Le mys­tère Québec soli­daire

Par Mis en ligne le 23 juin 2012

Pourquoi avance-t-il si peu dans les son­dages ? Pourquoi est-il dif­fi­cile d’imaginer qu’il per­cera for­te­ment sur la scène élec­to­rale aux pro­chaines élec­tions ?

Voilà main­te­nant plus de 6 ans que Québec soli­daire a été fondé. Et depuis lors, ce parti a plutôt bien joué ses cartes : il compte aujourd’hui près de 10 000 membres, il a réussi à occu­per une place enviable sur la scène sociale et poli­tique du Québec et il est par­venu à faire élire un député cha­ris­ma­tique dont on ne cesse d’entendre parler. On peut s’étonner dès lors que Québec soli­daire n’arrive pas à percer plus dans les son­dages, res­tant vaille que vaille, autour des 10%, et sans grande chance d’obtenir plus qu’une petite poi­gnée de dépu­tés aux pro­chaines élec­tions. À l’heure où les ins­tances de QS se penchent sur les nou­velles pro­po­si­tions d’alliances pro­gres­sistes, peut-être est-il bon de mettre en lumière quelques élé­ments de fond qui peuvent rendre compte de cette situa­tion. Manière, en ce début d’été de réflé­chir à cer­taines pistes de solu­tions pos­sibles.

Les obstacles objectifs

Il faut bien sûr partir des obs­tacles objec­tifs qui se dressent devant ce parti. Car pour Québec Solidaire (parti de gauche, aux aspi­ra­tions indé­pen­dan­tistes, fémi­nistes, alter­mon­dia­listes et éco­lo­gistes), ils sont loin d’être négli­geables. Et en saisir la portée exacte, c’est mesu­rer l’ampleur de la tâche à laquelle Québec soli­daire s’est attelé ainsi d’ailleurs que la gran­deur des idéaux pour les­quels il se se bat. On peut néan­moins déga­ger au moins trois types d’obstacles qui en freinent la mise en route : des bar­rières ins­ti­tu­tion­nelles et cultu­relles majeures ; une dif­fi­cile re-confi­gu­ra­tion des forces sociales et poli­tiques ; une crise éco­no­mique latente.

1) Des bar­rières ins­ti­tu­tion­nelles et cultu­relles majeures

La pre­mière de celle-ci tient au mode de scru­tin uni­no­mi­nal à un tour, très peu pro­por­tion­nel et favo­ri­sant sur­tout les deux partis le plus impor­tants (Parti libé­ral et Parti qué­bé­cois). La seconde ren­voie à la ques­tion du mono­pole média­tique qui fait que 2 grandes familles d’oligarques qué­bé­cois (Desmarais et Péladeau) contrôlent la plu­part des médias et font pres­sion à la baisse sur les autres comme Radio Canada et Le Devoir. Ils peuvent ainsi —via l’omniprésence d’une pensée unique et l’utilisation mani­pu­la­trice des son­dages — pous­ser l’opinion publique vers la droite. La troi­sième touche à la ques­tion de l’existence d’une hégé­mo­nie idéo­lo­gique néo­li­bé­rale forte et d’une droite dure et décom­plexée (Harper\Charest) qui se trouve (ou s’est trou­vée récem­ment) au gou­ver­ne­ment dans nombre de pays, pla­çant les forces de gauches et la société civile d’en bas sur la défen­sive.

2) La dif­fi­cile re-confi­gu­ra­tion des forces sociales et poli­tiques oppo­sées au néo­li­bé­ra­lisme

Au Québec, cette re-confi­gu­ra­tion prend la forme d’un dif­fi­cile arra­che­ment de l’électorat au Parti qué­bé­cois et à la nos­tal­gie qu’il évoque ; lui qui a repré­senté pen­dant près de 30 ans tout à la fois l’espoir de bâtir un pays, et une époque faste où l’État déve­lop­pait d’importantes poli­tiques sociales. Mais aujourd’hui, cette période est der­rière nous et ce parti n’est plus que l’ombre de lui-même, ayant opté très clai­re­ment au milieu des années 80 pour le néo­li­bé­ra­lisme et des poli­tiques du tout au marché. D’où les déchi­re­ments inté­rieurs de tant de citoyens ! Déchirements qu’on retrouve au niveau social, à propos des poli­tiques de com­pro­mis et de col­la­bo­ra­tion que les mou­ve­ments sociaux et sur­tout le mou­ve­ment syn­di­cal ont fini par enté­ri­ner avec l’État du Québec, et qui avec l’imposition sys­té­ma­tique des recettes néo­li­bé­rales appa­raissent de moins en moins pro­bantes. Il s’exprime donc une forte nos­tal­gie vis-à-vis d’une période his­to­rique donnée et de « cer­taines façons de faire » que le PQ a certes sym­bo­li­sées, mais qu’il a en même temps contri­bué à vider de leur sub­stance. D’où la dif­fi­culté à s’en abs­traire, à s’extirper d’un para­digme désuet, à en inven­ter d’autres ! D’où aussi la peur, non pas de la pola­ri­sa­tion (il y en avait une au Québec entre sou­ve­rai­nistes et fédé­ra­listes), mais d’une nou­velle pola­ri­sa­tion à laquelle per­sonne n’est habi­tué et dont tant de com­men­ta­teurs cherchent à tra­vers leurs ser­vices de média­teurs à atté­nuer les côtés les plus déran­geants.

3) La crise éco­no­mique latente

Même si elle n’a pas frappé (encore ?) for­te­ment le Québec, les dan­gers qu’elle recèle et dont ont goûté cer­taines pro­vinces (Ontario) ou pays voi­sins et puis­sants (USA et Europe), mettent bien en évi­dence le contexte dif­fi­cile dans lequel l’ensemble des sala­riés se trouvent. Finissant par être syno­nyme de poli­tiques d’austérité et de recul ou de luttes défen­sives pour le mou­ve­ment ouvrier et popu­laire (voir les fer­me­tures d’usine, les attaques aux caisse de retraite des tra­vailleurs, etc.) ; fai­sant flot­ter sur les condi­tions de vie des sala­riés une sorte de pes­si­misme rava­geur.

Il reste qu’au niveau de ces 3 obs­tacles, on a affaire à des don­nées objec­tives sur les­quelles on ne peut pas peser à très court terme, obli­geant Québec soli­daire à pri­vi­lé­gier le tra­vail sur le long terme. Qu’on songe par exemple à l’importance de la lutte pour le scru­tin pro­por­tion­nel. Ou à la pos­si­bi­lité de poli­tiques anti-crises pro­té­geant mieux les sala­riés, ou aux ten­ta­tives réa­listes d’ébrécher le mono­pole média­tique en tra­vaillant à la consti­tu­tion de médias de masse alter­na­tifs (TV, WEB, jour­naux, etc.).

Les obstacles subjectifs

Il y a cepen­dant d’autres obs­tacles qui dépendent plus direc­te­ment de Québec soli­daire et sur les­quels il pour­rait y avoir une plus grande prise sur le court terme. J’en vois 3 prin­ci­paux :

a) Le parti de la rue, trop mis au second plan.

Formellement, et en par­ti­cu­lier au niveau de son mode d’organisation, Québec soli­daire est plus un « parti des urnes » qu’un « parti de la rue ». Sa matrice orga­ni­sa­tion­nelle est pensée essen­tiel­le­ment à partir du comté, et pour bien des membres de Québec soli­daire, l’implication mili­tante se donne d’abord et avant tout durant les cam­pagnes élec­to­rales. Bien sûr, de nom­breux mili­tants de Québec soli­daire sont aussi membres de mou­ve­ments sociaux et donc se retrouvent dans la rue, bataillant dans diverses orga­ni­sa­tions sociales et syn­di­cales. Mais c’est là la nuance, ils ont ten­dance à sépa­rer leur mili­tan­tisme social de leur mili­tan­tisme poli­tique, ne se situant pas de la même manière ici et là. D’où la dif­fi­culté à par­ti­ci­per acti­ve­ment à la réorien­ta­tion des luttes sociales et par­ti­cu­liè­re­ment syn­di­cales (la peine à rompre avec cette nos­tal­gie du passé !). L’expérience maoïste (d’intervention dans les syn­di­cats du Québec au cours des années 70) ayant été vécue de manière trau­ma­tique par de nom­breux mili­tants de QS, beau­coup ont eu ten­dance à tordre le bâton dans l’autre sens : en se refu­sant à toute stra­té­gie d’intervention pensée de manière col­lec­tive. Au moment même où l’on en aurait tant besoin, car tout le monde s’entendra là-dessus : si Québec soli­daire veut aller cher­cher de nou­veaux alliés et appuis (et par consé­quent de nou­veaux votes), c’est d’abord du côté de ses alliés natu­rels, les mou­ve­ments sociaux d’origine popu­laire, qu’il les trou­vera. À condi­tion cepen­dant que ce parti soit partie pre­nante de cette lutte des mou­ve­ments sociaux pour retrou­ver le chemin des conquêtes sociales.

b) La ques­tion de l’indépendance, pas assez cen­trale.

Abstraitement par­lant, il n’y a pas grand chose à dire : Québec soli­daire a pris le parti de la sou­ve­rai­neté et de l’indépendance, et son pro­gramme quant à la consti­tuante est à plus d’un titre fort inté­res­sant. Aussi le pro­blème est-il ici plus dans la manière de défendre concrè­te­ment la ques­tion natio­nale, de prendre en compte au quo­ti­dien la ques­tion de l’indépendance en la reliant aux autres thé­ma­tiques fortes du parti. Quand Françoise David répond à Pierre Dubuc qu’au Québec l’axe gauche/​droite a pris le pas sur l’axe fédéralisme/​souverainisme, elle a sans doute raison. Mais elle ne règle pas pour autant cette dif­fi­cile ques­tion. Car le dis­cours de Québec soli­daire pour­rait lier de manière beau­coup plus étroite, ques­tion sociale et ques­tion natio­nale, abor­der de manière beau­coup plus sub­stan­tielle la ques­tion natio­nale, en s’employant à mon­trer que dans le cas du Québec, chaque ques­tion sociale à son revers « indé­pen­dan­tiste », et que l’axe gauche/​droite au Québec ne doit pas être abordé avant l’axe souverainiste/​fédéraliste. Au contraire, l’un et l’autre doivent être réso­lus conjoin­te­ment au sein d’une lutte unique, com­bi­nant d’une même mou­ve­ment, jus­tice sociale et indé­pen­dance du Québec. Ceci per­met­trait d’ailleurs à Québec soli­daire d’accélérer le départ de mili­tants natio­na­listes en pro­ve­nance du Parti qué­bé­cois et de faci­li­ter leur arri­vée à Québec soli­daire. Ceci per­met­trait aussi de rela­ti­vi­ser des ini­tia­tives comme celle de Jean-Martin Aussant qui de toute évi­dence aurait pu et dû être beau­coup plus inté­ressé à rejoindre Québec soli­daire.

c) La ques­tion des alliances, pas assez peau­fi­née.

C’est la ques­tion la plus sen­sible, et peut-être la moins claire. Car au sein de Québec soli­daire, on oscille entre 2 posi­tions dia­mé­tra­le­ment oppo­sées et qui ne par­viennent peut-être pas à tenir compte des pos­sibles de la conjonc­ture concrète. L’une — offi­cielle, résu­mée dans le texte signé par Françoise David et Amir Khadir du Devoir du 14 juin— se refuse à toute alliance avec le PQ . L’autre au contraire —ainsi que tente de le démon­ter le texte du Front pour une alliance des sou­ve­rai­nistes pro­gres­sistes— serait prête à envi­sa­ger une ample alliance « mur à mur » (un genre de pro­gramme de gou­ver­ne­ment ?!) pour en finir avec le libé­raux et per­mettre à Québec soli­daire de peut-être ( ?) gagner au pas­sage quelques dépu­tés en plus. Mais entre ces deux extrêmes, il ne semble y avoir aucune posi­tion inter­mé­diaire, aucun espace au sein duquel on pour­rait faire bouger les choses, la car­to­gra­phie socio-poli­tique du Québec.

Il y a pour­tant dans ce débat incer­tain une bonne nou­velle : suite au chan­ge­ment de conjonc­ture dû à la rébel­lion prin­ta­nière étu­diante, il s’est déve­loppé un désir très fort, au sein de larges sec­teurs de la popu­la­tion, d’en finir avec les libé­raux, et cela en favo­ri­sant coûte que coûte l’unité entre les forces oppo­si­tion­nelles. Et ce désir d’unité s’exprime par une indé­niable pres­sion sur le PQ de Pauline Marois pour qu’il (ou qu’elle) mette de l’eau dans son vin. Car ne l’oublions pas, l’obstacle numéro 1 à une alliance pos­sible entre pro­gres­sistes pro­vient d’abord du PQ qui jusqu’à ses dif­fi­cul­tés des tous der­niers mois (départ de dépu­tés, crise de lea­der­ship, etc.) n’aurait jamais songé à négo­cier quoique ce soit de ce genre.

En ce sens, pour­quoi ne pas pro­fi­ter de cette occa­sion (offerte par la conjonc­ture), en se mon­trant ouvert à cette ini­tia­tive et à ce désir d’unité, sen­sible à cette demande d’en finir avec les libé­raux et les poli­tiques néo­li­bé­rales qu’ils sym­bo­lisent ? Et pour­quoi ne pas essayer, en se disant dis­posé à la dis­cus­sion, de pous­ser le PQ, soit à s’enfermer dans son déni d’alliance (ce qui le dis­cré­di­tera un peu plus), soit à abor­der des reven­di­ca­tions fon­da­men­tales qui pour­raient réel­le­ment faire avan­cer la cause de la gauche ? Par exemple, par le biais d’une pla­te­forme com­mune sur laquelle on cher­che­rait à s’entendre, en optant entre autres pour l’adoption du scru­tin pro­por­tion­nel, le main­tien du gel des frais de sco­la­rité puis la gra­tuité, le retrait de la loi 78, l’approbation d’une loi sur les mines plus mus­clée, le lan­ce­ment de Pharma-Québec, etc. (la liste est longue !) Et là, il pour­rait y avoir un vrai débat sur ce qui est impor­tant et qui, appli­qué, ferait vrai­ment bouger les choses.

Et si, faute d’entente tan­gible sur le fond (ce qui reste l’hypothèse la plus pro­bable), on arri­vait au moins à orien­ter les dis­cus­sions sur le pos­sible par­tage conjonc­tu­rel de quelques comtés, per­met­tant, d’une part de lais­ser le champ libre à cer­tains can­di­dats ou can­di­dates de QS, et d’autres part de sou­te­nir ailleurs des can­di­dats pro­gres­sistes (s’étant cepen­dant enga­gés à défendre le scru­tin pro­por­tion­nel, le gel des droits, etc.), n’aurions nous pas fait un bout de chemin inté­res­sant ? Un bout de chemin qui, sans mettre de côté ce que Québec soli­daire défend comme pro­gramme, per­met­trait de ren­for­cer sub­stan­tiel­le­ment sa posi­tion ? À ce niveau, se camper dans des posi­tions intran­si­geantes est sou­vent signe de fai­blesse : Québec soli­daire n’a plus à devoir se dis­tin­guer à tout prix du PQ (à insis­ter sur ce qui le dif­fé­ren­cie) pour exis­ter et faire sa place. Il l’a désor­mais acquise, et dans la conjonc­ture si par­ti­cu­lière de ce prin­temps 2012, il aurait les moyens de faire beau­coup plus, de tra­vailler effi­ca­ce­ment à l’effritement de celui qui, au sein des forces « dites pro­gres­sistes », reste évi­dem­ment son adver­saire pre­mier. Porté par la vague du prin­temps 2012, il peut gagner l’avantage sur lui, lui gruger nombre d’appuis et l’affaiblir poli­ti­que­ment, idéo­lo­gi­que­ment. À condi­tion d’oser !

Saura-t-il avoir la sou­plesse et sur­tout l’ouverture néces­saire pour cela ? En somme, saura-t-il d’un même mou­ve­ment mettre l’accent sur la rue, l’indépendance et la recherche d’unité ?


PS : une des grandes forces du mou­ve­ment étu­diant (et par­ti­cu­liè­re­ment de la CLASSE), ce prin­temps, a été de favo­ri­ser l’unité en fai­sant front commun autour de reven­di­ca­tions mini­mums qui en même temps heur­taient de plein fouet les logiques néo­li­bé­rales. C’est là la clef de leur succès, don­nant nais­sance ainsi, à ce qui appa­raît si néces­saire en cette période d’hégémonie néo­li­bé­rale : une « rup­ture démo­cra­tique » riche à termes… de tant de pos­sibles.

Pierre Mouterde
Auteur de La gauche en temps de crise, essai, contre-stra­té­gies pour demain, Liber, Montréal, 2011

Une réponse à “Le mys­tère Québec soli­daire”

  1. Bertrand Malenfant dit :

    Bonjour M. Mouterde
    Je veux saluer votre article qui pose une ques­tion per­ti­nente sur le rôle et la faveur des tiers partis dans notre sys­tème poli­tique, comme cela se véri­fie dans tous les pays colo­ni­sés par l’Angleterre. Par ailleurs je n’ai pas relevé que l’adhésion du PQ face au néo-libé­ra­lisme soit une diver­gence avec QS – même si celui-ci ne cri­tique que du bout des lèvres ce cou­rant néo-réac­tion­naire. Au moins il ne pro­clame pas qu’il faut « s’enrichir », comme le fait Pauline Marois dans sa naï­veté.