Résumé d'une présentation dans le cadre de l’Université populaire d’été des NCS

Le mouvement populaire contre l’État

Par , Mis en ligne le 24 août 2011

La réponse des mou­ve­ments popu­laires et com­mu­nau­taires aux injus­tices est for­te­ment condi­tion­née par le sens que chacun des groupes ou indi­vi­dus leur donne. Dans nos rangs, on consi­dère, de façon majo­ri­taire, que les injus­tices sont attri­buables aux causes struc­tu­relles ; les solu­tions sont donc prin­ci­pa­le­ment poli­tiques. C’est une vision du monde for­te­ment conno­tée des Lumières et Rousseau, selon la thèse d’Alain Noël et Jean-Philippe Thérien, dans leur der­nier essai, La gauche et la droite. Un débat sans fron­tières. Les pro­blèmes indi­vi­duels et fami­liaux sont géné­ra­le­ment perçus comme une consé­quence des inéga­li­tés sociales, parce que la nature humaine est « fon­da­men­ta­le­ment bonne et généreuse ».

C’est dans cet esprit que de nom­breux orga­nismes com­mu­nau­taires famille ont long­temps reven­di­qué la construc­tion de pro­grammes sociaux visant à offrir plus d’aide pour les enfants et les familles, que cela soit finan­cière, loge­ment ou les gar­de­ries. La par­ti­ci­pa­tion et l’autodétermination ont été les moteurs de ces luttes, menées prin­ci­pa­le­ment par des femmes impli­quées dans ces mou­ve­ments. Les rela­tions avec l’État et les ser­vices publics étaient prin­ci­pa­le­ment consi­dé­rées sous un mode de col­la­bo­ra­tion conflictuelle.

Cependant, depuis quelques décen­nies, une vision du monde et de la nature humaine plus pes­si­miste prend le dessus, for­te­ment appuyée par la droite éco­no­mique. Inspirée de la pensée de Hobbes, cette vision consi­dère l’individu comme un « égoïste ration­nel qui cherche à maxi­mi­ser son propre inté­rêt ». L’injustice vécue est le résul­tat d’une fai­blesse indi­vi­duelle et le succès comme le fruit de ses efforts. Il y a donc peu d’espace pour une ana­lyse structurelle.

Les pro­grammes sociaux deviennent alors une vaste entre­prise de dépis­tage et d’épidémiologie ser­vant à cibler les indi­vi­dus déviants pour leur pro­po­ser des valeurs conforme à celles qui sont domi­nantes. Teintées de fonc­tion­na­lisme, les inter­ven­tions sont exclu­si­ve­ment indi­vi­duelles et excluent d’emblée toute forme d’appropriation col­lec­tive du pou­voir. Il s’agit de per­mettre à chaque indi­vidu d’obtenir les meilleures chances de succès en se confor­mant aux valeurs et aux attentes de la majo­rité (ex. les pro­grammes de matu­rité sco­laire de la DSP).

L’alliance entre la Fondation Chagnon et le gou­ver­ne­ment libé­ral qué­bé­cois est avant tout idéo­lo­gique et témoigne d’une com­mu­nauté de pensée sans équi­voque. En remet­tant le poids des inéga­li­tés sur les familles et les enfants (on uti­lise main­te­nant le terme « géné­ra­tions mon­tantes»), l’État s’affranchit dès lors de toute res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive tout en ren­for­çant le pou­voir d’une fon­da­tion privée qui peut main­te­nant défi­nir les normes sans débat public, comme l’Église autrefois.

L’évolution du rôle de l’État et son alliance avec des acteurs tels que la Fondation Chagnon sou­lèvent de nom­breuses ques­tions au sein du mou­ve­ment com­mu­nau­taire. Comme le sou­li­gnaient récem­ment Michel Parazelli et Carol Gélinas dans une série de confé­rences à tra­vers le Québec, inti­tu­lée Les PPP sociaux et la concur­rence du « bien » : Vers quels hori­zons poli­tiques?, Il ne s’agit pas d’une ques­tion de valeurs, mais d’une ques­tion de sens. Différentes concep­tions de l’éducation des enfants coexistent dans la société et dans le mou­ve­ment com­mu­nau­taire. Les visions peuvent être oppo­sées, mais elles pré­tendent toutes œuvrer pour le bien-être des enfants.

Pour ce qui est des rap­ports entre l’État et la Fondation Chagnon, nous pos­tu­lons ici que l’épistémologie du contrôle est pré­do­mi­nante. Et, jus­te­ment parce que cette vision est en rup­ture avec les valeurs de notre mou­ve­ment, les orga­nismes com­mu­nau­taires devraient davan­tage se ques­tion­ner sur le sens et l’éthique des actions aux­quelles ils par­ti­cipent. Pour poser la ques­tion de façon crue : feront-ils partie de l’entreprise de dépo­li­ti­sa­tion et de refor­ma­tage des vic­times des injus­tices ou par­ti­ci­pe­ront-ils à leur émancipation ?

Cela dit, les pers­pec­tives de mobi­li­sa­tion sont mul­tiples (résis­tance, alter­na­tives, boy­cot­tage) mais ne pour­ront s’ouvrir plei­ne­ment qu’après que chacun des groupes ait pris le temps néces­saire pour réflé­chir à ces ques­tions avec les pre­miers concer­nés, leurs membres.

Les commentaires sont fermés.