Le mouvement « d’indignation » collective dans l’Etat espagnol

Par Mis en ligne le 13 mai 2012

Intempestif et ines­péré. Voilà com­ment on peut carac­té­ri­ser l’émergence de ce mou­ve­ment d’indignation col­lec­tive dans l’Etat espa­gnol. Si on nous avait dit, le 14 mai 2011, que le len­de­main des mil­liers de per­sonnes sor­ti­raient dans les rues, que dans les semaines sui­vantes les places seraient occu­pées, que des assem­blées s’y tien­draient et que le pou­voir serait défié par des actes de déso­béis­sance civile mas­sifs, nous ne l’aurions pas cru. Mais les choses se sont bel et bien pas­sées ainsi. Deux ans et demi après l’éclatement de la « grande crise », les gens ont alors dit « Ya basta ! », « Ca suffit ! ».

Dans la péri­phé­rie de l’Europe, sti­mu­lés par les révoltes popu­laires dans le monde arabe, à la cha­leur de la Qasba et de Tahrir, les gens ont récu­péré et réoc­cupé l’espace public. Le « Printemps arabe » nous a rendu la confiance en nous-mêmes et dans la capa­cité col­lec­tive à chan­ger l’ordre actuel des choses. En regar­dant éga­le­ment du côté de l’Islande et de la Grèce, le 15M a rompu avec le scep­ti­cisme, la rési­gna­tion et l’apathie ambiante. Un an après son éclo­sion, que reste-t-il de tout cela ? Qu’as-t-on obtenu ? Quels défis et pers­pec­tives sont devant nous ?

Ce mou­ve­ment d’indignation col­lec­tive dis­pose tou­jours d’une forte légi­ti­mité. Au-delà des mil­liers de per­sonnes qui ont occupé les places, par­ti­cipé aux assem­blées et mani­festé dans les rues, de nom­breuses autres se sont sen­ties « repré­sen­tées » par ce raz de marée indi­gné. Effectivement, avec un taux de chô­mage de 23%, 174 expul­sions de loge­ment par jour et un foyer sur cinq vivant en des­sous du seuil de pau­vreté, com­ment ne pas s’indigner, se révol­ter et déso­béir ?

Le 15M a été capable de dépas­ser l’habituel noyau d’activistes pro­tes­ta­taires en sti­mu­lant une nou­velle géné­ra­tion mili­tante et en ame­nant de nom­breuses per­sonnes à se lever de leur confor­table fau­teuil. Ce sont ces jeunes, éco­lo­gistes, femmes, anciens… qui ont com­posé le « peuple de la Plaza del Sol » à Madrid ou de la « Paza de Catalunya » à Barcelone.

Un an après le 15M, nous voyons com­ment, tant le pou­voir éco­no­mique que le pou­voir poli­tique, ont étés condam­nés comme socia­le­ment res­pon­sables de la crise, et cela en met­tant en met­tant en lumière les liens étroits et la com­pli­cité qui les unis. C’est une démo­cra­tie de basse inten­sité qui a été démas­quée ainsi que sa confis­ca­tion par le pou­voir finan­cier. Démocratie au sein de laquelle ceux qui gou­vernent ne sont pas au ser­vice des 99% mais bien du 1%.

On est par­venu à modi­fier l’imaginaire col­lec­tif et le pano­rama de fond. Si la crise a repré­senté un trem­ble­ment de terre social, poli­tique et éco­no­mique, l’émergence du 15M a, de son côté, pro­vo­qué un pro­ces­sus de repo­li­ti­sa­tion de la société.

La pro­fon­deur de la crise et l’émergence du mou­ve­ment ont permis de « penser grand » et « d’agir en grand ». Aujourd’hui, on n’exige plus sim­ple­ment la réforme du sys­tème ban­caire, mais bien l’expropriation et la natio­na­li­sa­tion des banques, le refus de payer une dette injuste, illé­gi­time et illé­gale. Le réper­toire d’actions s’est ampli­fié et radi­ca­lisé car il ne suffit plus seule­ment de mani­fes­ter et de sortir dans les rues ; aujourd’hui on occupe les places, on bloque le trafic, on empêche les expul­sions de loge­ment…

La crise met en relief le fait que, sou­vent, ce qui est « illé­gal » est légi­time tandis que ce qui est illé­gi­time est pré­ci­sé­ment ce qui est « légal ». Occuper des mai­sons ou des banques est punis­sable tandis qu’expulser des familles ou les escro­quer est par­fai­te­ment légal. Face à une réa­lité aussi injuste, pour­quoi alors ne pas déso­béir ou sou­te­nir ceux qui le font ? C’est ce qui consti­tue l’une des plus grandes vic­toires du 15M : légi­ti­mer ces formes de luttes et les rendre socia­le­ment accep­tables.

Quels défis et quelles pers­pec­tives sont devant nous ? Changer le monde de base n’est pas une tâche facile, ni immé­diate et c’est pour cela que le phi­lo­sophe Daniel Bensaïd sou­li­gnait qu’il est néces­saire de s’armer d’une « lente impa­tience ». Il faut recons­truire un autre rap­port de forces entre ceux qui dis­posent du pou­voir et la majo­rité de la société et le chemin pour ce faire sera long et pas tou­jours linéaire, ni pré­vi­sible. Dans ce sens, le 15M n’est qu’un pro­logue du cycle de luttes qui a com­mencé. En même temps, au-delà de quelques acquis défen­sifs, arra­cher des vic­toires concrètes est extrê­me­ment dif­fi­cile. Malgré le fait que l’indignation et le malaise social s’accroissent, les poli­tiques d’austérité s’intensifient.

Lutter contre la stig­ma­ti­sa­tion, la cri­mi­na­li­sa­tion et la répres­sion consti­tue une autre tâche fon­da­men­tale dans la période actuelle. L’érosion de l’Etat de droit s’accompagne de l’émergence d’un Etat d’exception. On constate qu’au fur et à mesure que l’Etat pro­vi­dence recule, c’est l’Etat poli­cier qui s’avance. On com­mence par stig­ma­ti­ser ceux et celles qui se mobi­lisent en les taxant de « per­ro­flau­tas » [1], puis on passe à leur cri­mi­na­li­sa­tion en disant qu’il s’agit d’« anti-sys­tèmes vio­lents » et on abou­tit à leur répres­sion au tra­vers des arres­ta­tions pré­ven­tives, de pages web de déla­tion, etc. Il s’agit de créer un « ennemi inté­rieur » pour jus­ti­fier sa répres­sion.

La poli­tique de la peur et de l’intimidation est une autre face de la poli­tique d’austérité. Mais le carac­tère massif des pro­tes­ta­tions est le meilleur anti­dote contre ces mesures. Comment stig­ma­ti­ser des grands-pères et des grands-mères qui occupent la cli­nique publique de leur muni­ci­pa­lité pour empê­cher sa fer­me­ture ? Comment jus­ti­fier la répres­sion bru­tale de gens qui se défendent avec des livres dans les mains ? On peut le faire, et ils le font, mais ce n’est pas sans payer un coût élevé par rap­port à l’opinion publique. Jusqu’à pré­sent, la répres­sion a été un boo­me­rang qui s’est retourné contre le pou­voir.

On a sou­vent dit qu’avec le 15M « la peur a dis­pa­rue », mais la « peur » conti­nue à être très pré­sente dans les lieux de tra­vail où le capi­tal domine tou­jours sans presque aucune secousse. La sou­mis­sion des direc­tions des syn­di­cats majo­ri­taires face au gou­ver­ne­ment et au patro­nat pèse comme une chape de plomb sur l’ensemble des mou­ve­ments sociaux. Un syn­di­ca­lisme de combat est néces­saire, avec comme centre de gra­vité non pas la concer­ta­tion par en haut mais bien la lutte par en bas et la défense d’une culture de mobi­li­sa­tions et de soli­da­ri­tés.

Si le mou­ve­ment exprime un chan­ge­ment radi­cal de para­digme, il ne peut pas non plus oublier d’autres aspects fon­da­men­taux de la crise, au-delà des ques­tions éco­no­miques et de la lutte contre l’austérité, de la dette et des pri­va­ti­sa­tions. Le volet éco­lo­gique et cli­ma­tique de la crise est un élé­ment cen­tral. Il n’est pas pos­sible de penser un « autre monde » sans com­battre la logique pro­duc­ti­viste d’un sys­tème qui ne tient pas compte des limites de la pla­nète. Crise éco­no­mique et éco­lo­gique sont inti­me­ment entre­mê­lées. Une alter­na­tive n’est pas non plus pos­sible si on ne cherche pas à en finir avec un sys­tème patriar­cal qui invi­si­bi­lise, pré­ca­rise et ne recon­naît pas le tra­vail des femmes. Sans détailler ce point, la crise éco­no­mique actuelle a clai­re­ment un impact majeur sur les femmes.

La coor­di­na­tion inter­na­tio­nale consti­tue un autre grand défi à résoudre. Même si le mou­ve­ment a compté avec des jour­nées de mobi­li­sa­tions glo­bales réus­sies, comme celle du 15 octobre 2011 et aujourd’hui celles du 12M et du 15M, sa coor­di­na­tion inter­na­tio­nale est encore faible. Le capi­ta­lisme est global et en consé­quence les résis­tances qui s’y opposent doivent éga­le­ment êtres glo­bales, inter­na­tio­na­listes et soli­daires. Des places publiques à l’indignation mon­diale il y a un chemin de va et viens par lequel il faudra tran­si­ter tou­jours plus.

En regar­dant un an en arrière, peu de per­sonnes auraient pu pré­voir l’ambleur des mesures d’austérité (allant jusqu’à modi­fier la Constitution afin de pla­fon­ner le défi­cit public) ou de répres­sion (avec la réforme du Code pénal des­tiné à punir sévè­re­ment les actions directes non vio­lentes), mais bien peu aussi auraient pu ima­gi­ner ce raz de marée indi­gné qui a secoué avec force le pano­rama poli­tique et social. Dans les périodes de convul­sions, les cer­ti­tudes sont fra­giles et nous n’en avons qu’une seule qui ne le soit pas : ceux qui ont le pou­voir ne renon­ce­ront pas à leurs pri­vi­lèges sans réagir.

Nous ne connais­sons pas l’issue de ce combat entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas », mais nous savons que si nous ne lut­tons pas, la partie sera perdue d’avance.

Esther Vivas


[1] Terme mépri­sant uti­lisé par les réac­tion­naires pour dési­gner des jeunes « hip­pies » ou « baba cool jouant de la flûte (« flau­tas ») et accom­pa­gnés de chiens » (« perro »), NdT.

* *Article publié sur « Público.es », le 11/05/2012. Traduction fran­çaise par Ataulfo Riera sous le titre « 15M : un regard vers l’avenir ».

* Esther Vivas vient de publier, avec Josep Maria Antentas, l’ouvrage “Planeta indi­gnado. Ocupando el futuro” (Ed. Sequitur).

* plus d’info : http://​esther​vi​vas​.com/​f​r​a​ncais

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