Le néolibéralisme et l’illusion démocratique

Par Mis en ligne le 06 novembre 2011

A partir de la fin des années 1970, le néo­li­bé­ra­lisme a été imposé au détri­ment du libé­ra­lisme régulé qui fonc­tion­nait sur la base redis­tri­bu­tive du com­pro­mis for­diste au Nord et du natio­na­lisme – clien­té­liste au Sud (1). Pour les capi­ta­listes, il s’agissait de lutter contre la crise du profit, qu’ils consi­dé­raient prin­ci­pa­le­ment engen­drée par l’inflation des demandes de redis­tri­bu­tion de reve­nus adres­sées aux États.

Pour eux, en obé­rant les pro­fits, les reven­di­ca­tions sociales et poli­tiques ren­daient les démo­cra­ties pro­gres­si­ve­ment « ingou­ver­nables ». En effet, le jeu de la démo­cra­tie fai­sait que les règles de par­tage de la valeur ajou­tée, à l’époque plus favo­rables aux sala­riés, étaient pro­gres­si­ve­ment ins­crites dans la loi, à tra­vers ce qu’on pour­rait qua­li­fier de « consti­tu­tion­na­lisme social ».

Pour sortir de la crise, il fal­lait refer­mer la paren­thèse des Trente glo­rieuses des sala­riés pour ouvrir celle des Trente glo­rieuses des finan­ciers. Le pas­sage au néo­li­bé­ra­lisme a accom­pa­gné et a jus­ti­fié l’extension géo­gra­phique ainsi que l’intensification du capi­ta­lisme finan­cia­risé favo­ri­sées par la déré­gu­la­tion. Au ser­vice de la finance inter­na­tio­nale, les poli­tiques néo­li­bé­rales se foca­lisent sur la crois­sance des pro­fits et sur la réduc­tion cor­ré­la­tive des coûts sala­riaux directs et indi­rects. Cela signi­fie la réduc­tion du péri­mètre de l’État, la casse de l’État-providence ou de l’État natio­na­liste – clien­té­liste, la pri­va­ti­sa­tion des rentes publiques…, avec pour consé­quence, la pau­pé­ri­sa­tion du plus grand nombre et l’euthanasie des classes moyennes.

En régime réel­le­ment démo­cra­tique, malgré le bat­tage média­tique et la dupli­cité des élites poli­tiques, un tel pro­gramme ne peut rem­por­ter, dans la durée, l’adhésion d’une majo­rité d’électeurs. Ainsi, la pre­mière mou­ture des réformes néo­li­bé­rales, issue du consen­sus de Washington, s’est heur­tée à un obs­tacle poli­tique mul­ti­forme. Afin de pour­suivre les pro­ces­sus enga­gés et de contour­ner ledit obs­tacle, les oli­garques ont décidé de déna­tu­rer la démo­cra­tie et de la rendre vir­tuelle afin que les popu­la­tions n’aient plus aucune emprise sur les déci­sions poli­tiques. Pour ce faire, le pou­voir de l’État cen­tral a été ato­misé tant vers des ins­tances supé­rieures qu’inférieures. De plus, le champ des options poli­tiques a été réduit par l’enchâssement du néo­li­bé­ra­lisme dans le droit, enchâs­se­ment réa­lisé dans le cadre d’un « consti­tu­tion­na­lisme éco­no­mique », et com­plété par un sys­tème de « soft law », pour impo­ser la bonne gou­ver­nance néo­li­bé­rale « consen­suelle ».

Pour l’oligarchie, la crise actuelle repré­sente une oppor­tu­nité pour le ren­for­ce­ment du pou­voir néo­li­bé­ral et pour l’accélération cor­ré­la­tive du déli­te­ment de la démo­cra­tie.

La crise de gouvernabilité engendrée par les dérives du fordisme et les excès de la démocratie

Au cours de la paren­thèse for­diste des Trente glo­rieuses, le com­pro­mis entre le capi­ta­lisme indus­triel et les sala­riés a pro­gres­si­ve­ment donné lieu à des « débor­de­ments » reven­di­ca­tifs coû­teux, obé­rant lar­ge­ment les pro­fits. Cette ten­dance, dou­blée d’une prise de conscience poli­tique des popu­la­tions, a conduit à une crise de gou­ver­na­bi­lité au Nord.

Par exemple, le rap­port de la Trilatérale : La crise de la démo­cra­tie (2), publié en 1975, met en lumière la redé­cou­verte par les éco­no­mistes « du cycle de cin­quante ans de Kondratieff, selon lequel 1971 (comme 1921) mar­que­rait le début d’un ralen­tis­se­ment éco­no­mique durable dont les pays capi­ta­listes indus­tria­li­sés ne devraient pas émer­ger avant la fin du siècle (3) ». De plus, les­dits pays sont confron­tés à des divers pro­blèmes : « l’inflation, les pénu­ries de matières pre­mières, la sta­bi­lité moné­taire inter­na­tio­nale, la ges­tion de l’interdépendance éco­no­mique, la sécu­rité mili­taire et col­lec­tive (4)… ». Enfin, les dérives du pro­ces­sus démo­cra­tique ont notam­ment engen­dré « une sur­charge de demandes adres­sées à l’État qui dépassent sa capa­cité à y répondre (5) ».

Comme « les demandes adres­sées à un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique croissent, tandis que les capa­ci­tés du gou­ver­ne­ment stag­nent (6) », les démo­cra­ties deviennent ingou­ver­nables.

Changer de cap en imposant le néolibéralisme

Il était urgent de réagir pour réta­blir les condi­tions d’une exploi­ta­tion opti­male des tra­vailleurs par le capi­tal. La crise des années 1970, qui frappe le Nord avant de se pro­pa­ger aux pays du Sud, va donner l’occasion de reve­nir sur les conces­sions accor­dées aux sala­riés en décons­trui­sant le déve­lop­pe­ment auto­cen­tré (prin­ci­pa­le­ment centré sur le déve­lop­pe­ment du marché inté­rieur) que ce soit le for­disme au Nord ou le natio­na­lisme-clien­té­liste au Sud.

Cette décons­truc­tion passe par l’imposition des poli­tiques moné­ta­ristes du consen­sus de Washington (7), qui visent à réduire dras­ti­que­ment la consom­ma­tion « impro­duc­tive » de sur­plus (en termes de pro­fits privés) par l’État-providence au Nord et par l’État natio­na­liste au Sud.

Pour les capi­ta­listes, à tra­vers la déré­gu­la­tion, la pri­va­ti­sa­tion, la libé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale et finan­cière, la « défai­sance » de la pro­tec­tion sociale, la des­truc­tion des sys­tèmes clien­té­listes…, il s’agissait de reve­nir sur les conces­sions accor­dées pré­cé­dem­ment aux sala­riés.

Qui se heurte à l’obstacle politique

La fai­sa­bi­lité poli­tique du trai­te­ment de choc néo­li­bé­ral du consen­sus de Washington s’est avérée plus dif­fi­cile que prévu. Les consé­quences sociales néga­tives de l’ajustement moné­ta­riste, beau­coup plus fla­grantes dans les pays du Sud, ont engen­dré des cri­tiques, des résis­tances et des oppo­si­tions, par­fois vio­lentes (8).

La stra­té­gie des élites poli­tiques pour impo­ser l’ajustement, consis­tant à divi­ser et à oppo­ser, a montré ses limites. Malgré les ten­ta­tives per­ma­nentes de mani­pu­la­tion de l’opinion publique par des actions de com­mu­ni­ca­tion effi­caces, il sub­sis­tait, en raison du jeu de la démo­cra­tie, des pos­si­bi­li­tés d’arrivée au pou­voir d’éléments moins favo­rables à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, voire oppo­sés. Par exemple, des per­son­na­li­tés poli­tiques oppo­sées à la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, au moins dans leur dis­cours, ont été élues au sommet des États notam­ment en Amérique Latine, pré carré des États-Unis.

Devant la menace, il fal­lait réagir.

Contourner l’obstacle politique par l’ordolibéralisme

A la fin des années 1990, pour calmer les cri­tiques et éviter tout « déra­page » démo­cra­tique nocif pour les affaires, le capi­ta­lisme finan­cia­risé a adopté, à tra­vers ses repré­sen­tants offi­ciels ou offi­cieux, un dis­cours plus poli­ti­que­ment et socia­le­ment por­teur de consen­sus, enté­ri­nant le pas­sage du moné­ta­risme à l’ordolibéralisme (9).

La nou­velle rhé­to­rique intègre un voca­bu­laire à conno­ta­tion faus­se­ment sociale- démo­cra­tique-inter­ven­tion­niste, pseudo key­né­sienne… qui pré­pare les esprits à « l’économie sociale de marché » puri­fiée mise en œuvre par lepost-consen­sus de Washington. Sous cou­vert d’une nov­langue, il s’agit sim­ple­ment de pour­suivre les pro­ces­sus enga­gés lors de la phase moné­ta­riste et de péren­ni­ser les poli­tiques néo­li­bé­rales en les ren­dant incon­tes­tables.

Pour ce faire, il convient de les ins­crire dans la loi, et plus pré­ci­sé­ment dans la loi fon­da­men­tale qu’est la Constitution, pour réduire au maxi­mum la pos­si­bi­lité de mise en œuvre de pro­jets poli­tiques alter­na­tifs. Il faut réel­le­ment en finir avec le consti­tu­tion­na­lisme social des Trente glo­rieuses et passer défi­ni­ti­ve­ment au consti­tu­tion­na­lisme éco­no­miquequi enchâsse la « gou­ver­nance » néo­li­bé­rale dans le droit. Le dis­po­si­tif de réduc­tion des degrés de liberté du poli­tique est com­plété par la mise en avant d’un sys­tème de « soft law » com­pre­nant notam­ment les agences de nota­tion, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales…

Au total, il s’agit d’enfermer le poli­tique dans le carcan néo­li­bé­ral, afin de rendre la démo­cra­tie inopé­rante tout en essayant de pré­ser­ver l’illusion popu­laire de son fonc­tion­ne­ment effec­tif.

Et par l’approfondissement de la démocratie virtuelle

La démo­cra­tie vir­tuelle a une base for­melle dans le vote des citoyens, mais le pro­ces­sus de déci­sion poli­tique, au moins concer­nant les domaines impor­tants, est isolé de la par­ti­ci­pa­tion et du contrôle popu­laires. Il s’agit de main­te­nir une démo­cra­tie de façade, et de dépla­cer la réa­lité du pou­voir vers de nou­veaux centres isolés de toute influence popu­laire.

Amorcée de longue date, la dyna­mique de « vir­tua­li­sa­tion » démo­cra­tique s’opère à tra­vers : (i) l’effeuillage du pou­voir de l’État cen­tral (10) vers le haut en direc­tion d’instances supra­na­tio­nales et vers le bas par la décen­tra­li­sa­tion (11) ; (ii) la prise en compte d’acteurs dits « apo­li­tiques », com­plices ou sim­ple­ment mani­pu­lés.

Cette dyna­mique engendre l’atomisation, l’isolement et l’autonomisation des centres de pou­voir du niveau inter­na­tio­nal au niveau local, en pas­sant par les niveaux inter­mé­diaires. Elle engendre aussi la « dilu­tion » des res­pon­sa­bi­li­tés des déci­deurs que vient com­plé­ter un dis­po­si­tif, sans cesse étendu, d’immunité assu­rant l’impunité.

Les élites poli­tiques peuvent, sans risque, œuvrer en faveur du capi­ta­lisme finan­cia­risé en impo­sant le néo­li­bé­ra­lisme. Il s’agit d’encadrer stric­te­ment l’intervention de l’État quand elle est au ser­vice des popu­la­tions. A tous les niveaux (local, régio­nal, natio­nal, com­mu­nau­taire, inter­na­tio­nal), l’intervention publique ne doit pas entra­ver, ni même contrô­ler les acti­vi­tés du capi­ta­lisme finan­cia­risé.

La crise actuelle : une crise de légitimité des élites

Par contre, lorsque le sys­tème entre en crise, l’intervention publique, sal­va­trice pour le capi­ta­lisme finan­cia­risé, se fait mas­si­ve­ment et dura­ble­ment. Les popu­la­tions sont som­mées d’accepter d’endosser la socia­li­sa­tion de la gabe­gie des ins­ti­tu­tions ban­caires et finan­cières. Pour le jus­ti­fier, les élites poli­tiques usent d’un double lan­gage.

La crise cesse alors d’être sim­ple­ment finan­cière ou éco­no­mique, elle devient inévi­ta­ble­ment poli­tique. C’est une crise glo­bale de légi­ti­mité des élites poli­tiques.

Les pre­miers, les pays du Tiers-monde ont connu une telle situa­tion, lorsqu’au début des années 1980, ils se sont trou­vés écra­sés par une dette exté­rieure insou­te­nable. Malgré le carac­tère « odieux (12) » de la majeure part de cette dette, les dits pays ont été placés sous la tutelle des ins­ti­tu­tions néo­li­bé­rales (FMI, Banque Mondiale, OMC…) pour faire payer la note aux popu­la­tions. Dans ce contexte, les élites poli­tiques natio­nales « com­plices » ont eu beau jeu d’incriminer, dans le dis­cours offi­ciel, les ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales pour mettre en œuvre les poli­tiques de pré­da­tion et de pau­pé­ri­sa­tion dont elles espèrent recueillir quelques miettes.

Aujourd’hui, la crise grecque révèle l’extension de ce schéma aux pays du Nord. La Grèce pré­fi­gure la Tiers-Mondialisation de l’Europe (13).

Bernard Conte
Bernard Conte est ensei­gnant – cher­cheur à l’Université Bordeaux IV et à Sciences Po Bordeaux.

Son Site : http://​conte​.​u​-bor​deaux4​.fr/
Son Blogue : http://​blog​-conte​.blog​spot​.com/

Notes

(1) Texte rédigé à partir d’une com­mu­ni­ca­tion pré­sen­tée aux ren­contres : Actualité de la pensée de Marx, orga­ni­sées par Espaces Marx Aquitaine, Sciences Po Bordeaux, décembre 2010.

(2) Michel Crozier, Samuel P. Huntington, Joji Watanuki, The crisis of demo­cracy, Report on the gover­na­bi­lity of demo­cra­cies to the Trilateral Commission, New-York, New York University Press, 1975.

(3),(5),(6) Idem ; p. 3-9.

(7) Voir : Bernard Conte, Le consen­sus de Washington, Bordeaux, 2003.
(8) Une des pre­mière cri­tiques, Cf. Bernard Conte : L’ajustement à visage humain, Bordeaux, 2003.

(9)Sur l’ordolibéralisme ou néo­li­bé­ra­lisme alle­mand, voir : Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la pla­nète, Bordeaux, PUB, 2009, p. 54-60 ; François Bilger, « L’école de Fribourg, l’ordolibéralisme et l’économie sociale de marché », 8 avril 2005.

(10) Cet effeuillage s’opère en vertu du prin­cipe de sub­si­dia­rité qui pré­sente une double dimen­sion : ver­ti­cale et hori­zon­tale, cf. Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la pla­nète, op. cit. p. 194-198.

(11) Les lois Defferre de 1982 marquent l’origine du pro­ces­sus de décen­tra­li­sa­tion en France.

(12) Une dette est dite « odieuse » lorsqu’elle a été contrac­tée pour des objec­tifs contraires aux inté­rêts de la nation et aux inté­rêts des citoyens.

(13) Bernard Conte, La Grèce pré­fi­gure la Tiers-Mondialisation de l’Europe, Contreinfo​.info, 16 mars 2010.

Une réponse à “Le néolibéralisme et l’illusion démocratique”

  1. Rigaud Duverna dit :

    Le concept de vir­tua­li­sa­tion poli­tique est d’autant plus pré­sent dans les pays du tiers-monde que l’on n’arrive pas à faire la dif­fé­rence entre ce qui est « droite, ce qui est gauche » dans les pro­grammes poli­tiques. Les gou­ver­ne­ments dits de gauche appliquent des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel avec autant d’atrocité que ceux dits de droite. Les élec­tions ne sont plus un consen­sus pour admi­nis­trer l’Etat, mais un jeu de dis­tri­bu­tion de poste par une main invi­sible pour des rai­sons inavouées. Et, les pauvres deviennent plus pauvres, la classe moyenne en dégra­da­tion pro­gres­sive, l’élite intel­lec­tuelle en mal d’être et l’élite éco­no­mique de plus en plus affai­riste et anti natio­nale.