Le mouvement social d’hier à aujourd’hui

Pendant des décennies, les mouvements sociaux au Québec ont résisté à l’oppression et à l’exploitation. Ils ont joué un rôle fondamental, qu’on feint d’ignorer, dans la révolution-pas-si-tranquille des années 1960. Un bref retour en arrière nous permet de mesurer le chemin parcouru et de faire le constat des défis actuels.

Par Pierre Beaudet *

L’appel venu du «sud»

Dans les années 1990, les mouvements sociaux se remettaient difficilement de l’implosion du socialisme «réellement existant» et de ce qui était présenté comme la «fin de l’histoire» et le triomphe «définitif» du capitalisme. En 1994 se constituait au Canada une grande alliance pro capitaliste et pro impérialiste autour de l’Accord de libre-échange des Amériques (ALÉNA). Le mouvement d’opposition au Québec était faible, en partie lié au fait que le mouvement nationaliste (le PQ) était partie prenante de cette coalition des dominants. Les syndicats, la FTQ notamment, toujours proches du PQ, ne voulaient pas confronter l’ALÉNA sinon que par de petites déclarations ici et là. Mais soudainement le monde a basculé. Du fond du Chiapas est venu un autre appel. Habilement théâtralisée par les Zapatistes, cette révolte post-moderne a été un immense révélateur, tant de l’escroquerie du néolibéralisme que du dépassement des forces de changement traditionnelles. Peu après dans le monde, le serpent interminable des mobilisations a fait ressortir des masses inédites, jeunes, dans les rues de Seattle, Gotenberg, Genoa, Johannesburg. Un mouvement bigarré, multicolore, sans bannière claire. Un gigantesque NON au néolibéralisme a surgi.

Le réveil du mouvement au Québec

Au Québec en plus d’être assommé par le triomphe du néolibéralisme, le mouvement était passablement amoché à la suite de la tentative bouchardesque de discipliner les dominés. Devant tout cela, le cri de ralliement est venu de la Fédération des femmes du Québec. La Marche des femmes contre la pauvreté et la violence s’est transformée en réquisitoire contre le néolibéralisme et l’arrogance des puissants. Plus tard, la mobilisation a repris sous la forme «Sommet des peuples» des Amériques (avril 2001), qui s’est également restructuré comme un «festival» des masses. Sans trop le voir venir, on s’est retrouvés des milliers. On a brisé (symboliquement) des barricades. On a aussi brisé des illusions, la mentalité ni-ni, la domination des discours creux pour tout dire sauf qu’il faut changer. On a changé le ton. On s’est changés nous-mêmes.

L’irruption des subalternes

Aujourd’hui nous revoici revenus sur un mode ascendant. Le nationalisme de gauche et la social-démocratie sont en déclin. Certes, ces vieux projets sont encore dans le décor, mais non plus comme porteurs de la transformation. En face, une masse en apparence incohérente, échevelée, babélienne. Un mouvement de mouvement. Un réseau de réseaux, qui ne cesse d’envahir des espaces, de faire dérailler les puissants. Avec le Forum social québécois, cet animal hybride sort sur la place publique.

Danger

Devant cette ascendance cependant, il y a un mur. Les dominants disent par leurs porte-voix «lulucides» que «les gens se révoltent trop». Entre-temps, ils se réorganisent. Ils rêvent de nous criminaliser. Ils prennent d’assaut l’espace public. Ils font la chasse aux dissidents en commençant par les plus faibles, réfugiés, immigrants, jeunes de la rue. Des intellectuels consentants remettent cela, remplacent les communistes-le-couteau-entre-les-dents par l’islamiste-terroriste. Dans tout cela, l’empire agit comme un ours blessé, le dos au mur, encore plus dangereux et encore plus violent.

Créativité et résistance

Qu’est-ce qu’on fait ? On met des grains de sable dans l’engrenage. On se réorganise. On produit une «sociologie des émergences» (Boaventura Santos). On libère de nouvelles identités rebelles, créatives, plurielles. On construit de nouveaux espaces. On démocratise la démocratie. On dépouille le vieil arbre de Noël du capitalisme réellement existant, de sa croissance autant ridicule que destructive. On change les données. On sème dans nos toits verts et nos jardins communautaires de nouvelles valeurs. On se met ensemble, on se coalise. On surmonte nos vieilles chicanes et essaie d’envahir le terrain politique, comme avec l’expérience en cours de Québec Solidaire. Certes, on reste très loin du pouvoir. Mais on sort de l’ombre.

La guerre de position

Mais surtout, on continue de s’investir dans l’autre temps, le temps long. Dans la transformation (et non la captation) du pouvoir. Comme Gramsci l’avait dit, on poursuit la guerre de position. On construit des tranchées. Mais comme Gramsci l’a moins dit, on ne fait pas que miner la forteresse de l’adversaire : on en construit une autre. On ne veut plus de «leur» forteresse», avec ses donjons, ses murs bétonnés, ses passages secrets. On veut une autre architecture. Comment ? On ne sait pas encore. On s’entête. On reste confiants dans le travail de fourmi. On comprend que le pouvoir n’est pas un objet «à capter», un site «à envahir». On comprend qu’il est inutile de chercher un nouveau «sujet historique» aussi futile qu’introuvable dans une révolte sans cesse changeante. On sait qu’il n’y a pas de démiurge de l’histoire. Ni de plan pré-établi. Qu’est-ce qu’il y a alors ? Des chômeurs qui prennent leurs usines. Des sans-terre qui inventent des coopératives. Des masses urbaines qui s’auto-émancipent. Des étudiants et des étudiantes qui sabotent la marchandisation de l’éducation. Est-ce que tout cela est assez ? Bien sûr que non. Mais on a fini de courir après le projet-miracle, le parti-miracle, l’état-miracle. On encercle le politique par le social, on l’imbibe de nos révoltes et de nos rêves.

* Ce texte est une version très écourtée du chapitre publié dans le bouquin édité par Jean-Marc Piotte et Normand Baillargeon, «Au fond de l’impasse, la gauche».