Le mouvement populaire contre l’État

Les mouvements sociaux, « cette nébuleuse aux contours incertains et à la densité variable » (A. Melucci) entretiennent des rapports fort variés à l’État : de la complémentarité obligée et piégée à la confrontation ouverte en passant par la collaboration librement consentie et toutes les déclinaisons du partenariat conflictuel sans oublier l’indifférence/ignorance et la mise à distance.  Il convient d’abord de distinguer le fait d’être contre tel ou tel gouvernement au pouvoir, contre telle politique, programme ou loi et le fait  d’être contre l’État : l’un n’équivaut pas à l’autre. Il convient aussi d’examiner au mérite chacune de ces postures car, n’étant pas toujours mutuellement exclusives, elles sont néanmoins porteuses de projets sociaux et politiques différents.

Par exemple, dans le secteur de la santé et des services sociaux, l’affirmation Nous ne sommes pas du secteur public, mais nous sommes d’intérêt public » mainte fois exprimée par les organismes communautaires dits de « services » lors des audiences de la Commission Rochon en 1985,  demeure d’actualité. Malgré des dérives certaines, elle invite à ne pas classer ce communautaire dans le processus de « privatisation » mais plutôt dans un mouvement d’élargissement de l’espace publique et démocratique. On pourrait aussi examiner ce que les mouvements féministes en particulier contribuent à la dynamique État-mouvements sociaux (D. Lamoureux).

Au Canada et au Québec, comme dans la plupart des pays occidentaux (à quelques heureuses exceptions près en Amérique latine) les droites sont au pouvoir : en quoi ces droites sont-elles en train de « refonder » l’État libéral ou ce qui reste de l’État-providence et quels défis alors pour les mouvements sociaux ? En quoi aussi non seulement les régimes de droite mais les idées de droite ont-ils pénétré les mouvements sociaux, leurs membres et les populations en général, transformant les citoyen-ne-s en « sujets néolibéraux » dociles (Dardot et Laval) ? Comment les mouvements sociaux peuvent-ils y résister, répliquer et re-proposer des alternatives non « polluées » par ces idées ? Comment ces mouvements attestent-ils de l’aspiration à en finir avec le monopole du pouvoir étatique ? Comment les nouvelles pratiques vécues dans plusieurs mouvements peuvent-elles contribuer à l’invention de nouvelles façons de « vivre ensemble» en exerçant une vigilance constante et exigeante face à la démocratie représentative, en mettant de l’avant des formes plus radicales de démocratie participative et délibérative  et de stratégies d’actions directes non violentes et de désobéissance civile,  renouvelant ainsi le rapport au pouvoir étatique et à tous les pouvoirs ?

S’il faut « tout un village pour éduquer un enfant » comme dit le proverbe africain, il faut une variété de mouvements sociaux et politiques et une diversité de stratégies et de tactiques d’action pour tirer une société à gauche. Ceci, contre la « nostalgie des grands récits » (C. St-Hilaire) où « une » classe, « un » mouvement, « un » groupe, « un » parti pourrait prétendre posséder seul la clé de cet « autre monde » plus juste, plus solidaire, plus égalitaire, plus écologique… plus citoyen.