Le néolibéralisme et la fin de la réduction du temps de travail

Par Mis en ligne le 19 février 2012

Tandis qu’au cours des crises pré­cé­dentes la réduc­tion du temps de tra­vail était dis­cu­tée comme une mesure propre à com­battre la crois­sance du chô­mage, une carac­té­ris­tique frap­pante de la crise éco­no­mique – qui a débuté en 2007 ­ – réside dans le fait que la réduc­tion des horaires de tra­vail ne se trouve dans aucun « agenda poli­tique ». Pas même en France et en Allemagne, deux pays qui furent cham­pions de la réduc­tion du temps de tra­vail intro­dui­sant – par­tiel­le­ment et avec des mesures de flexi­bi­li­sa­tion – la semaine de 35 heures au cours des années 1980 et 1990 pour faire face à un taux de chô­mage élevé.

Il s’agit bien d’un des traits les plus remar­quables de la crise pré­sente ; cela d’autant plus que l’introduction tem­po­raire d’un temps de tra­vail réduit au cours des crises dans de nom­breux pays euro­péens a, en fait, prouvé que la réduc­tion du temps de tra­vail était un ins­tru­ment effec­tif pour éviter le chô­mage (même si cela n’affecte pas la crois­sance des inéga­li­tés résul­tant du main­tien d’un régime capi­ta­liste) [1].

Alors que le capi­tal euro­péen a accepté la réduc­tion du temps de tra­vail au cours de la pre­mière phase de la crise [années 1974-1975 et 1980-1981], les employeurs ont rapi­de­ment réin­tro­duit leurs reven­di­ca­tions d’un allon­ge­ment des horaires de tra­vail et d’une plus grande flexi­bi­lité alors que la crois­sance a com­mencé à se redres­ser, un peu, en 2010 ; sans men­tion­ner l’utilisation du chô­mage par­tiel.

Dans nombre de pays, les gou­ver­ne­ments ont même annoncé, comme partie d’une série de mesures d’austérité visant à limi­ter les défi­cits bud­gé­taires engen­drés par la crise, l’augmentation de l’âge don­nant droit au départ à la retraite. L’abaissement de l’âge de la retraite ainsi que les pos­si­bi­li­tés de départ à la retraite anti­cipé fai­saient partie des mesures uti­li­sées au cours des années 1980 avec pour objec­tif de créer des pos­si­bi­li­tés d’emplois pour les jeunes tra­vailleurs. Dans un ren­ver­se­ment com­plet des argu­ments uti­li­sés au cours de cette période, les tra­vailleurs sont aujourd’hui appe­lés à tra­vailler plus long­temps et durant un plus grand nombre d’années afin de pré­ser­ver leurs emplois et la pos­si­bi­lité de rece­voir une pen­sion.

L’augmentation des horaires de travail

Fait tout à fait éton­nant, aux Etats-Unis, en 2000, la moyenne heb­do­ma­daire du temps de tra­vail était supé­rieure de 1,6 heure par rap­port à ce qu’elle était en 1970 [2]. A partir de la fin des années 1990, les tra­vailleuses et tra­vailleurs amé­ri­cains tra­vaillèrent plus d’une semaine sup­plé­men­taire par année par rap­port à ce qu’ils tra­vaillaient dans les années 1980. Dans l’industrie, un sec­teur où le taux de tra­vail à temps par­tiel est tra­di­tion­nel­le­ment bas, la dif­fé­rence entre 1975 et 2000 s’élevait à plus de deux semaines. En Suède, les chiffres indiquent éga­le­ment une forte ten­dance à la hausse du nombre annuel d’heures de tra­vail, déjà au cours de la fin des années 1980 La dif­fé­rence s’élève à 80 heures par année entre 1990 et 2000. Cependant, une partie de la hausse du temps de tra­vail peut être expli­quée en raison du nombre crois­sant de femmes qui pas­sèrent d’un emploi à temps par­tiel à celui à temps com­plet.

Au cours de la décen­nie 1980, le nombre d’heures de tra­vail annuel a sen­si­ble­ment crû en Grande-Bretagne, de 70 heures entre 1981 et 1989. Il a tou­te­fois reculé dans les années 1990. La moyenne annuelle de 2001 était pra­ti­que­ment la même qu’en 1981. Le Canada a éga­le­ment connu une aug­men­ta­tion des heures de tra­vail au cours de la décen­nie 1990, avec pour résul­tat qu’en 1999 les tra­vailleuses et tra­vailleurs tra­vaillaient 13 heures de plus par année qu’en 1991. Toutefois, contrai­re­ment à la Grande-Bretagne, les heures de tra­vail au Canada ont quelque peu dimi­nué à partir de 2000. En Allemagne et en France la moyenne annuelle des heures de tra­vail a encore dimi­nué au cours des décen­nies 1980 et 1990, mais dans ces deux pays elle a stagné ou même un peu aug­menté entre 2003 et 2008.

La comp­ta­bi­lité de la moyenne annuelle des horaires de tra­vail par tra­vailleur inclut ceux qui sont actifs à temps par­tiel. Si nous obser­vons exclu­si­ve­ment les heures à plein temps, le temps de tra­vail a plus ou moins stagné en Allemagne entre 1992 et 2006 et entre 2003 et 2008 en France. Il y a cepen­dant un chan­ge­ment remar­quable au sein même de la struc­ture des per­sonnes tra­vaillant à plein temps. En Allemagne, par exemple, la pro­por­tion de tra­vailleurs actifs entre 36 et 39 heures par semaine est passée de 53% en 1995 à 21% en 2008 tandis que la pro­por­tion de ceux qui tra­vaillent 40 heures est passée de 31% à 46% au cours de la même période.

Temps de tra­vail moyen annuel par tra­vailleurs indi­vi­duel – OCDE ;
* jusqu’en 1990 pour l’Allemagne de l’Ouest ;
** Tous les tra­vailleurs et tra­vailleuses.

Temps de de tra­vail per capita – OCDE et calcul de l’auteur.

Le chan­ge­ment radi­cal dans les poli­tiques ayant trait aux horaires de tra­vail est même plus frap­pant si l’on consi­dère le nombre d’heures de tra­vail par tête (ce qui inclut les per­sonnes avec ou sans emploi, donc la popu­la­tion dite active). Entre 1985 et 2000, le nombre d’heures par tête à crû aux Etats-Unis de 18% tandis que le Canada a enre­gis­tré une aug­men­ta­tion iden­tique entre 1970 et 2008. En Grande-Bretagne, le nombre d’heures par tête a pra­ti­que­ment stagné entre 1980 et 2008. Il en a été de même en Suède entre 1985 et 2008. Selon l’OCDE : « Le ren­ver­se­ment de la ten­dance à la dimi­nu­tion des heures de tra­vail par tête au cours de la décen­nie 1990 s’est géné­ra­lisé parmi les régions et pays de l’OCDE avec seule­ment quelques excep­tions qui enre­gistrent encore des dimi­nu­tions signi­fi­ca­tives. » [3]

La France et l’Allemagne figu­raient parmi les rares pays qui enre­gis­traient encore une dimi­nu­tion du nombre d’heures de tra­vail par tête au cours des années 1990. Toutefois, au milieu des années 1990, dans ces deux pays, cette ten­dance à la baisse s’est arrê­tée avec des « volumes » d’heures de tra­vail par tête qui ont lar­ge­ment stagné entre 1995 et 2008. Une autre façon d’observer les mêmes ten­dances est de com­pa­rer le nombre d’heures de tra­vail par ménage plutôt que par tra­vailleur indi­vi­duel. La semaine de tra­vail (payée) com­bi­née des couples mariés aux Etats-Unis a crû de 52,2 heures à 63,1 heures entre 1970 et 2000 [4].

L’absence, dans les débats publics des prin­ci­paux pays capi­ta­listes, de la ques­tion de la réduc­tion des heures de tra­vail comme « remède par­tiel», pos­sible, au chô­mage au cours de cette crise est l’aboutissement d’un long pro­ces­sus. Au cours des trois der­nières décen­nies la ten­dance à la dimi­nu­tion des heures de tra­vail sur l’ensemble du siècle s’est net­te­ment ralen­tie. Dans la plu­part des pays, elle s’est même arrê­tée. L’OCDE, le FMI et la Commission euro­péenne se sont réjouis de ce pro­ces­sus, l’analysant comme une amé­lio­ra­tion du taux « d’utilisation du tra­vail » (labour uti­li­za­tion). Bien que ces ins­ti­tu­tions ne four­nissent pas une défi­ni­tion claire de cette notion de taux d’utilisation du tra­vail, elle est censée reflé­ter l’intensité du tra­vail (qui est habi­tuel­le­ment cal­culé en termes de pro­duc­ti­vité), ainsi que le nombre total d’heures de tra­vail dépen­sées par une popu­la­tion par­ti­cu­lière (le taux de chô­mage, le temps global consa­cré à la for­ma­tion, l’étendue de la vie pro­fes­sion­nelle, etc.). En tant que telle, cette notion se rap­proche de ce que les mar­xistes com­prennent comme étant le taux d’exploitation.

Il faut sou­li­gner ici que la moyenne d’heures de tra­vail n’est pas la seule donnée impor­tante. Les taux d’emploi (c’est-à-dire la pro­por­tion de la popu­la­tion qui tra­vaille pour de l’argent) et le nombre d’années néces­saires aux tra­vailleurs avant qu’ils puissent partir à la retraite sont tout aussi impor­tants. En raison de l’augmentation de l’âge de la retraite, ainsi que de la flam­bée des taux d’emplois fémi­nins, l’utilisation du tra­vail en Europe a crû à un rythme plus rapide qu’aux Etats-Unis au cours de la seconde moitié des années 1990 (ainsi que l’indique fiè­re­ment la Commission euro­péenne dans son rap­port Employment in Europe 2007) [5].

La crois­sance du taux d’utilisation du tra­vail est une carac­té­ris­tique essen­tielle de l’époque du néo­li­bé­ra­lisme. Des horaires de tra­vail d’une durée crois­sante, flexibles et frag­men­tés consti­tuent une spé­ci­fi­cité du « mode de vie » néo­li­bé­ral. Malgré des dif­fé­rences notables en termes de diverses durées – quo­ti­dienne, heb­do­ma­daire et annuelle de tra­vail – tous les pays déve­lop­pés ont accepté la néces­sité d’une crois­sance des taux d’emploi ainsi que de rendre les horaires de tra­vail plus flexibles, ces deux aspects ali­men­tant l’utilisation du tra­vail.

La pola­ri­sa­tion du temps de tra­vail

Au cours de la période néo­li­bé­rale les pays n’ont tou­te­fois que rare­ment modi­fié les dis­po­si­tions légales – ou les contrats col­lec­tifs – ayant trait aux limi­ta­tions du temps de tra­vail. Au lieu de cela, il y a eu : un affai­blis­se­ment des normes col­lec­tives tou­chant au temps de tra­vail par le biais de conces­sions et de sup­pres­sions de limites pré­cé­dentes ; l’érosion et la décen­tra­li­sa­tion des négo­cia­tions ; l’introduction de nou­velles formes de flexi­bi­li­sa­tion qui rendent dif­fi­cile tout contrôle sur le temps de tra­vail, notam­ment par le biais de « comptes indi­vi­duels » de temps de tra­vail ; l’individualisation des horaires de tra­vail au tra­vers de l’introduction de méca­nismes de dis­penses de res­pect de cer­taines limites usuelles (comme, par exemple, la pos­si­bi­lité de tra­vailler jusqu’à 60 heures par semaine intro­duite dans l’Etat de l’Ontario, au Canada); ou encore l’acceptation d’un impor­tant « stock » d’heures sup­plé­men­taires (tel que cela est pra­ti­qué en France depuis 2002 afin « d’atténuer » les effets de la semaine de 35 heures).

Les atteintes aux normes du temps de tra­vail ont été com­plé­tées par un pas­sage à des poli­tiques basées sur la « pro­tec­tion sociale » à des poli­tiques fon­dées sur l’obligation à « l’employabilité » pour pou­voir béné­fi­cier des diverses allo­ca­tions [ledit work­fare, ou poli­tique d’activation des chô­meuses et chô­meuses], contrai­gnant un nombre accru de per­sonnes à tra­vailler et les obli­geant à le faire plus long­temps avant de pou­voir prendre leur retraite. L’individualisation et la flexi­bi­li­sa­tion sont basées sur une aug­men­ta­tion de la concur­rence plutôt que sur les pré­fé­rences des tra­vailleurs. Cette dyna­mique affai­blit consi­dé­ra­ble­ment la soli­da­rité au sein de la classe labo­rieuse. Le résul­tat de cela est que ces trans­for­ma­tions sont ali­men­tées par la concur­rence et non par une exten­sion pure et simple de la jour­née ou de la semaine de tra­vail. De ce fait, une pola­ri­sa­tion du temps de tra­vail se pro­duit avec une pro­por­tion crois­sante de tra­vailleurs qui tra­vaillent soit avec des horaires par­ti­cu­liè­re­ment longs, soit par­ti­cu­liè­re­ment courts.

La Grande-Bretagne se dis­tingue pour sa répar­ti­tion inégale des heures de tra­vail. Bien que la pola­ri­sa­tion ait dimi­nué un peu au cours des der­nières années, il n’en demeure pas moins que près d’un tiers des employé·e·s bri­tan­niques tra­vaillaient entre 30 et 40 heures en 2008. En outre, 30% des tra­vailleurs mas­cu­lins tra­vaillaient plus de 45 heures par semaine tandis que 12% des femmes tra­vaillaient moins de 16 heures par semaine. En Allemagne, 46% des tra­vailleurs mas­cu­lins tra­vaillaient encore 40 heures par semaine en 2008. Toutefois, la pro­por­tion de tra­vailleurs mas­cu­lins actifs entre 41 et 48 heures a plus que doublé entre 1995 et 2008. Au cours de la même période, la pro­por­tion de femmes exer­çant un tra­vail sala­rié moins de 20 heures a crû de 60%.

La pro­por­tion de tra­vailleurs actifs 40 heures par semaine aux Etats-Unis est passée de 48% en 1970 à 41% en 2000. La pro­por­tion de ceux qui tra­vaillent 50 heures et plus par semaine est passée de 21% à 26,5% au cours de la même période. Le Canada a éga­le­ment enre­gis­tré une pola­ri­sa­tion crois­sante des horaires de tra­vail entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990. Cette ten­dance s’est un peu inver­sée entre 1997 et 2006. En France et en Suède, les horaires de tra­vail sont dis­tri­bués d’une façon plus uni­forme avec une pro­por­tion com­pa­ra­ti­ve­ment plus faible de la force de tra­vail active moins de 30 heures par semaine. Toutefois, la pro­por­tion des hommes actifs 40 heures et plus en France est passée de 20% en 2002 à 35% en 2008.

Temps de travail et solidarité de la classe laborieuse

L’érosion des normes col­lec­tives des horaires de tra­vail s’est par­tiel­le­ment pro­duite sous l’effet des offen­sives patro­nales contre les syn­di­cats et les « négo­cia­tions col­lec­tives » ainsi que par l’adoption de légis­la­tions anti­syn­di­cales. Toutefois, les appa­reils syn­di­caux eux-mêmes ont sou­tenu indi­rec­te­ment cette trans­for­ma­tion lorsqu’ils ont sacri­fié la reven­di­ca­tion de la réduc­tion du temps de tra­vail comme fai­sant partie des conces­sions à accor­der dans le cadre des négo­cia­tions ou lorsqu’ils ont accepté que le temps de tra­vail devait être négo­cié entre­prise par entre­prise, plutôt qu’au niveau d’une branche éco­no­mique. En accep­tant des horaires de tra­vail plus longs, même comme une excep­tion tem­po­raire, les syn­di­cats se sont rendus à une logique de négo­cia­tion fondée sur la concur­rence inter­ca­pi­ta­liste et ont au moins impli­ci­te­ment reconnu que des horaires de tra­vail plus élevés peuvent « sauver les emplois ».

Des horaires de tra­vail plus élevés ali­mentent pour­tant le chô­mage plutôt qu’ils ne le résolvent. La puis­sance du mou­ve­ment des tra­vailleurs et des tra­vailleuses s’est, par consé­quent, encore dété­rio­rée, lais­sant ces der­niers encore plus vul­né­rables face aux reven­di­ca­tions du capi­tal. Dans cer­tains pays, les repré­sen­tants des tra­vailleurs purent encore obte­nir une réduc­tion des horaires de tra­vail au cours de la décen­nie 1990. Cependant, avec la flexi­bi­li­sa­tion et le pas­sage à une négo­cia­tion entre­prise par entre­prise, ils en paient un prix très élevé. La flexi­bi­li­sa­tion n’est alors plus très éloi­gnée d’une indi­vi­dua­li­sa­tion des règles et des horaires de tra­vail, ce qui conduit à des exemp­tions sup­plé­men­taires ainsi qu’à une éro­sion accé­lé­rée des négo­cia­tions col­lec­tives. Depuis que la flexi­bi­li­sa­tion marche main dans la main avec la mar­chan­di­sa­tion, les horaires de tra­vail réduits et flexibles deviennent rapi­de­ment longs et encore plus flexibles.

Dans les décen­nies qui ont suivi la Seconde Guerre mon­diale, les syn­di­cats ont troqué à plu­sieurs reprises la reven­di­ca­tion d’une dimi­nu­tion des horaires de tra­vail contre des salaires plus élevés, ainsi qu’une crois­sance (maté­rielle) des niveaux de vie. Des théo­ri­ciens comme André Gorz ont cri­ti­qué cette atti­tude parce qu’au lieu de libé­rer le Travail de la domi­na­tion du Capital, l’accélération du cycle temps de tra­vail contre un peu plus d’argent ren­dait les tra­vailleurs même encore plus dépen­dants du Capital [6]. Ce cycle d’accumulation n’était pas seule­ment fondé sur une exploi­ta­tion crois­sante de la force de tra­vail, mais éga­le­ment sur celle des res­sources natu­relles. Marx, pour sa part, avait déjà sou­li­gné les simi­li­tudes exis­tant entre la sur­ex­ploi­ta­tion du tra­vail et la sur­ex­ploi­ta­tion du sol. La réduc­tion du temps de tra­vail a ainsi été pré­co­ni­sée comme mesure vitale afin d’atteindre une forme plus sou­te­nable de la repro­duc­tion humaine aussi bien que d’étendre le règne de la liberté sur la domi­na­tion capi­ta­liste.

Depuis les années 1980, les salaires réels au sein des prin­ci­paux pays capi­ta­listes ont aug­menté modé­ré­ment, pour autant qu’ils aient aug­menté. Préférant tro­quer la réduc­tion du temps de tra­vail contre des reve­nus plus élevés, les familles de sala­riés se trouvent main­te­nant dans une situa­tion où elles doivent passer plus de temps au tra­vail afin de main­te­nir leurs niveaux de vie. Il est ainsi devenu encore plus dif­fi­cile pour les syn­di­cats de convaincre leurs membres de se battre pour des réduc­tions du temps de tra­vail. La dimi­nu­tion du temps de tra­vail n’est tou­te­fois pas seule­ment une réduc­tion heb­do­ma­daire ou quo­ti­dienne du temps de tra­vail, mais se mani­feste aussi sous la forme de pauses payées ou des départs à une retraite anti­ci­pée. Ces formes se trouvent au cœur de tout effort visant à relan­cer la soli­da­rité de la classe labo­rieuse.

Parce qu’elle ne dépend pas des coûts locaux (par pays) de la vie, la dimi­nu­tion des heures de tra­vail peut être – et devrait être – une reven­di­ca­tion inter­na­tio­nale par­ta­gée par les tra­vailleuses et tra­vailleurs de dif­fé­rents pays (ainsi que l’avait montré le mou­ve­ment pour la jour­née de tra­vail de 8 heures à la fin du XIXe siècle). En dis­tri­buant le tra­vail dis­po­nible entre un nombre élargi de tra­vailleuses et tra­vailleurs, la réduc­tion du temps de tra­vail ne béné­fi­cie pas seule­ment aux membres des syn­di­cats, mais éga­le­ment à ceux qui n’ont pas d’emploi. Il s’agit là effec­ti­ve­ment d’un motif impor­tant dans la lutte his­to­rique pour une réduc­tion du temps de tra­vail.

La réduc­tion du temps de tra­vail offre aux gens la pos­si­bi­lité de com­men­cer à songer – et à expé­ri­men­ter – à des modes de vie alter­na­tifs, non capi­ta­listes et plus démo­cra­tiques. Par exemple, cer­tains tra­vailleurs qui ont réduit leurs heures de tra­vail en raison des mesures prises lors de la crise ne sou­haitent pas retour­ner à un tra­vail à temps plein.

En outre, la réduc­tion du temps de tra­vail rend plus facile la répar­ti­tion entre le tra­vail payé et non payé ainsi que de façon plus égale entre les sexes. Ce n’est pas par hasard que les fémi­nistes sué­doises, dans les années 1970, reven­di­quaient la mise en place géné­rale de la semaine de 30 heures. La réduc­tion du temps de tra­vail est cru­ciale pour que puisse se recons­ti­tuer – entre autres dans cette lutte – la capa­cité du mou­ve­ment de la classe labo­rieuse à se confron­ter au Capital ainsi qu’à construire une société plus éga­li­taire et éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable. (Traduction A l’Encontre)

_____

* Christoph Hermann est cher­cheur au Centre de la vie active de Vienne et enseigne à l’Université de Vienne.

[1] Steffen Lehndorff, Before the Crisis, in the Crisis, and Beyond : The uphea­val of col­lec­tive bar­gai­ning in Germany, Institute for Work, Skills, and Training, University Essen-Duisburg, 2010. [2] Ellen R. McGrattan et Richard Rogerson, Changes in Hours Worked, 1950–2000, Federal Reserve Bank of Minneapolis Quarterly Review, 28 : 1 (2004), p. 17. [3] OECD, OECD Employment Outlook 2004. Paris, OECD, 2004. [4] J.A. Jacobs et K. Gerson, Understanding changes in American Working time in Fighting for Time : Shifting boun­da­ries of work and social life, eds., C. F. Epstein et A. L. Kalleberg. New York, Russel Sage, 2004, pp. 25-45. [5] Commission euro­péenne, Employment in Europe 2007 (Brussels : European Commission, 2007), pp. 127-8. [6] Voir, par exemple, André Gorz, Capitalism, Socialism, Ecology. London : Verso, 1994 [Ed. fran­çaise publiée chez Galilée en 1991 sous le titre Capitalisme, socia­lisme, éco­lo­gie. Désorientations. Orientations].

Les commentaires sont fermés.