Le nationalisme de droite au Québec

Par Mis en ligne le 09 août 2013

« Le nationalisme de droite est celui des nations dominantes, des mouvements racistes comme celui des nazis, de toutes les nations qui oppriment les nations ou cultures minoritaires sur leur territoire et, enfin, de toute nation qui subordonne les intérêts de l’humanité aux siens. »

Jean-Marc Piotte

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Le natio­na­lisme n’est ni de droite, ni de gauche ou, encore, il est l’un ou l’autre. Les révo­lu­tions amé­ri­caine et fran­çaise, qui mettent fin à la monar­chie en fon­dant la répu­blique au nom de la nation, sont pro­gres­sistes. Le sont éga­le­ment les mou­ve­ments de déco­lo­ni­sa­tion qui, au XXe siècle, ont permis à leurs pays de deve­nir indé­pen­dants des empires, même si les États mis sur pied se sont la plu­part du temps éloi­gnés du peuple qu’ils vou­laient repré­sen­ter. Le natio­na­lisme de droite est celui des nations domi­nantes, des mou­ve­ments racistes comme celui des nazis, de toutes les nations qui oppriment les nations ou cultures mino­ri­taires sur leur ter­ri­toire et, enfin, de toute nation qui subor­donne les inté­rêts de l’humanité aux siens.

Les patriotes et les rouges, qui vou­laient au XIXe siècle fonder, comme les Étatsuniens, une répu­blique au Canada contre la monar­chie et l’Empire bri­tan­nique, étaient pro­gres­sistes. Ne l’étaient pas les réfor­mistes et les conser­va­teurs cana­diens-fran­çais qui pac­ti­saient avec l’empire au XIXe siècle. Ne l’est pas éga­le­ment le natio­na­lisme tra­di­tion­nel du Chanoine Groulx, basé sur la langue fran­çaise et la reli­gion catho­lique, qui a dominé le Québec jusqu’à la Révolution tran­quille et dont le dis­cours social, poli­tique, éco­no­mique et cultu­rel oppo­sait la bonne tra­di­tion à la méchante moder­nité.

La Révolution tran­quille, qu’inaugure la vic­toire du Parti libé­ral du Québec (PLQ) en 1960, s’inscrit au sein d’un néo­na­tio­na­lisme pro­gres­siste, en rup­ture sur plu­sieurs points avec le natio­na­lisme cana­dien-fran­çais tra­di­tion­nel. Le « Maître chez-nous » s’inscrit dans un ter­ri­toire, le Québec, où les Canadiens fran­çais sont majo­ri­taires, et se démarque du vieux natio­na­lisme « from coats to coast ». Ce néo­na­tio­na­lisme est laïc et prend ses dis­tances de son ori­gine catho­lique. L’État se dote d’une fonc­tion publique indé­pen­dante des gou­ver­ne­ments, le choix des fonc­tion­naires repo­sant doré­na­vant sur leurs qua­li­fi­ca­tions et des exa­mens. L’État n’est plus le valet du marché et des ins­ti­tu­tions catho­liques. Il inter­vient direc­te­ment dans l’économie par la créa­tion d’Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt et de déve­lop­pe­ment. Il prend le contrôle de l’éducation par la mise sur pied d’un minis­tère et ins­taure un sys­tème de santé public. Le Québec est porté par un mou­ve­ment social, débor­dant le mou­ve­ment syn­di­cal, qui valo­rise notre culture : une lit­té­ra­ture, une dra­ma­tur­gie théâ­trale, un cinéma qué­bé­cois … s’affirment et veulent prendre leur place au Québec et ailleurs.

Cette Révolution est pour­sui­vie par le Parti qué­bé­cois qui gagne les élec­tions en 1976. Une dyna­mique posi­tive entre les syn­di­cats et le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois permet plu­sieurs avan­cées, dont l’adoption de la loi 101 qui cherche à favo­ri­ser l’intégration des immi­grants au Québec fran­co­phone. Cette Révolution se ter­mine lors de l’échec du pre­mier réfé­ren­dum en 1980 et est enter­rée lorsque le gou­ver­ne­ment péquiste impose deux ans plus tard l’ensemble de leurs conven­tions col­lec­tives aux syn­di­qués des sec­teurs public et para­pu­blic.

De 1960 à 1982, le Québec entre dans la moder­nité et pro­gresse sur tous les plans. Ce mou­ve­ment s’arrête au début des années 1980 pour trois rai­sons ou causes prin­ci­pales 1. Le gou­ver­ne­ment libé­ral du Canada, depuis la prise de pou­voir par P. E. Trudeau, s’oppose à toutes nou­velles conces­sions au Québec. 2. Le néo-libé­ra­lisme se répand dans le monde et même le Parti qué­bé­cois s’y soumet[1]. 3. Le sou­ve­rai­nisme péquiste repo­sait sur une ambi­guïté fon­da­men­tale.

Le PQ défen­dait la sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion ou par­te­na­riat, c’est-à-dire la sépa­ra­tion et l’union. Le Québec n’est pas une colo­nie. Les Québécois forment une nation mino­ri­taire au Canada et, comme toute nation mino­ri­taire, sont domi­nés par la nation majo­ri­taire, tout en pos­sé­dant de larges pou­voirs au plan pro­vin­cial. La très grande majo­rité des Québécois désire, sans couper tous liens avec Ottawa, que la nation qué­bé­coise soit recon­nue et que le Québec obtienne les leviers néces­saires pour défendre la langue fran­çaise et sa culture. Le PQ vou­lant, comme tout parti, gagner les élec­tions, dilue l’option indé­pen­dan­tiste pour être élu.

Jacques Parizeau, lorsqu’il est nommé à la tête du PQ en 1987, cherche à sortir de cette ambi­guïté, en affir­mant qu’un vote réfé­ren­daire pour la sou­ve­rai­neté serait suivi d’une offre de par­te­na­riat éco­no­mique avec le Canada. Cependant, pour obte­nir l’appui du chef blo­quiste et conser­va­teur Lucien Bouchard et celui de l’adéquiste Mario Dumont, Parizeau, à son corps défen­dant, doit accep­ter un réfé­ren­dum sur la sou­ve­rai­neté-par­te­na­riat. Malgré que celui-ci unisse la gauche et la droite natio­na­liste, qu’il pro­pose sépa­ra­tion et union, et qu’il suc­cède au rejet des pro­po­si­tions bien timides du Lac Meach, il est perdu.

Le soir de la défaite, Parizeau, pre­mier ministre du Québec, au lieu de repré­sen­ter l’ensemble des citoyens du Québec, accuse les puis­sances de l’argent et les mino­ri­tés eth­niques d’être la cause de la vic­toire du Non. Parizeau met ainsi dans le même sac la nation anglo-qué­bé­coise, les com­mu­nau­tés his­to­riques (juive ash­ké­naze, grecque…) qui se sont inté­grées à celle-ci, les com­mu­nau­tés issues de l’immigration récente (haï­tienne. Magrébine, latino-amé­ri­caine…) et les nations amé­rin­diennes. Or, chez ces deux der­nières, comme des études l’ont montré, le vote, favo­rable au Non, était par­tagé contrai­re­ment aux deux pre­mières.

L’échec de 1995 conduit cer­tains intel­lec­tuels à renouer avec le natio­na­lisme tra­di­tion­nel. Ils cri­tiquent la Révolution tran­quille, non pas au nom du marché et de la liberté de l’individu comme les adé­quistes, mais au nom de la conti­nuité et de la tra­di­tion. Rébarbatifs face au pro­grès et à la moder­nité, ils s’accrochent à la mémoire de la nation cana­dienne-fran­çaise. Celle-ci est por­teuse de sens, contrai­re­ment à la moder­nité, dont l’individualisme, la soif de consom­ma­tion et l’oubli de soi et des autres dans le diver­tis­se­ment, crée un abîs­si­mal vide moral et cultu­rel. La nation est un absolu qui condamne l’individualisme et sur l’autel duquel doivent s’agenouiller ceux qui, comme les adé­quistes ou les libé­raux, vénèrent la liberté indi­vi­duelle. La nation qué­bé­coise est celle de ses ori­gines cana­diennes-fran­çaises et catho­liques : il faut se méfier des immi­grants séduits par la poli­tique mul­ti­cul­tu­relle cana­dienne. Il faut éga­le­ment se défier des droits de l’homme qui peuvent enta­cher la divine natio­na­lité. Bref, les tenants de ce cou­rant néo­con­ser­va­teur se dis­tinguent de l’ADQ, sans s’y oppo­ser, par leur véné­ra­tion du passé, leur méfiance du pro­grès et de la moder­nité, et par leur sacra­li­sa­tion de la nation franco-qué­bé­coise. Ils se rap­prochent du conser­va­tisme reli­gieux du PCC par leur féti­chisme de la tra­di­tion, sans reprendre néces­sai­re­ment à leur compte ses poli­tiques.

Ce cou­rant iden­ti­taire et conser­va­teur a cher­ché à influen­cer le PQ. Mais le pro­blème fon­da­men­tal demeure. Comment faire l’indépendance d’un peuple qui s’y refuse majo­ri­tai­re­ment ? Aucun natio­na­liste à ma connais­sance, fut-il d’extrême droite, ne pro­pose la puri­fi­ca­tion eth­nique. Certains dési­rent accroître l’appui du Oui dans la popu­la­tion de souche cana­dienne-fran­çaise de sorte à com­pen­ser l’appui majo­ri­taire au Non des autres com­po­santes de la société qué­bé­coise. Mais ce Oui espéré déses­pé­ré­ment serait-il pour l’indépendance ou de nou­veau pour une forme fre­la­tée ?

Le PQ a tou­jours été déchiré par cette contra­dic­tion : les mili­tants veulent l’indépendance le plus tôt pos­sible, tandis que la direc­tion désire gagner les élec­tions en vue de faire éven­tuel­le­ment la sou­ve­rai­neté. Le PQ de Pauline Marois s’inscrit dans cette mou­vance, en camou­flant que sa poli­tique ne mène nulle part : com­ment croire qu’une gou­ver­nance sou­ve­rai­niste per­met­trait d’arracher des gains face au Canada anglais ? Dans une pers­pec­tive de négo­cia­tion, l’interlocuteur cana­dien ne fera aucune conces­sion, sachant qu’aucun com­pro­mis ne satis­fera le gou­ver­ne­ment sou­ve­rai­niste qui, à terme, ne pour­suit que la des­truc­tion du Canada tel qu’il le connaît.

Le mou­ve­ment sou­ve­rai­niste est en pleine déroute. La défaite du Bloc, les démis­sions au PQ du média­tique Curzi et de l’expérimentée Louis Beaudoin, le pas­sage de l’ADQ d’une posi­tion quasi sou­ve­rai­niste à sa nais­sance à une auto­no­mie duples­siste, puis à une posi­tion fédé­ra­liste avec Gérard Delteil, ajouté à la volonté de l’ex-péquiste Legault de former un parti qui ren­voie la sou­ve­rai­neté aux calendes grecques en consti­tuent des signes trop conver­gents.

Le PQ n’est plus à gauche depuis le début des années 1980. Les trop prag­ma­tiques diri­geants syn­di­caux diront qu’il est à gauche du PLQ, mais ça n’en fait pas pour cela un parti de gauche. Pierre Dubuc et Marc Laviolette affirment, au nom du SPQ Libre[2], défendre les posi­tions des syn­di­ca­listes pro­gres­sistes au sein du PQ, mais, de fait, ils ne font que subor­don­ner, comme Gérald Larose et Jean-François Lisée, les ques­tions sociales à la ques­tion natio­nale.

Les mili­tants, qui ont permis la vic­toire du Nouveau parti démo­cra­tique (NPD) et dont plu­sieurs pro­ve­naient de Québec soli­daire (QS), du Bloc et même du PQ, avaient com­pris que, sans oublier les pré­oc­cu­pa­tions natio­nales, il fal­lait mettre de l’avant la jus­tice sociale, cher­cher à créer des liens avec la gauche cana­dienne-anglaise, alors que le Bloc n’a pas œuvré à de tels liens. Affirmant défendre, en atten­dant l’indépendance, les inté­rêts de la nation qué­bé­coise, le tandem Duceppe-Paquette, malgré leur sen­si­bi­lité sociale-démo­crate, més­es­ti­mait le fait que les inté­rêts de la nation sont ceux de Péladeau autant que ceux de Madame Tremblay d’Hochelaga-Maisonneuve.



[1] L’ALE puis l’ALÉNA n’auraient pas été adop­tés par le gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Mulroney sans l’appui enthou­siasme du Parti libé­ral de Bourassa et du leader péquiste Bernard Landry qui a fait le tour du Québec pour vendre cet accord.

[2] Dubuc et Laviolette inter­viennent à tout vent, mais per­sonne ne sait de quelles ins­tances ils tirent les man­dats de leurs inter­ven­tions.

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