Le mouvement populaire contre l’État

La réponse des mouvements populaires et communautaires aux injustices est fortement conditionnée par le sens que chacun des groupes ou individus leur donne.  Dans nos rangs, on considère, de façon majoritaire, que les injustices sont attribuables aux causes structurelles; les solutions sont donc principalement politiques.  C’est une vision du monde fortement connotée des Lumières et Rousseau, selon la thèse d’Alain Noël et Jean-Philippe Thérien, dans leur dernier essai, La gauche et la droite. Un débat sans frontières. Les problèmes individuels et familiaux sont généralement perçus comme une conséquence des inégalités sociales, parce que la nature humaine est «fondamentalement bonne et généreuse».

C’est dans cet esprit que de nombreux organismes communautaires famille ont longtemps revendiqué la construction de programmes sociaux visant à offrir plus d’aide pour les enfants et les familles, que cela soit financière, logement ou les garderies.  La participation et l’autodétermination ont été les moteurs de ces luttes, menées principalement par des femmes impliquées dans ces mouvements. Les relations avec l’État et les services publics étaient principalement considérées sous un mode de collaboration conflictuelle.

Cependant, depuis quelques décennies, une vision du monde et de la nature humaine plus pessimiste prend le dessus, fortement appuyée par la droite économique. Inspirée de la pensée de Hobbes, cette vision considère l’individu comme un «égoïste rationnel qui cherche à maximiser son propre intérêt». L’injustice vécue est le résultat d’une faiblesse individuelle et le succès comme le fruit de ses efforts. Il y a donc peu d’espace pour une analyse structurelle.

Les programmes sociaux deviennent alors une vaste entreprise de dépistage et d’épidémiologie servant à cibler les individus déviants pour leur proposer des valeurs conforme à celles qui sont dominantes. Teintées de fonctionnalisme, les interventions sont exclusivement individuelles et excluent d’emblée toute forme d’appropriation collective du pouvoir. Il s’agit de permettre à chaque individu d’obtenir les meilleures chances de succès en se conformant aux valeurs et aux attentes de la majorité (ex. les programmes de maturité scolaire de la DSP).

L’alliance entre la Fondation Chagnon et le gouvernement libéral québécois est avant tout idéologique et témoigne d’une communauté de pensée sans équivoque. En remettant le poids des inégalités sur les familles et les enfants (on utilise maintenant le terme «générations montantes»), l’État s’affranchit dès lors de toute responsabilité collective tout en renforçant le pouvoir d’une fondation privée qui peut maintenant définir les normes sans débat public, comme l’Église autrefois.

L’évolution du rôle de l’État et son alliance avec des acteurs tels que la Fondation Chagnon soulèvent de nombreuses questions au sein du mouvement communautaire. Comme le soulignaient récemment Michel Parazelli et Carol Gélinas dans une série de conférences à travers le Québec, intitulée Les PPP sociaux et la concurrence du «bien»: Vers quels horizons politiques?, Il ne s’agit pas d’une question de valeurs, mais d’une question de sens. Différentes conceptions de l’éducation des enfants coexistent dans la société et dans le mouvement communautaire. Les visions peuvent être opposées, mais elles prétendent toutes œuvrer pour le bien-être des enfants.

Pour ce qui est des rapports entre l’État et la Fondation Chagnon, nous postulons ici que l’épistémologie du contrôle est prédominante. Et, justement parce que cette vision est en rupture avec les valeurs de notre mouvement,  les organismes communautaires devraient davantage se questionner sur le sens et l’éthique des actions auxquelles ils participent. Pour poser la question de façon crue : feront-ils partie de l’entreprise de dépolitisation et de reformatage des victimes des injustices ou participeront-ils à leur émancipation?

Cela dit, les perspectives de mobilisation sont multiples (résistance, alternatives, boycottage)  mais ne pourront s’ouvrir pleinement qu’après que chacun des groupes ait pris le temps nécessaire pour réfléchir à ces questions avec les premiers concernés, leurs membres.