PENSER LA GRANDE TRANSITION

Le modèle DEBOUT ! – Esquisse d’une nouvelle organisation politique

Demain et aujourd’hui, la société postcapitaliste

Par Mis en ligne le 11 décembre 2019

Dans un contexte que carac­té­rise la recon­fi­gu­ra­tion du pay­sage poli­tique qué­bé­cois, la gauche doit entre­prendre une réflexion fon­da­men­tale, non seule­ment sur ses orien­ta­tions, son dis­cours et ses tac­tiques élec­to­rales, mais sur sa forme orga­ni­sa­tion­nelle elle-même. Le pré­sent texte ne vise pas ici à cri­ti­quer Québec soli­daire (QS), ni à pro­po­ser la créa­tion d’un nou­veau parti qui le rem­pla­ce­rait, mais à esquis­ser les contours d’une nou­velle orga­ni­sa­tion poli­tique d’un genre inédit. La gauche s’est sou­vent empê­trée dans des débats oppo­sant, d’un côté, les mou­ve­ments sociaux auto­nomes, groupes popu­laires, syn­di­cats, comi­tés citoyens, coa­li­tions de la société civile, puis, de l’autre, un parti de gauche chargé de faire conver­ger les reven­di­ca­tions sociales grâce à un projet poli­tique commun de trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions. Cette ten­sion entre parti et mou­ve­ments, pre­nant par­fois la forme d’un cli­vage rigide, par­fois celle d’une rela­tion dia­lec­tique com­plexe, contri­bue à lais­ser à la forme parti un carac­tère immuable et indé­pas­sable.

C’est pour­quoi nous pro­po­sons ici une forme d’organisation trans­ver­sale, qui ne serait pas d’abord fondée sur l’action élec­to­rale ou contes­ta­taire, mais sur l’action poli­tique directe et l’auto-organisation des milieux. En nous ins­pi­rant de la tra­di­tion conseilliste[1], notam­ment à partir de la lec­ture d’Oskar Anweiler, de Rosa Luxemburg, du jeune Gramsci, de Hannah Arendt, d’Anton Pannekoek, de Pierre Dardot et de Christian Laval, ou encore de Yohan Dubigeon[2], nous sou­hai­tons mon­trer com­ment des regrou­pe­ments locaux de diverses formes, unités de base d’un réseau plus large, consti­tue­raient le socle d’une « démo­cra­tie des conseils » capable de faire écla­ter le cloi­son­ne­ment des orga­ni­sa­tions actuelles. À l’instar du mou­ve­ment des conseils ouvriers, appa­rus dans le sillage des deux révo­lu­tions russes (1905 et 1917), mais éga­le­ment de la révo­lu­tion alle­mande (1918-1919), des évé­ne­ments de Turin (1919) et de la révo­lu­tion hon­groise (1956), il s’agit de miser sur les prin­cipes de démo­cra­tie directe, d’autogestion, d’autogouvernement et d’autoémancipation. Trotski le sou­li­gnait dans son ana­lyse de la révo­lu­tion de 1905 :

Le Conseil des dépu­tés ouvriers fut formé pour répondre à un besoin objec­tif, sus­cité par les conjonc­tures d’alors : il fal­lait avoir une orga­ni­sa­tion jouis­sant d’une auto­rité indis­cu­table, libre de toute tra­di­tion, qui grou­pe­rait du pre­mier coup les mul­ti­tudes dis­sé­mi­nées et dépour­vues de liai­son ; cette orga­ni­sa­tion devait être un confluent pour tous les cou­rants révo­lu­tion­naires à l’intérieur du pro­lé­ta­riat ; elle devait être capable d’initiative et de se contrô­ler elle-même d’une manière auto­ma­tique ; l’essentiel enfin, c’était de pou­voir la faire sortir de terre dans les vingt-quatre heures[3].

Certes, le Québec ne tra­verse pas actuel­le­ment une période de crise révo­lu­tion­naire. Cela dit, une période d’effervescence col­lec­tive comme celle de la grève étu­diante de 2012 et celle du « prin­temps qué­bé­cois » pour­rait s’ouvrir ; c’est pour­quoi il serait per­ti­nent de conce­voir dès main­te­nant de nou­velles formes d’organisations post­par­ti­sanes qui pour­raient émer­ger dans un tel contexte. Au-delà des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles (partis et syn­di­cats) qui arrivent dif­fi­ci­le­ment à s’articuler aux nou­velles pra­tiques démo­cra­tiques comme les comi­tés étu­diants, les occu­pa­tions, les assem­blées popu­laires auto­nomes de quar­tier, etc., une réac­tua­li­sa­tion de la forme « conseil » offri­rait une piste inté­res­sante à explo­rer, du moins en théo­rie, mais sur­tout en pra­tique.

La démocratie des conseils

On appelle conseil le regrou­pe­ment de per­sonnes par­ta­geant une condi­tion com­mune liée à une sphère d’activité, que ce soit le milieu de tra­vail, le milieu de vie, le milieu sco­laire, etc. Bien que la tra­di­tion conseilliste mette sou­vent de l’avant les conseils ouvriers et les comi­tés d’entreprise dans un contexte de grève et de récu­pé­ra­tion du pou­voir dans les usines, il faut rap­pe­ler que la révo­lu­tion russe a vu naître des conseils ouvriers, des conseils de quar­tier, des conseils étu­diants et des conseils de sol­dats qui envoyaient tous des délé­gué-e-s à un grand conseil (ou soviet) regrou­pant des mil­liers de per­sonnes d’un même ter­ri­toire. Oskar Anweiler, dans son his­toire pas­sion­nante des soviets en Russie, rap­pelle com­ment ceux-ci consti­tuèrent la base d’un sys­tème poli­tique inédit.

Simple comité de grève à l’origine, il ne tarda pas à chan­ger de nature et à déve­lop­per le pre­mier orga­nisme repré­sen­ta­tif du pro­lé­ta­riat à l’échelon d’une ville entière, et fut reconnu comme tel non seule­ment par les ouvriers, mais aussi par les employeurs et les auto­ri­tés consti­tuées. […] En sa qua­lité d’organisme élu, il n’en consti­tua pas moins une forme nou­velle, une forme supé­rieure d’organisation pro­lé­ta­rienne, laquelle devait mar­quer de son empreinte le mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire au cours des mois à venir. […] Le Soviet, qui ne s’assignait nulle autre tâche que d’organiser et conduire la grève, se méta­mor­phosa en l’espace de quelques jours, du fait de la grève elle-même, en un orga­nisme assu­mant la repré­sen­ta­tion géné­rale et poli­tique des tra­vailleurs, en centre du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire du pro­lé­ta­riat de la capi­tale. Ses fonc­tions débor­dant rapi­de­ment celles d’un simple comité de grève, le Soviet se trans­forma en un « par­le­ment ouvrier », qui se char­geait de prendre posi­tion sur toutes les ques­tions, les petites comme les grandes[4].

Les conseils n’étaient pas d’abord fondés sur le par­tage d’une vision, d’une idéo­lo­gie ou d’un pro­gramme commun, à l’instar des partis poli­tiques de l’époque. Ils n’étaient pas non plus le simple relais des syn­di­cats, car ceux-ci furent tout aussi sur­pris de l’émergence de ces orga­nismes d’auto-administration ouvrière. Par-delà les orga­ni­sa­tions offi­cielles, les conseils per­met­taient aux per­sonnes tra­vailleuses, étu­diantes, loca­taires et autres qui par­ta­geaient un espace commun, de s’auto-organiser, mais aussi de se fédé­rer en dépit des divi­sions pro­fes­sion­nelles, syn­di­cales et idéo­lo­giques, en un corps commun chargé d’intégrer les reven­di­ca­tions de divers milieux.

À l’ère d’une fra­gi­li­sa­tion du sys­tème des partis et d’une méfiance gran­dis­sante vis-à-vis de la poli­tique offi­cielle, fondée sur une logique de repré­sen­ta­tion, l’exploration d’autres formes orga­ni­sa­tion­nelles ins­pi­rées de l’histoire mili­tante et révo­lu­tion­naire per­met­trait de décloi­son­ner l’imaginaire col­lec­tif et de favo­ri­ser les pro­ces­sus d’autoémancipation et de repo­li­ti­sa­tion enra­ci­nés dans diverses sphères de l’existence humaine, comme l’entreprise, l’université, le vil­lage, le quar­tier. Cette stra­té­gie peut être défi­nie comme la construc­tion d’une « hégé­mo­nie locale par immer­sion », expres­sion d’Alain Savard dans un texte où il repense l’action syn­di­cale et en élar­git la signi­fi­ca­tion :

C’est un tra­vail sur le long terme, qui requiert la car­to­gra­phie des réseaux d’influence sur le lieu de tra­vail, l’établissement de liens de confiance, la décou­verte des moti­va­tions de chacun, la mise en pra­tique d’action col­lec­tive et la mise en place d’un espace démo­cra­tique. […] C’est avant tout le contact humain, les réseaux de confiance, les dis­cus­sions qui per­mettent l’action syn­di­cale. Si j’utilise le syn­di­ca­lisme comme exemple, ce modèle n’est pas unique. N’importe quel milieu pour­rait être orga­nisé sur la base de ces prin­cipes (avec des variantes propres aux contraintes de l’endroit). Une habi­ta­tion, un quar­tier, une uni­ver­sité, une congré­ga­tion reli­gieuse, voire un club de sup­por­teurs spor­tifs peuvent consti­tuer des milieux où ce type d’organisation est pos­sible. Le modèle n’est effi­cace que si une masse cri­tique de gens dans ce milieu vivent des pro­blèmes simi­laires et si le milieu est une base cohé­rente pour mener une action col­lec­tive qui réglera au moins par­tiel­le­ment le pro­blème[5].

Les comi­tés d’action poli­tique (CAP) consti­tuent l’un des meilleurs exemples qué­bé­cois de cette forme orga­ni­sa­tion­nelle. Créés dans le sillage du deuxième front syn­di­cal de 1968, les CAP repré­sen­taient l’unité de base du Front d’action poli­tique (FRAP), parti de gauche radi­cal qui s’est pré­senté aux élec­tions muni­ci­pales de 1970[6]. Il faut rap­pe­ler ici que si la plu­part des CAP étaient consti­tués sur une base ter­ri­to­riale, dans le sillage des groupes popu­laires orga­ni­sés dans les quar­tiers ouvriers de Montréal, il y avait aussi des CAP implan­tés dans les milieux étu­diants, et que le FRAP pré­voyait favo­ri­ser l’organisation de comi­tés d’action poli­tique dans les milieux de tra­vail. Si le FRAP a concen­tré la majeure partie de ses acti­vi­tés à Montréal, des CAP sont appa­rus dans dif­fé­rentes muni­ci­pa­li­tés du Québec. Comme le note Paul Cliche, « une pre­mière expé­rience fruc­tueuse avait permis de prendre le contrôle des conseils muni­ci­paux de Sept-Îles et de Baie-Comeau à l’automne 1969 et de faire élire des conseillers dans les villes d’Alma, Sorel, Saint-Jérôme et Saint-Hyacinthe[7] ».

Certes, l’action des CAP était orien­tée vers la sphère poli­tique, et pas seule­ment sur l’autogestion des lieux de tra­vail. Néanmoins, il faut sou­li­gner l’idée nova­trice, pour l’époque et encore aujourd’hui, qu’une orga­ni­sa­tion poli­tique ne soit pas obli­gée de se confi­ner à l’échelle du dis­trict ou de la cir­cons­crip­tion élec­to­rale, qu’elle peut être le fruit d’une confluence com­plexe de conseils issus de l’autonomie col­lec­tive et de l’auto-organisation de dif­fé­rents milieux. Plus récem­ment, le réseau Profs contre la hausse, qui devança lar­ge­ment les syn­di­cats dans le cadre de la grève de 2012, ou encore le col­lec­tif Lutte com­mune, réseau de tra­vailleurs et tra­vailleuses cher­chant à réha­bi­li­ter le syn­di­ca­lisme de combat, repré­sentent des embryons de conseils, malgré leur influence limi­tée pour l’instant. Une telle pers­pec­tive stra­té­gique, si elle ne jouit pas d’une longue tra­di­tion au Québec, pour­rait poten­tiel­le­ment prendre racine dans cer­tains contextes pro­pices à la mobi­li­sa­tion.

L’acronyme DEBOUT

Avant de voir com­ment un mou­ve­ment néo-conseilliste pour­rait voir le jour, se struc­tu­rer et inter­agir avec les autres orga­ni­sa­tions (partis, syn­di­cats, asso­cia­tions, etc.), com­men­çons par déga­ger les valeurs d’un mou­ve­ment que nous nom­me­rons pro­vi­soi­re­ment DEBOUT ! Cette expres­sion vise à résu­mer, par-delà le cli­vage idéo­lo­gique gauche/​droite, cer­taines valeurs cen­trales de tout mou­ve­ment éman­ci­pa­teur : démo­cra­tie, éga­lité, bien-vivre, ouver­ture, unité, tran­si­tion.

Démocratie : fondée sur la par­ti­ci­pa­tion citoyenne directe, l’autonomie et l’autogouvernement, la démo­cra­tie vise à per­mettre à toute per­sonne de prendre part aux déci­sions col­lec­tives qui la concernent, que ce soit dans son milieu, son entre­prise, son quar­tier, sa ville ou la société en géné­ral.

Égalité : chaque per­sonne, peu importe son âge, ori­gine, sexe, revenu ou han­di­cap, doit pou­voir par­ti­ci­per sur un pied d’égalité aux pro­ces­sus déci­sion­nels et prendre part aux inter­ac­tions sociales dans son milieu. L’égalité, ou la jus­tice sociale, com­prend à la fois les sphères de la redis­tri­bu­tion (éco­no­mique) et de la recon­nais­sance (socio­cul­tu­relle) ; elle repré­sente les bases maté­rielles, sociales et cultu­relles d’une citoyen­neté réel­le­ment com­mune et par­ta­gée.

Bien-vivre : l’objectif de la poli­tique et de l’émancipation ne consiste pas seule­ment à sur­mon­ter l’injustice et l’oppression, mais aussi à four­nir les bases pra­tiques de l’épanouissement de chaque per­sonne, un espace de bon­heur et de réso­nance. La démo­cra­tie et la jus­tice visent à déve­lop­per un ensemble de rela­tions au monde, aux autres et à soi-même pro­pices à la vie bonne. Comme le sou­ligne Aristote : « Et la com­mu­nauté ache­vée formée de plu­sieurs vil­lages est une cité dès lors qu’elle a atteint le niveau de l’autarcie pour ainsi dire com­plète ; s’étant donc consti­tuée pour per­mettre de vivre, elle permet, une fois qu’elle existe, de mener une vie heu­reuse[8] ».

Ouverture : l’ouverture de chaque per­sonne aux dif­fé­rences, aux alter­na­tives, à l’imagination créa­trice est une condi­tion essen­tielle à l’accès au bon­heur, ainsi qu’à l’établissement de rap­ports égaux entre les êtres humains et d’interactions fruc­tueuses dans l’espace démo­cra­tique. Le dia­logue, la coopé­ra­tion, l’innovation et la col­la­bo­ra­tion, valeurs et pra­tiques fon­dées sur l’empathie, per­mettent d’articuler plu­ra­lité et monde commun.

Unité : par-delà le res­pect des dif­fé­rences, la capa­cité d’action col­lec­tive dépend d’un besoin de tisser des liens à partir d’expériences com­munes et d’intérêts par­ta­gés. La construc­tion de coa­li­tions, d’alliances et d’associations larges est indis­pen­sable pour lutter effi­ca­ce­ment contre les sys­tèmes d’oppression et les dyna­miques sociales qui favo­risent la frag­men­ta­tion des luttes et des iden­ti­tés. Le prin­cipe de l’« unité dans la diver­sité » est l’une des clés per­met­tant l’émergence de nou­velles iden­ti­tés col­lec­tives à la fois ouvertes et robustes.

Transition : l’institution d’une société démo­cra­tique, juste, heu­reuse, ouverte et récon­ci­liée ne sau­rait s’instaurer dans le cadre du sys­tème domi­nant actuel qui accen­tue les inéga­li­tés, la haine et la des­truc­tion de la pla­nète. L’objectif ultime de tout mou­ve­ment poli­tique éman­ci­pa­teur consiste à accé­lé­rer la tran­si­tion vers un nou­veau modèle civi­li­sa­tion­nel pro­pice à la rési­lience des com­mu­nau­tés locales, l’autogouvernement, l’égalité sociale, la réso­nance et l’émergence de nou­velles formes de vie.

Cette série de valeurs vise à créer un consen­sus large capable d’inclure une diver­sité de pers­pec­tives et d’éviter le piège d’une orga­ni­sa­tion « fourre-tout » où pour­raient se retrou­ver des forces réac­tion­naires prô­nant les hié­rar­chies sociales, l’exclusion, la fer­me­ture ou le main­tien du statu quo. L’articulation de la démo­cra­tie, de l’égalité, du bien-vivre, de l’ouverture, de l’unité et de la tran­si­tion per­mettent d’intégrer les grandes orien­ta­tions du mou­ve­ment au sein d’une phi­lo­so­phie simple, claire et ins­pi­rante, capable de guider nos actions indi­vi­duelles et col­lec­tives. Au-delà d’un ensemble de refus des sys­tèmes d’oppression (anar­chie, anti­ca­pi­ta­lisme, anti­ra­cisme, etc.), nous avons une syn­thèse de valeurs pro­pices à l’émergence d’un nouvel ordre social.

Contours de l’organisation

Par delà d’une vision com­mune, large et ins­pi­rante, un mou­ve­ment poli­tique doit pré­ci­ser ses axes d’intervention de même que ses bases d’organisation. Trois prin­ci­paux axes, les fronts poli­tique, social et éco­no­mique, pour­raient orien­ter l’action du mou­ve­ment DEBOUT ![9] La base ter­ri­to­riale du mou­ve­ment serait d’abord le Québec, mais le mou­ve­ment pour­rait s’étendre aux régions adja­centes au besoin et se déployer sur les plans local, natio­nal et inter­na­tio­nal. L’objectif géné­ral du mou­ve­ment consis­te­rait à résoudre une série de pro­blèmes sociaux, éco­no­miques et popu­laires par l’auto-organisation popu­laire et l’action col­lec­tive. Le conseil, c’est-à-dire une orga­ni­sa­tion auto­nome basée sur un milieu par­ti­cu­lier, qu’il soit géo­gra­phique, éco­no­mique ou asso­cia­tif, for­me­rait l’unité de base de DEBOUT ! Ainsi, y aurait-il trois types de conseils, chacun étant lié à l’axe poli­tique, éco­no­mique ou social :

milieu de vie : conseil de quar­tier, de vil­lage, régio­nal, etc. ;

milieu de tra­vail : conseil d’usine, d’entreprise, de coopé­ra­tive, etc. ;

milieu asso­cia­tif : conseil étu­diant, syn­di­cal, com­mu­nau­taire, fémi­niste, etc.

DEBOUT ! serait ainsi consti­tué par le pou­voir des conseils. Chaque conseil local pour­rait envoyer deux délé­gué-e-s, dont au moins une femme, à un éche­lon supé­rieur ; ces délé­gué-e-s seraient res­pon­sables, rede­vables et révo­cables, au mandat impé­ra­tif. Certains prin­cipes seraient adop­tés de façon à favo­ri­ser la démo­cra­ti­sa­tion des ins­tances et de la repré­sen­ta­tion, dont la rota­tion des charges, le non-cumul des man­dats (deux man­dats consé­cu­tifs seule­ment), l’abolition des pri­vi­lèges (limi­ta­tion des salaires et du fonds de dépenses), la trans­pa­rence radi­cale de l’ordre du jour, des déci­sions, etc.

Un des objec­tifs consis­te­rait à pré­sen­ter des can­di­da­tures popu­laires aux diverses élec­tions (sco­laires, muni­ci­pales, de caisses popu­laires, etc.) afin de démo­cra­ti­ser toutes les ins­ti­tu­tions et de les uti­li­ser pour accé­lé­rer la Transition. Bien sûr, l’action élec­to­rale ne serait pas l’alpha et l’oméga du mou­ve­ment DEBOUT !; celui-ci serait avant tout un lieu de coor­di­na­tion entre les trois axes d’intervention, les fronts poli­tique, social et éco­no­mique. À ce titre, trois com­mis­sions natio­nales des luttes seraient créées : la com­mis­sion poli­tique regrou­pe­rait tous les conseils de quar­tier ou de ville et pour­rait former un col­lec­tif au sein d’un parti poli­tique de gauche à l’échelle natio­nale ; la com­mis­sion sociale, com­po­sée de tous les conseils asso­cia­tifs, étu­diant, syn­di­cal, com­mu­nau­taire, etc., déve­lop­pe­rait des stra­té­gies com­munes et des mobi­li­sa­tions larges ; enfin, la com­mis­sion éco­no­mique réuni­rait tous les conseils d’usine, d’entreprise, de coopé­ra­tives, et pro­po­se­rait des pers­pec­tives inno­vantes pour faci­li­ter la démo­cra­ti­sa­tion de l’économie.

Les trois com­mis­sions natio­nales n’auraient pas de pou­voir déci­sion­nel, mais elles for­mu­le­raient libre­ment des pro­po­si­tions qui pour­raient ensuite être adop­tées par les conseils com­mu­naux et régio­naux ou le congrès natio­nal. Chaque com­mis­sion natio­nale pour­rait créer des comi­tés de tra­vail au besoin (par exemple, un comité fémi­niste, inter­syn­di­cal, muni­ci­pa­liste, des com­muns, etc.). DEBOUT ! res­te­rait ainsi une orga­ni­sa­tion décen­tra­li­sée fondée sur le pou­voir des conseils, capable de conce­voir des stra­té­gies com­munes d’intervention sur les fronts éco­no­mique, poli­tique et social. Tous les conseils se réuni­raient une fois par an lors du congrès natio­nal, ins­tance suprême qui déci­de­rait des grandes orien­ta­tions du mou­ve­ment DEBOUT !

DEBOUT ! repré­sente un nou­veau véhi­cule à ima­gi­ner, à construire et à expé­ri­men­ter. Le mou­ve­ment aurait pour objec­tif la créa­tion d’un réseau de com­muns, de com­munes ou de « petites répu­bliques » fédé­rées dans une Commune de com­munes, c’est-à-dire une République com­mu­nale décen­tra­li­sée[10]. Dans cette pers­pec­tive, le début de la Transition ne com­mence pas par l’élection d’un gou­ver­ne­ment pro­gres­siste à l’Assemblée natio­nale ni par la convo­ca­tion d’une assem­blée consti­tuante, mais par l’auto-organisation citoyenne et popu­laire des conseils. Le pro­ces­sus consti­tuant est le pou­voir des conseils, dont l’action consiste à créer dès main­te­nant les bases d’une nou­velle société libre, éga­li­taire, démo­cra­tique, vibrante et éco­lo­gique. Le mou­ve­ment DEBOUT ! devien­drait dès lors un cata­ly­seur de cette méta­mor­phose col­lec­tive, une phi­lo­so­phie effec­tive gui­dant le mou­ve­ment de la Transition.

Jonathan Durand Folco, pro­fes­seur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul


  1. Une tra­di­tion venant des conseils ouvriers. (NdR)
  2. Oskar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921, Paris, Gallimard, 1972 ; Hannah Arendt, De la révo­lu­tion, Paris, Gallimard, 2013 ; Anton Pannekoek, Les conseils ouvriers, Tome 1 et 2, Paris, Spartacus, 2010 ; Pierre Dardot et Christian Laval, L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets, Montréal, Lux, 2017 ; Yohan Dubigeon, La démo­cra­tie des conseils. Aux ori­gines modernes de l’autogouvernement, Paris, Éditions Klincksieck, 2017.
  3. Cité par Oskar Anweiler, op. cit., p. 62.
  4. Ibid., p. 50-57.
  5. Alain Savard, « Confiance et hégé­mo­nie – Deuxième partie », Carnets rouges, 20 mai 2017, <http://​car​nets​rouges​.net/​c​o​n​f​i​a​n​c​e​-​e​t​-​h​e​g​e​m​o​n​i​e​-​d​e​u​x​i​e​m​e​-​p​a​rtie/>.
  6. Paul Cliche, Un mili­tant qui n’a jamais lâché. Chronique de la gauche poli­tique des années 1950 à aujourd’hui, Montréal, Varia, 2018.
  7. Paul Cliche, « La vio­lence faite au FRAP », À bâbord !, n° 36, 2010, <https://​www​.aba​bord​.org/​L​a​-​v​i​o​l​e​n​c​e​-​f​a​i​t​e​-​a​u​-Frap>.
  8. Aristote, Les poli­tiques, [4e siècle av. notre ère], tra­duc­tion de Pierre Pellegrin, Paris, Flammarion, 2015.
  9. Alain Savard, « Pour une stra­té­gie inté­grale », Carnets rouges, 15 avril 2017, <http://​car​nets​rouges​.net/​p​o​u​r​-​u​n​e​-​s​t​r​a​t​e​g​i​e​-​i​n​t​e​g​rale/>.
  10. Jonathan Durand Folco, « Esquisse d’une nou­velle répu­blique com­mu­nale », Carnets rouges, 13 août 2017, <http://​car​nets​rouges​.net/​e​s​q​u​i​s​s​e​-​d​u​n​e​-​n​o​u​v​e​l​l​e​-​r​e​p​u​b​l​i​q​u​e​-​c​o​m​m​u​nale/>.

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