En marge du Premier Mai 2012

Le mouvement est populaire, la lutte est politique

Par Mis en ligne le 01 mai 2012

Pendant des décen­nies, des grandes luttes popu­laires ont sorti le Québec de la grande noir­ceur, ce qu’on a appelé la révo­lu­tion pas-si-tran­quille. Le peuple a vaincu la misère et l’indignité impo­sées par une poi­gnée de big boss et de poli­ti­ciens véreux. Il a imposé que les gens ordi­naires aient accès à la santé et à l’éducation, et que les tra­vailleurs et tra­vailleuses ne soient plus ces por­teurs d’eau qu’on menait à coups de bâtons, que les femmes ne soient plus sou­mises à une « loi » venue du plus pro­fond du patriar­cat. Oui, le peuple a éla­boré l’ébauche d’une nou­velle société, éman­ci­pée et libre.

Les élites rêvent de se venger

Mais les élites n’ont jamais par­donné cette émer­gence. Par leurs roquets de ser­vice, ils n’ont cessé de déni­grer les luttes d’émancipation avec leurs dis­cours ordu­riers ou « savants » pour dire essen­tiel­le­ment une chose : on n’a pas raison de se révol­ter. Une voyou­cra­tie poli­tique prête à tous les men­songes et toutes les veu­le­ries a attendu son moment pour vaincre les grands élans popu­laires. Des intel­lec­tuels de ser­vice ratio­na­lisent tout cela : c’est facile parce qu’ils mono­po­lisent la parole, la plu­part du temps. Aujourd’hui, les domi­nants espèrent porter de grands coups au peuple en nous ren­voyant 50 ans en arrière. Mais le peuple est têtu. Imaginatif aussi. Il a appris à manger des coups, mais aussi à contour­ner les rem­parts des domi­nants. Des vic­toires, petites et grandes, sont mar­quées. D’autres luttes échouent, mais comme nous le rap­pelle Bertolt Brecht, « celui qui combat n’est pas sûr de gagner, mais celui qui ne combat pas est sûr de perdre ».

Les biens com­muns

Les étu­diants et étu­diantes ont réussi à porter le débat sur la chose essen­tielle, qui va bien au-delà des frais d’inscription. Les biens com­muns, c’est cela : un patri­moine de tout le monde, et pas une mar­chan­dise. C’est jus­te­ment ce qui effraie les domi­nants, car j’enjeu est très grand. Pour autant, le peuple est réa­liste. Le peuple est patient. On défend l’accès à l’éducation, on défend les CPE, on défend le droit de se syn­di­quer, on défend le droit de ne pas se lais­ser « éva­cuer » par des minières rapaces : ce sont tous des « petits » com­bats mais qui sont bien plus impor­tants que cela ne le paraisse. Par ces résis­tances, on mine le ter­rain d’un adver­saire qui dépend lui-aussi d’un dis­po­si­tif mis en place pour pro­té­ger ses inté­rêts. C’est une lutte pro­lon­gée.

Le mou­ve­ment popu­laire est au centre

Dans tout cela, il y a un fac­teur « fon­da­men­tal » et incon­tour­nable et c’est la force du mou­ve­ment popu­laire. Il n’y a pas de sub­sti­tut ni de « sau­veur ». Les « solu­tions magiques » quand elles appa­raissent sont tou­jours de leurres, en gros des­ti­nés à stop­per la mobi­li­sa­tion et l’autonomie du mou­ve­ment popu­laire. Le mou­ve­ment popu­laire, c’est le peuple orga­nisé, en marche, conscient, réflé­chi. C’est la force poten­tiel­le­ment irré­sis­tible du 99 %. On dit bien « poten­tiel­le­ment », car le mou­ve­ment popu­laire, comme le peuple, est contra­dic­toire, par­fois hési­tant, en lutte pour se dépas­ser lui-même. Les contra­dic­tions abondent au sein du peuple (couches mieux pourvues/​couches dému­nies, hommes/​femmes, cli­vages de géné­ra­tion, com­mu­nau­taires, etc.). Le labeur du mou­ve­ment popu­laire, c’est de sur­mon­ter ces frac­tures. C’est de penser au-delà de l’immédiat, d’identifier le fil qui tisse la toile de la soli­da­rité et qui détri­cote les impasses de l’égoïsme et de la peur. Cela réus­sit par­fois (pas tou­jours) et alors, une grande conver­gence ouvre les portes.

Le et la poli­tique

Devant le peuple, il y a un édi­fice. Ou plutôt une série d’édifices. Appelons cela le pou­voir. C’est du béton, mais aussi et sur­tout des appa­reils. Appareils de répres­sion (tri­bu­naux, pri­sons, polices en tout genre), basés sur des menaces constantes : menace de perdre sa liberté, son emploi, son loge­ment, sa retraite. Il y a aussi les appa­reils d’idées dont les médias et les ins­ti­tu­tions diverses dont le mandat est de dis­ci­pli­ner, humi­lier, contrô­ler. Ce pou­voir repose sur un socle : le poli­tique, un ensemble de pra­tiques et de moyens pour faire en sorte que les inté­rêts et pri­vi­lèges des domi­nants soient bien pro­té­gés. Ce poli­tique devient une poli­tique : partis, élec­tions, gou­ver­ne­ments, tous pour défendre le statu quo, blo­quer les réformes, empê­cher l’émancipation. Ce poli­tique domine la poli­tique : la poli­tique exé­cute ce que le poli­tique déter­mine. Pour le peuple, le dilemme est grand. On confronte la poli­tique, car c’est cela qui bloque le chemin. Mais on confronte aussi le poli­tique, ce qui est plus fon­da­men­tal, mais par­fois un peu nébu­leux ou loin­tain. Au bout de la ligne, on peut et on doit confron­ter les pan­tins de la poli­tique, mais il ne faut pas s’imaginer que cela doit s’arrêter là, car si on fait cette erreur, d’autres voyous vont prendre la place.

Des outils

Pour ce faire, le mou­ve­ment popu­laire porte la lutte à tous les niveaux. Il confronte la poli­tique, les déci­sions, les manœuvres, le dis­cours des domi­nants. Il cherche à influen­cer l’immédiat, à gagner des batailles « petites » et « grandes ». Le peuple cherche à désta­bi­li­ser les domi­nants, à les mettre à la défen­sive. Pour cela, il inter­vient dans la poli­tique, se crée des partis, appelle la citoyen­neté au vote et même par­fois à « gagner » des élec­tions. En même temps, le peuple pré­pare ses forces. Il intui­tionne qu’il devra mener des com­bats contre le poli­tique, contre le pou­voir, contre tout un sys­tème. Le peuple est (presque tou­jours) patient, mais sa patience a (par­fois) des limites. Le peuple est (habi­tuel­le­ment) géné­reux, mais cela ne veut pas dire de tou­jours manger les coups. Le peuple n’est pas aven­tu­riste, mais il sait (de temps en temps) être auda­cieux. Le peuple est en marche, il sait que la vic­toire est encore loin.

Les commentaires sont fermés.