Le mouvement est populaire, la lutte est politique

Pendant des décennies, des grandes luttes populaires ont sorti le Québec de la grande noirceur, ce qu’on a appelé la révolution pas-si-tranquille. Le peuple a vaincu la misère et l’indignité imposées par une poignée de big boss et de politiciens véreux. Il a imposé que les gens ordinaires aient accès à la santé et à l’éducation, et que les travailleurs et travailleuses ne soient plus ces porteurs d’eau qu’on menait à coups de bâtons, que les femmes ne soient plus soumises à une « loi » venue du plus profond du patriarcat. Oui, le peuple a élaboré l’ébauche d’une nouvelle société, émancipée et libre.

 

Les élites rêvent de se venger

Mais les élites n’ont jamais pardonné cette émergence. Par leurs roquets de service, ils n’ont cessé de dénigrer les luttes d’émancipation avec leurs discours orduriers ou « savants » pour dire essentiellement une chose : on n’a pas raison de se révolter. Une voyoucratie politique prête à tous les mensonges et toutes les veuleries a attendu son moment pour vaincre les grands élans populaires. Des intellectuels de service rationalisent tout cela : c’est facile parce qu’ils monopolisent la parole, la plupart du temps. Aujourd’hui, les dominants espèrent porter de grands coups au peuple en nous renvoyant 50 ans en arrière. Mais le peuple est têtu. Imaginatif aussi. Il a appris à manger des coups, mais aussi à contourner les remparts des dominants. Des victoires, petites et grandes, sont marquées. D’autres luttes échouent, mais comme nous le rappelle Bertolt Brecht, « celui qui combat n’est pas sûr de gagner, mais celui qui ne combat pas est sûr de perdre ».

 

Les biens communs

 Les étudiants et étudiantes ont réussi à porter le débat sur la chose essentielle, qui va bien au-delà des frais d’inscription. Les biens communs, c’est cela : un patrimoine de tout le monde, et pas une marchandise. C’est justement ce qui effraie les dominants, car j’enjeu est très grand. Pour autant, le peuple est réaliste. Le peuple est patient. On défend l’accès à l’éducation, on défend les CPE, on défend le droit de se syndiquer, on défend le droit de ne pas se laisser « évacuer » par des minières rapaces : ce sont tous des « petits » combats mais qui sont bien plus importants que cela ne le paraisse. Par ces résistances, on mine le terrain d’un adversaire qui dépend lui-aussi d’un dispositif mis en place pour protéger ses intérêts. C’est une lutte prolongée.

 

Le mouvement populaire est au centre

 Dans tout cela, il y a un facteur « fondamental » et incontournable et c’est la force du mouvement populaire. Il n’y a pas de substitut ni de « sauveur ». Les « solutions magiques » quand elles apparaissent sont toujours de leurres, en gros destinés à stopper la mobilisation et l’autonomie du mouvement populaire. Le mouvement populaire, c’est le peuple organisé, en marche, conscient, réfléchi. C’est la force potentiellement irrésistible du 99 %. On dit bien « potentiellement », car le mouvement populaire, comme le peuple, est contradictoire, parfois hésitant, en lutte pour se dépasser lui-même. Les contradictions abondent au sein du peuple (couches mieux pourvues/couches démunies, hommes/femmes, clivages de génération, communautaires, etc.). Le labeur du mouvement populaire, c’est de surmonter ces fractures. C’est de penser au-delà de l’immédiat, d’identifier le fil qui tisse la toile de la solidarité et qui détricote les impasses de l’égoïsme et de la peur. Cela réussit parfois (pas toujours) et alors, une grande convergence ouvre les portes.

 

Le et la politique

 Devant le peuple, il y a un édifice. Ou plutôt une série d’édifices. Appelons cela le pouvoir. C’est du béton, mais aussi et surtout des appareils. Appareils de répression (tribunaux, prisons, polices en tout genre), basés sur des menaces constantes : menace de perdre sa liberté, son emploi, son logement, sa retraite. Il y a aussi les appareils d’idées dont les médias et les institutions diverses dont le mandat est de discipliner, humilier, contrôler. Ce pouvoir repose sur un socle : le politique, un ensemble de pratiques et de moyens pour faire en sorte que les intérêts et privilèges des dominants soient bien protégés. Ce politique devient une politique : partis, élections, gouvernements, tous pour défendre le statu quo, bloquer les réformes, empêcher l’émancipation. Ce politique domine la politique : la politique exécute ce que le politique détermine. Pour le peuple, le dilemme est grand. On confronte la politique, car c’est cela qui bloque le chemin. Mais on confronte aussi le politique, ce qui est plus fondamental, mais parfois un peu nébuleux ou lointain. Au bout de la ligne, on peut et on doit confronter les pantins de la politique, mais il ne faut pas s’imaginer que cela doit s’arrêter là, car si on fait cette erreur, d’autres voyous vont prendre la place.

 

Des outils

 Pour ce faire, le mouvement populaire porte la lutte à tous les niveaux. Il confronte la politique, les décisions, les manœuvres, le discours des dominants. Il cherche à influencer l’immédiat, à gagner des batailles « petites » et « grandes ». Le peuple cherche à déstabiliser les dominants, à les mettre à la défensive. Pour cela, il intervient dans la politique, se crée des partis, appelle la citoyenneté au vote et même parfois à « gagner » des élections. En même temps, le peuple prépare ses forces. Il intuitionne qu’il devra mener des combats contre le politique, contre le pouvoir, contre tout un système. Le peuple est (presque toujours) patient, mais sa patience a (parfois) des limites. Le peuple est (habituellement) généreux, mais cela ne veut pas dire de toujours manger les coups. Le peuple n’est pas aventuriste, mais il sait (de temps en temps) être audacieux. Le peuple est en marche, il sait que la victoire est encore loin.