PENSER LA GRANDE TRANSITION

Le mouvement écologique en transition

Reconstruire nos mouvements

Par Mis en ligne le 09 octobre 2019

Disons-le fran­che­ment : nous sommes indé­nia­ble­ment dans une période d’urgence cli­ma­tique. De nom­breuses études scien­ti­fiques nous le signalent et nous le rap­pellent depuis des décen­nies. Nous ne pou­vons plus ter­gi­ver­ser, nous devons abso­lu­ment enta­mer une tran­si­tion vers un monde plus res­pec­tueux de la pla­nète.

Urgence climatique et transition énergétique

Il faut tout d’abord garder les sources d’énergies fos­siles dans le sol. Plus de 80 % des réserves connues d’énergies fos­siles doivent abso­lu­ment rester là où elles sont. Concrètement, cela veut dire qu’aucune nou­velle infra­struc­ture d’exploration, d’exploitation et de trans­port d’énergies fos­siles ne doit voir le jour. Il faut arrê­ter l’exploration et l’exploitation du pétrole ainsi que du gaz d’origine fos­sile, la construc­tion d’oléoducs, le trans­port par train et par bateau de ces hydro­car­bures.

Beaux discours et promesses rompues

En 2015, le pre­mier ministre Trudeau, fraî­che­ment élu, s’est rendu à la Conférence de Paris sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques (COP 21), pour y décla­rer que le Canada vou­lait à nou­veau se joindre à la com­mu­nauté inter­na­tio­nale dans sa lutte contre le réchauf­fe­ment de la Terre[1]. Depuis dix ans, les envi­ron­ne­men­ta­listes avaient appli­qué une stra­té­gie d’opposition au gou­ver­ne­ment conser­va­teur de Harper ; ils ont alors pro­posé d’engager un dia­logue avec le nou­veau gou­ver­ne­ment libé­ral. En 2016, Ottawa a publié le Cadre pan­ca­na­dien sur la crois­sance propre et les chan­ge­ments cli­ma­tiques[2]. Malheureusement, l’expression « crois­sance propre » dit tout : il s’agit uni­que­ment d’améliorer le sys­tème actuel. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral a tenté de négo­cier avec les pro­vinces la mise en place d’une taxe car­bone. Dans l’Ouest, il y a eu une levée de bou­cliers. La pre­mière ministre de l’Alberta, Rachel Notley, a voulu mar­chan­der : « Je vous aide à faire en sorte qu’il y ait une taxe car­bone au Canada, à la condi­tion que vous m’aidiez à faire passer un projet d’oléoduc en Alberta ». Aujourd’hui, les poli­ti­ciens et les poli­ti­ciennes sont enfer­més dans une rhé­to­rique où ils affirment vou­loir lutter effi­ca­ce­ment contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques alors qu’ils main­tiennent et accroissent l’exploitation des sables bitu­mi­neux. Ainsi, le gou­ver­ne­ment libé­ral qui avait promis de reti­rer les sub­ven­tions aux éner­gies fos­siles prend une déci­sion incroyable : il achète l’oléoduc TransMoutain pour 4,5 mil­liards de dol­lars ! Selon le pre­mier ministre Justin Trudeau, le Canada peut exploi­ter les res­sources natu­relles – c’est-à-dire les sables bitu­mi­neux – et, en même temps, favo­ri­ser la recherche et l’innovation afin de conce­voir des tech­no­lo­gies moins pro­duc­trices de CO2. À aucun moment, on ne remet en ques­tion le mode de vie qui nous enferme dans une impasse, soit l’hyperconsommation et le capi­ta­lisme, causes prin­ci­pales des pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux actuels.

Partir de nos victoires

Au Québec, la ques­tion des gaz de schiste s’est posée en 2009. À l’époque, le gou­ver­ne­ment Charest ven­dait au rabais les claims – des conces­sions minières – à l’industrie qui vou­lait exploi­ter les gaz de schiste. Un impor­tant mou­ve­ment citoyen s’est mis en branle et a donné lieu à une extra­or­di­naire mobi­li­sa­tion, comme le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal en connaît peu et qu’on nous envie. Depuis, les envi­ron­ne­men­ta­listes sont restés très proches des com­mu­nau­tés locales et contri­buent à la décou­verte et à l’exercice de leur pou­voir, à la média­ti­sa­tion de leurs reven­di­ca­tions et mobi­li­sa­tions. De nou­veaux savoirs ont permis la créa­tion du Regroupement vigi­lance hydro­car­bures Québec (RVHQ), un mou­ve­ment citoyen qui com­prend la néces­sité de lutter loca­le­ment, mais éga­le­ment l’importance du réseau­tage avec d’autres orga­ni­sa­tions et des ONG. Ainsi, les citoyennes et les citoyens ont fait en sorte qu’encore, à ce jour, il n’y a pas de frac­tu­ra­tion hydrau­lique au Québec.

En 2014, après deux rap­ports du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) et une éva­lua­tion envi­ron­ne­men­tale stra­té­gique de Québec, le gou­ver­ne­ment a estimé peu oppor­tun d’exploiter le gaz de schiste parce que le prix du gaz était trop bas, et que l’acceptabilité sociale n’était pas au rendez-vous. C’est dans ce contexte que le projet d’oléoduc Énergie Est est lancé. Les comi­tés citoyens, sti­mu­lés par la vic­toire contre l’extraction du gaz de schiste, se sont mobi­li­sés. Cette lutte a permis la consti­tu­tion, en quatre ans, d’un réseau d’alliances entre orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales, comi­tés de citoyens, syn­di­cats, muni­ci­pa­li­tés, com­mu­nau­tés autoch­tones. Aujourd’hui, le projet est en grande partie oublié. Les regrou­pe­ments mili­tants com­mencent à vou­loir dépas­ser la lutte défen­sive et lutter pour un projet de société sobre en car­bone.

Réfléchir pour agir

À l’heure actuelle, le Front commun pour la tran­si­tion éner­gé­tique s’engage dans une réflexion pro­fonde. Créé pour lutter contre les pro­jets d’extraction, il cherche main­te­nant à défi­nir la voie d’une vraie tran­si­tion éner­gé­tique. C’est un tra­vail moins média­tisé, mais carac­té­risé par la volonté de porter ensemble un dis­cours sur ce que devrait être cette tran­si­tion. Quels sont les seuils qu’il ne faut pas fran­chir ? Comment obli­ger nos gou­ver­ne­ments à prendre en compte les aspects sociaux essen­tiels dans une tran­si­tion por­teuse de jus­tice sociale ?

Certes, le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal hésite à s’engager sur le chemin de l’anti ou du post­ca­pi­ta­lisme. Les mots font encore peur. Mais il recon­naît qu’il faut se pen­cher sur ces enjeux. Face aux défis actuels, il doit recon­naître l’intersectionnalité des luttes, construire des pas­se­relles. Nous ne pou­vons plus éviter les débats de fond. Il faut sur­mon­ter la peur et gran­dir ensemble.

Auteure : Anne-Céline Guyon

Coordonnatrice du Front commun pour la tran­si­tion éner­gé­tique


  1. CTV News, « “Canada is back”, Trudeau tells dele­gates at COP21 in Paris », 30 novembre 2015, <www​.ctv​news​.ca/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​c​a​n​a​d​a​-​i​s​-​b​a​c​k​-​t​r​u​d​e​a​u​-​t​e​l​l​s​-​d​e​l​e​g​a​t​e​s​-​a​t​-​c​o​p​2​1​-​i​n​-​p​a​r​i​s​-​1​.​2​6​79690>.
  2. Environnement et chan­ge­ment cli­ma­tique Canada, Cadre cana­dien sur la crois­sance propre et les chan­ge­ments cli­ma­tiques : plan cana­dien de lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques, 2016.

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