LE MONDE APRÈS COPENHAGUE Et si on parlait enfin des vraies solutions face au réchauffement

Par Mis en ligne le 24 décembre 2009

Pendant que les chefs d’Etat dis­courent indé­fi­ni­ment et com­pro­mettent l’avenir de la pla­nète, des mou­ve­ments et col­lec­tifs tentent d’agir concrè­te­ment. Les pro­po­si­tions, ini­tia­tives et expé­ri­men­ta­tions en faveur d’une société plus éco­lo­gique et plus juste socia­le­ment ne manquent pas. Passage en revue de quelques-unes de ses « vraies » solu­tions au chan­ge­ment cli­ma­tique, pré­sen­tées à Copenhague par des citoyens ou des asso­cia­tions.

« Les vraies solu­tions ne sont pas dans l’agenda des négo­cia­tions offi­cielles », assène Naomi Klein, jour­na­liste et alter­mon­dia­liste cana­dienne, sur la scène dusommet alter­na­tif à Copenhague. C’est en arpen­tant les rues à l’extérieur du Bella Center que l’on croise des mili­tants venus du monde entier témoi­gner d’alternatives locales et mon­diales.

Manger moins de viande

Kathy Bai se tient chaque jour à l’entrée du Bella Center. Son credo : une loi « pour le végé­ta­risme ». Elle offre un sand­wich végé­tal à toutes celles et ceux pre­nant le temps de s’arrêter : « L’industrie du bétail est res­pon­sable d’au moins 50 % du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. 80 % des enfants souf­frant de la faim vivent dans des pays qui exportent des ali­ments pour nour­rir les ani­maux d’élevage des pays déve­lop­pés », assène-t-elle à ses inter­lo­cu­teurs. Le végé­ta­risme est pour elle « la pre­mière manière de stop­per la faim dans le monde et le réchauf­fe­ment cli­ma­tique » [2].

Kathy peine à se faire entendre dans son pays – les Etats-Unis – comme au Danemark, qui exporte plus de 85% de sa pro­duc­tion de porc. Largement nour­ris au soja géné­ti­que­ment modi­fié selon la Via Campesina, ces éle­vages de porcs illus­tre­raient « un modèle de gas­pillage, de profit et de des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale et sociale [qui] a fait son temps ». Alors que des alter­na­tives à l’alimentation à base de soja trans­gé­nique existent (com­ment se nour­rir sans soja OGM ?).

Agriculture pay­sanne, droit à la terre et semences locales

En réponse à ce modèle, des pay­sans ne cessent de mani­fes­ter pour la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. Autrement dit, le droit des pay­sans de nour­rir le monde et de se nour­rir eux-mêmes. « Une conver­sion mas­sive de la mono­cul­ture indus­trielle à l’agriculture pay­sanne durable et le déve­lop­pe­ment des mar­chés locaux per­met­traient une réduc­tion mas­sive de tous les gaz à effet de serre », assure Josie Riffaud de la Via Campesina, qui regroupe des mou­ve­ments pay­sans du monde entier. Pour Henry Saragih, coor­di­na­teur géné­ral de ce syn­di­cat paysan, « l’agriculture sou­te­nable c’est aussi l’utilisation des semences locales ». Ces der­nières connaissent une appro­pria­tion sans borne par les firmes semen­cières. Selon le rap­port 2008 d’ETC Group, dix firmes contrôlent les deux tiers du marché mon­dial de la semence. « Nous vou­lons pou­voir conser­ver, res­se­mer, échan­ger et vendre nos semences et nous récla­mons aussi le droit à la terre, pré­cise Henry. Sous cou­vert de l’ONU, les gou­ver­ne­ments ont dis­tri­bué 9 mil­lions d’hectares dans le cadre de REDD mais sans jamais de com­pen­sa­tion pour les per­sonnes expro­priées ».

Confier la pré­ser­va­tion des forêts aux peuples autoch­tones

« REDD » est l’acro­nyme qui revient tout le temps dans la nov­langue des négo­cia­teurs offi­ciels comme dans les cou­loirs du Klimaforum. Ce sont les ini­tiales de « redu­cing emis­sions from defo­res­ta­tion and forest degra­da­tion in deve­lo­ping coun­tries », ou réduc­tion des émis­sions liées à la défo­res­ta­tion et à la dégra­da­tion des forêts dans les pays en déve­lop­pe­ment. Une entre­prise inves­tis­sant dans la ges­tion durable de forêt serait cré­di­tée de droits à pol­luer qu’elle pour­rait uti­li­ser ou revendre. La mise en place de ce méca­nisme est le seul aspect de la conven­tion climat sur lequel les Etats sont tombés d’accord. Mais pas la société civile : de nom­breux mili­tants arborent le T-shirt « no rights = no REDD » (pas de droits = pas de REDD). « Pourquoi ce t-shirt ? Parce que tant que les peuples autoch­tones ne ver­ront pas leurs droits recon­nus dans le méca­nisme REDD, nous n’en vou­drons pas, pré­cise une mili­tante de la Global Forest CoalitionLa solu­tion au chan­ge­ment cli­ma­tique est dans le res­pect de la mise en œuvre de leurs droits ».

Les peuples autoch­tones ne sont pas partie pre­nantes des négo­cia­tions alors même qu’ils sont, sou­vent, les prin­ci­paux concer­nés en tant qu’habitants de zones fores­tières à pro­té­ger. Les conven­tions inter­na­tio­nales recon­nais­sant les droits des peuples autoch­tones sont pour­tant nom­breuses : Convention 169 de l’Organisation inter­na­tio­nale du tra­vail (OIT), Convention sur la diver­sité bio­lo­gique, Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autoch­tones. Ces textes peinent à être appli­qués à l’échelle locale comme à l’échelle des Nations-unies. Pourtant, quand les peuples indi­gènes et les com­mu­nau­tés locales acquièrent des droits, ils défendent avec succès leur ter­ri­toire contre l’exploitation com­mer­ciale, montre une étude de l’ONG bré­si­lienne Instituto Socioambiantal. Dans l’Amazonie bré­si­lienne par exemple, seule­ment 1 % des ter­ri­toires indi­gènes sont tou­chés par la défo­res­ta­tion contre 2 % en moyenne dans les aires pro­té­gées, et 19 % en dehors des zones pro­té­gées.

Un « new deal » moins pol­luant pour l’acier

« Est-ce que ce monde est sérieux ? », gronde Ange Benjamin Brida venu de Côte d’Ivoire et invité dans une confé­rence paral­lèle aux négo­cia­tions offi­cielles. Membre des Jeunes volon­taires pour l’environnement, il est en colère contre « ce monde [qui] a pour l’instant esquivé les ques­tions fon­da­men­tales sur le chan­ge­ment des modes de vie. Il nous faut adop­ter des plans de déve­lop­pe­ment sobres en car­bone ». Des mots qui entrent en réso­nance avec ceux de Joël Decaillon, secré­taire géné­ral de la Confédération euro­péenne des syn­di­cats (CES). Cette der­nière a orga­nisé du 14 au 16 décembre un pavillon du monde du tra­vail à proxi­mité du Bella Center. « Nous devons accep­ter l’idée que nous sommes à la fin d’un sys­tème, assure t-il. La ques­tion qui bloque, aujourd’hui, c’est la tran­si­tion de la société vers le déve­lop­pe­ment durable. Une tran­si­tion juste avec des poli­tiques bas-car­bone néces­site du temps. Or les temps du capi­tal finan­cier sont courts et il n’en a rien à faire de l’anticipation. » Pour la fédé­ra­tion euro­péenne des métal­lur­gistes qui avait répondu pré­sente à l’invitation de la CES, « un saut tech­no­lo­gique, en par­ti­cu­lier dans le sec­teur de l’acier, est néces­saire pour atteindre l’objectif euro­péen de 80% réduc­tion des émis­sions d’ici 2050 ». L’industrie sidé­rur­gique est en effet l’un des sec­teurs les plus pol­luants en gaz à effet de serre (voir notre pal­ma­rès des entre­prises fran­çaises les plus pol­luantes). Les métal­los pro­posent une nou­velle donne pour l’acier.

Des poli­tiques indus­trielles « à faible inten­sité car­bone »

Du côté du syn­di­cat euro­péen des trans­ports, on regrette « le manque d’initiatives des entre­prises. Nous pous­sons pour des trans­ports verts pour les pas­sa­gers comme pour le fret ». « Il faut orga­ni­ser les sala­riés dans les sec­teurs émer­gents, comme les sec­teurs de la pro­duc­tion d’énergie, afin que les syn­di­cats puissent main­te­nir leur influence et leur pou­voir de négo­cia­tion », insiste la fédé­ra­tion des tra­vailleurs euro­péens des mines, de la chimie et de l’énergie. En réponse à la Commission 2020 de l’Union euro­péenne qui pro­pose d’accélérer la conver­sion vers une éco­no­mie verte, les syn­di­cats se pré­parent à une grande mobi­li­sa­tion le 24 mars 2010 sur les poli­tiques indus­trielles à faible inten­sité car­bone.

Des coopé­ra­tives de recy­clage…

Le sec­teur de l’économie infor­mel bouge aussi. « Les gens s’organisent au niveau mon­dial contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et la pau­vreté en mon­tant des coopé­ra­tives de recy­clage », témoigne Neil Tangry, membre d’un mou­ve­ment mon­dial pour la récu­pé­ra­tion. « La récu­pé­ra­tion, la col­lecte et le recy­clage four­nissent de l’emploi à des mil­lions de per­sonnes dans le monde. Même dans les pays déve­lop­pés, recy­cler four­nit dix fois plus de jobs par tonne de déchets que les inci­né­ra­teurs et l’enfouissement des déchets. Mais au lieu de sub­ven­tion­ner le sec­teur du recy­clage, on le pri­va­tise et on finance les inci­né­ra­teurs », regrette t-il.

…Et des villes moins dépen­dantes du pétrole

« Certaines villes ont pris les devants, on les appelle les villes en tran­si­tion », indiquent des repré­sen­tants du mou­ve­ment des villes en tran­si­tion. Initié en Grande-Bretagne, ce réseau vise à rendre les villes et leurs habi­tants moins dépen­dants des éner­gies fos­siles à l’approche du pic pétro­lier, qui mar­quera le déclin de la pro­duc­tion pétro­lière. « Les villes en tran­si­tion sont une manière concrète pour les indi­vi­dus d’agir sur le climat et le défi du pic du pétrole », explique Ben Brangwyn dans une confé­rence au Klimaforum. Après la petite ville anglaise de Totnes qui a été la pre­mière à enta­mer une poli­tique de tran­si­tion, on compte aujourd’hui plus de 130 villes en tran­si­tion dans le monde, prin­ci­pa­le­ment au Royaume-Uni et en Irlande, mais aussi en Amérique latine et aux États-Unis.

« Ce sont les habi­tants qui défi­nissent les solu­tions qu’ils sou­haitent mettre en place. « Le plan de des­cente éner­gé­tique » passe par la mul­ti­pli­ca­tion des liens entre acteurs locaux, s’appuyant sur une relo­ca­li­sa­tion de toutes les acti­vi­tés qui peuvent l’être », témoigne Ben. La mise en place de mon­naie locale permet par exemple de faire ses achats chez les com­mer­çants par­te­naires du projet. Un bon début pour « chan­ger son rap­port à la vie », bien loin des pré­oc­cu­pa­tions des chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ment qui négo­cient pour­tant notre avenir. Heureusement, les citoyens ont des ini­tia­tives et de l’imagination à revendre.

Sophie Chapelle

Notes

[1] Du 6 au 19 décembre 2009, les pho­to­graphes du col­lec­tif à-vif(s) sont à Copenhague pour la Conférence des Nations unies sur le climat. En publiant quo­ti­dien­ne­ment des repor­tages pho­to­gra­phiques et sonores, ils portent un regard sub­jec­tif sur une ville, théâtre d’un évè­ne­ment pla­né­taire sur­mé­dia­tisé. Chaque jour, en col­la­bo­ra­tion avec les sites mou​ve​ments​.infoMediapart​.fr et m​-​e​-dium​.net des col­lec­tifs et des orga­ni­sa­tions par­ti­ci­pant à l’événement, l’équipe d’à-vif(s) vous convie à suivre en ligne le sommet du climat sous un angle ori­gi­nal et décalé.

[2] Sur l’industrie de la viande, lire aussi notre inter­view de Fabrice Nicolino.

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