs, Paris, La Découverte, 2010

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