Le mouvement social d’hier à aujourd’hui

Mis en ligne le 24 août 2007

Pendant des décen­nies, les mou­ve­ments sociaux au Québec ont résisté à l’oppression et à l’exploitation. Ils ont joué un rôle fon­da­men­tal, qu’on feint d’ignorer, dans la révo­lu­tion-pas-si-tran­quille des années 1960. Un bref retour en arrière nous permet de mesu­rer le chemin par­couru et de faire le constat des défis actuels.

Par Pierre Beaudet *

L’appel venu du « sud »

Dans les années 1990, les mou­ve­ments sociaux se remet­taient dif­fi­ci­le­ment de l’implosion du socia­lisme « réel­le­ment exis­tant » et de ce qui était pré­senté comme la « fin de l’histoire » et le triomphe « défi­ni­tif » du capi­ta­lisme. En 1994 se consti­tuait au Canada une grande alliance pro capi­ta­liste et pro impé­ria­liste autour de l’Accord de libre-échange des Amériques (ALÉNA). Le mou­ve­ment d’opposition au Québec était faible, en partie lié au fait que le mou­ve­ment natio­na­liste (le PQ) était partie pre­nante de cette coa­li­tion des domi­nants. Les syn­di­cats, la FTQ notam­ment, tou­jours proches du PQ, ne vou­laient pas confron­ter l’ALÉNA sinon que par de petites décla­ra­tions ici et là. Mais sou­dai­ne­ment le monde a bas­culé. Du fond du Chiapas est venu un autre appel. Habilement théâ­tra­li­sée par les Zapatistes, cette révolte post-moderne a été un immense révé­la­teur, tant de l’escroquerie du néo­li­bé­ra­lisme que du dépas­se­ment des forces de chan­ge­ment tra­di­tion­nelles. Peu après dans le monde, le ser­pent inter­mi­nable des mobi­li­sa­tions a fait res­sor­tir des masses inédites, jeunes, dans les rues de Seattle, Gotenberg, Genoa, Johannesburg. Un mou­ve­ment bigarré, mul­ti­co­lore, sans ban­nière claire. Un gigan­tesque NON au néo­li­bé­ra­lisme a surgi.

Le réveil du mou­ve­ment au Québec

Au Québec en plus d’être assommé par le triomphe du néo­li­bé­ra­lisme, le mou­ve­ment était pas­sa­ble­ment amoché à la suite de la ten­ta­tive bou­char­desque de dis­ci­pli­ner les domi­nés. Devant tout cela, le cri de ral­lie­ment est venu de la Fédération des femmes du Québec. La Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence s’est trans­for­mée en réqui­si­toire contre le néo­li­bé­ra­lisme et l’arrogance des puis­sants. Plus tard, la mobi­li­sa­tion a repris sous la forme « Sommet des peuples » des Amériques (avril 2001), qui s’est éga­le­ment restruc­turé comme un « fes­ti­val » des masses. Sans trop le voir venir, on s’est retrou­vés des mil­liers. On a brisé (sym­bo­li­que­ment) des bar­ri­cades. On a aussi brisé des illu­sions, la men­ta­lité ni-ni, la domi­na­tion des dis­cours creux pour tout dire sauf qu’il faut chan­ger. On a changé le ton. On s’est chan­gés nous-mêmes.

L’irruption des subal­ternes

Aujourd’hui nous revoici reve­nus sur un mode ascen­dant. Le natio­na­lisme de gauche et la social-démo­cra­tie sont en déclin. Certes, ces vieux pro­jets sont encore dans le décor, mais non plus comme por­teurs de la trans­for­ma­tion. En face, une masse en appa­rence inco­hé­rente, éche­ve­lée, babé­lienne. Un mou­ve­ment de mou­ve­ment. Un réseau de réseaux, qui ne cesse d’envahir des espaces, de faire dérailler les puis­sants. Avec le Forum social qué­bé­cois, cet animal hybride sort sur la place publique.

Danger

Devant cette ascen­dance cepen­dant, il y a un mur. Les domi­nants disent par leurs porte-voix « lulu­cides » que « les gens se révoltent trop ». Entre-temps, ils se réor­ga­nisent. Ils rêvent de nous cri­mi­na­li­ser. Ils prennent d’assaut l’espace public. Ils font la chasse aux dis­si­dents en com­men­çant par les plus faibles, réfu­giés, immi­grants, jeunes de la rue. Des intel­lec­tuels consen­tants remettent cela, rem­placent les com­mu­nistes-le-cou­teau-entre-les-dents par l’islamiste-terroriste. Dans tout cela, l’empire agit comme un ours blessé, le dos au mur, encore plus dan­ge­reux et encore plus violent.

Créativité et résis­tance

Qu’est-ce qu’on fait ? On met des grains de sable dans l’engrenage. On se réor­ga­nise. On pro­duit une « socio­lo­gie des émer­gences » (Boaventura Santos). On libère de nou­velles iden­ti­tés rebelles, créa­tives, plu­rielles. On construit de nou­veaux espaces. On démo­cra­tise la démo­cra­tie. On dépouille le vieil arbre de Noël du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant, de sa crois­sance autant ridi­cule que des­truc­tive. On change les don­nées. On sème dans nos toits verts et nos jar­dins com­mu­nau­taires de nou­velles valeurs. On se met ensemble, on se coa­lise. On sur­monte nos vieilles chi­canes et essaie d’envahir le ter­rain poli­tique, comme avec l’expérience en cours de Québec Solidaire. Certes, on reste très loin du pou­voir. Mais on sort de l’ombre.

La guerre de posi­tion

Mais sur­tout, on conti­nue de s’investir dans l’autre temps, le temps long. Dans la trans­for­ma­tion (et non la cap­ta­tion) du pou­voir. Comme Gramsci l’avait dit, on pour­suit la guerre de posi­tion. On construit des tran­chées. Mais comme Gramsci l’a moins dit, on ne fait pas que miner la for­te­resse de l’adversaire : on en construit une autre. On ne veut plus de « leur » for­te­resse», avec ses don­jons, ses murs béton­nés, ses pas­sages secrets. On veut une autre archi­tec­ture. Comment ? On ne sait pas encore. On s’entête. On reste confiants dans le tra­vail de fourmi. On com­prend que le pou­voir n’est pas un objet « à capter», un site « à enva­hir ». On com­prend qu’il est inutile de cher­cher un nou­veau « sujet his­to­rique » aussi futile qu’introuvable dans une révolte sans cesse chan­geante. On sait qu’il n’y a pas de démiurge de l’histoire. Ni de plan pré-établi. Qu’est-ce qu’il y a alors ? Des chô­meurs qui prennent leurs usines. Des sans-terre qui inventent des coopé­ra­tives. Des masses urbaines qui s’auto-émancipent. Des étu­diants et des étu­diantes qui sabotent la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation. Est-ce que tout cela est assez ? Bien sûr que non. Mais on a fini de courir après le projet-miracle, le parti-miracle, l’état-miracle. On encercle le poli­tique par le social, on l’imbibe de nos révoltes et de nos rêves.

* Ce texte est une ver­sion très écour­tée du cha­pitre publié dans le bou­quin édité par Jean-Marc Piotte et Normand Baillargeon, « Au fond de l’impasse, la gauche ».

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