Le modèle cubain

Par Mis en ligne le 03 décembre 2010

« Le futur sera communiste ou ne sera pas »
Slavoj Zizek

Il est temps de comprendre qu’il n’y a pas de meilleur levier pour accroître la richesse qu’une démocratie radicale, c’est-à-dire une société dont tous les membres sont des participants actifs et prennent eux-mêmes les décisions concernant leur communauté, y compris celles qui régissent la production de biens et leur redistribution. Il n’existe aujourd’hui aucun moyen de permettre l’émergence historique du bien collectif que de partir d’une économie politique basée sur le collectif, c’est à dire d’une gestion collective en capacité de produire et reproduire collectivement du social dans un cadre sociétal imposé par l’extérieur. Voilà le défi auquel est affronté toute restructuration économique et sociale comme celle que Cuba vient de lancer. Et comme ses dirigeants l’ont tant de fois signalé, ce qui est en jeu n’est rien de moins que l’avenir de sa Révolution.

Jeffrey Goldberg et Fidel Castro

« Le modèle cubain ne fonctionne plus, même pour nous », cette phrase déclarée par Fidel Castro Ruz au cours un entretien avec le journaliste états-unien Jeffrey Goldberg, publié le 8 mai dernier dans la revue The Atlantic, a été l’objet d’une controverse. Peu de jours après, dans le tapage des médias occidentaux, qui prétendaient en conclure – grossière manipulation de l’information- que Fidel avait reconnu l’échec du socialisme cubain, sa voix s’élevait : il fallait replacer ces paroles dans leur contexte. Le journaliste lui avait demandé « s’il croyait que le modèle cubain valait la peine d’être exporté». Il sous-entendait par là que Cuba s’appliquait à exporter sa révolution dans d’autres pays.  «  Alors que ma réponse signifiait exactement le contraire ».

« Mon idée, comme tout le monde le sait, est que le système capitaliste ne fonctionne plus ni pour les USA ni pour le monde, qu’il conduit de crise en crise, à des crises sans cesse plus graves, mondiales et à répétition, auxquelles il ne peut échapper. Comment un pareil système pourrait-il être utile à un pays socialiste comme Cuba ? » A-t-il conclu.

L’analyste politique états-unienne Julia Sweig, qui accompagnait Goldberg lors de l’entretien avec le leader cubain, avait donné sa propre interprétation, à laquelle les médias capitalistes n’avaient accordé que peu d’attention, puisque ce qu’elle disait ne leur convenait pas. Et de fait, selon elle, Fidel Castro « ne rejetait pas les idées de la Révolution. Il reconnaissait plutôt que le modèle cubain avait accordé à l’Etat un rôle trop important dans la vie économique du pays ».

Existe-t-il des modèles?

Ce qui est certain, c’est que le leader cubain a toujours dit que chaque pays doit évoluer en fonction de sa propre histoire, depuis l’expérience de l’Unité Populaire au Chili jusqu’à la révolution sandiniste au Nicaragua, de la Révolution bolivarienne du Venezuela à la révolution indigène et communautaire en Bolivie. Les « modèles » « prêts à l’emploi » n’existent donc pas, ce qui existe, ce sont les expériences historiques concrètes, qu’il ne faut pas réduire à des cadres conceptuels abstraits. En tout cas, s’il y a quelque chose à préciser, c’est le caractère d’“anti-modèle” de l’expérience historique cubaine.

En effet, qui peut croire en toute honnêteté qu’un pays contraint de vivre depuis 50 ans dans une économie de guerre, imposée par un blocus des plus criminels, victime d’agressions continuelles, de sabotages et de pressions, peut développer effectivement un mode de gestion économique adapté à ses propres besoins quotidiens et à ses aspirations au progrès social ? Un pays peut-il créer, dans ces conditions et même avec sa plus grande volonté, son propre modèle?

Le blocus économique, commercial et financier imposé à Cuba par Washington a été le plus cruel et le plus impitoyable de toute l’histoire mondiale. Son objectif, et ses promoteurs ne l’ont jamais caché, est de faire imploser la Révolution cubaine en lui créant difficultés et pénuries économiques qui l’empêchent de satisfaire les besoins du peuple, y compris de bons revenus salariaux, dans l’espoir que cela plongera ce peuple dans la désespérance et facilitera le renversement du gouvernement révolutionnaire.

Les préjudices économiques directs que ce blocus a infligés à Cuba dépassent les 82 milliards de dollars, avec une moyenne de 1782 millions de dollars par an. À ce chiffre, il faudrait ajouter 54 milliards de dollars représentant, entre autres, les dommages directs causés à l’économie du pays du fait de l’impossibilité pour lui d’obtenir des financements ou des investissements de l’étranger nécessaires au développement de sa production industrielle, ainsi que les sabotages et actions terroristes financés par les USA et lancés à partir de leur territoire.

Néanmoins, Raúl Castro disait à l’occasion d’une réunion de paysans cubains en février 2008: « Nous sommes conscients des énormes efforts qui sont nécessaires pour renforcer l’économie, préalable indispensable pour avancer dans tout autre domaine de la société, face à la véritable guerre que le gouvernement US livre à notre pays. Le but n’a pas changé depuis la victoire de la Révolution : infliger un maximum de souffrances à notre peuple jusqu’à ce qu’il renonce au choix qu’il a fait d’être libre. C’est une réalité qui, loin de nous décourager, doit nous rendre de plus en plus forts. Au lieu d’être utilisée comme excuse à nos erreurs, elle doit nous servir de stimulant pour augmenter la production et offrir de meilleurs services, pour nous efforcer de trouver des mécanismes et directions permettant d’éliminer toute entrave au développement des forces productives et exploiter les considérables potentialités que représentent les mesures d’économie et une meilleure organisation du travail ».

Autant dire que Cuba n’attend pas et ne peut attendre la fin du blocus criminel de Washington pour résoudre ses sérieux problèmes intérieurs. C’est pourquoi aux autocritiques et changements qu’a vécus l’île antillaise s’en est ajouté un nouveau, que Fidel Castro a lancé dans un discours de novembre 2005 à l’Université de la Havane, où il pointait avec simplicité les dangers qui menacent l’avenir de la Révolution Cubaine, surtout en raison des conséquences éthiques, pour l’île, du mauvais fonctionnement de son propre « modèle économique ». Peu de jours après il faisait d’autres déclarations surprenantes dans une intervention télévisée où, sans mâcher ses mots, il dénonçait le fait qu’à Cuba « ceux qui vivent le mieux sont ceux qui travaillent le moins ».

Pour réinventer un mode de vie socialiste

Cependant, cette critique du « modèle économique » cubain peut-elle se comprendre comme une disqualification de tout le processus de changement révolutionnaire qu’a vécu le pays depuis 1959? Il s’agit plutôt d’entamer une nouvelle étape de changements économiques et sociaux afin de perfectionner ce qui a déjà été fait ici et réinventer un mode de vie socialiste. C’est indispensable, non seulement sous la contrainte des réalités que nous vivons ici, mais aussi des échecs du « socialisme réel » en Europe et des résultats, contestables au plan éthique et social, du dénommé «socialisme de marché» chinois et vietnamien.

Raúl Castro Ruz

Fin décembre 2007, Raúl Castro Ruz se joignait avec fermeté aux critiques de son frère en exigeant des fonctionnaires gouvernementaux plus d’efficacité et moins de mauvaises excuses à l’heure de faire face aux graves problèmes économiques et sociaux que rencontre le pays. Assis à côté de la chaise vide de son frère, alors aux prises avec un grave problème de santé, le nouveau Président cubain déclara lors d’une session de l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire: « Nous sommes fatigués des justifications dans cette Révolution ». Il exigeait une transparence totale dans la gestion étatique et reprenait les mots de Fidel : « La Révolution, c’est ne jamais mentir ».

Lors d’une autre apparition à l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, en juillet 2008, le Président cubain appelait à combattre l’exploitation « du travailleur honnête par celui qui ne l’est pas » ; ce serait l’objectif central de ce qu’il appelait la nécessaire et urgente « actualisation du modèle de gestion de l’économie cubaine ». Cela dit, dans une autre intervention au Parlement cubain, le 20 décembre 2009, Raúl Castro mettait en garde contre les tentations de la précipitation et de l’improvisation.

« J’ai conscience des attentes et des préoccupations légitimes, que députés et citoyens expriment au sujet de la vitesse et de la profondeur des changements à introduire dans le fonctionnement de l’économie, au nom du renforcement de notre société socialiste », en enchaînant : « Dans cette optique, je me limite, pour le moment, à dire que si nous voulons actualiser le modèle économique cubain, tâche que nous abordons avec une perspective d’ensemble, il ne faut laisser aucune place aux risques que feraient courir l’improvisation et la précipitation. C’est ainsi que nous pourrons marcher vers l’avenir d’un pas ferme et sûr, tout simplement parce que nous n’avons pas le droit de nous tromper” a-t-il déclaré.

Le 4 avril dernier, le Président cubain lançait le défi : restructurer l’économie cubaine dans le domaine du travail et de la finance afin d’augmenter la productivité et de mieux redistribuer les richesses : « Si nous ne disposons pas d’une économie solide et dynamique, si nous n’éliminons pas les dépenses superflues et le gaspillage, il ne sera pas possible d’accroître le niveau de vie de la population, ni de maintenir et d’améliorer les niveaux élevés atteints dans l’éducation et la santé qui sont garantis gratuitement à tous les citoyens ». Il en concluait que l’Etat cubain ne pouvait dépenser plus que ne produit la société cubaine et avertissait : « Continuer à dépenser au-delà de nos revenus signifie consommer l’avenir et mettre en danger la révolution ».

Néanmoins, c’est le 1er août, dans un nouveau message devant l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, que le Président annonçait le passage définitif à cette nouvelle étape de changements économiques et sociaux en vue de perfectionner le système socialiste. Il informait que l’économie et le système financier semblait entrer dans une phase ascendante permettant de dépasser l’impact négatif, entre autres, de la récession économique mondiale de 2008 et des préjudices causés par plusieurs ouragans, ce qui facilite le démarrage, selon ses termes, du « changement structurel et conceptuel ».

Une réorganisation du travail et de la fiscalité

L’un des objectifs immédiats du changement consiste en une réorganisation du travail et de la fiscalité qui supprime « les attitudes paternalistes portant atteinte à la nécessité de travailler pour vivre et par conséquent de réduire les dépenses improductives ». Pour cela il faut en appeler à la classe ouvrière cubaine et lui faire comprendre que « sans accroître l’efficacité et la productivité, il sera impossible d’augmenter les salaires, les exportations et la production alimentaire, de se passer des importations, et en définitive de maintenir les énormes dépenses sociales propres à notre système socialiste ». C’est le seul moyen d’assurer la maxime socialiste selon laquelle chacun apporte selon sa capacité et reçoit conformément à sa contribution à la société.

La réorganisation du travail nécessite une évaluation et une réduction des effectifs au gouvernement et dans les centres de production pour dépasser le suremploi actuel, très coûteux et improductif, et qui sert uniquement à déguiser le chômage ou le sous-emploi; l’autorisation de développer les commerces privés dans 178 zones; l’accroissement du nombre de licences autorisant à travailler pour son propre compte, incluant l’embauche de main-d’oeuvre par des particuliers, aux conditions prescrites par le code du travail en vigueur, ce qui pour le moment n’est autorisé que dans le secteur agricole; l’autorisation de commercialiser la production générée par ces activités privées; et un impôt sur le revenu progressif, en pesos cubains, pour les travailleurs indépendants et les petites entreprises privées. Les nouveaux impôts doivent jouer un rôle régulateur pour éviter une concentration non souhaitée de la richesse et le recours indu au travail salarié. Cependant, on attend aussi qu’ils contribuent à financer les dépenses sociales de l’Etat, en matière notamment d’éducation et de santé.

L’augmentation du nombre de « travailleurs indépendants », qui s’élève à près de 150.000, devrait absorber une partie des 500.000 travailleurs qui, dans une première étape, seront sans emploi ; c’est un élément d’un processus nécessaire d’assainissement de la classe travailleuse cubaine selon des critères stricts de “pertinence”, c’est-à-dire de nécessité et de productivité. La “pertinence” sera déterminée par une “commission d’experts”, avec participation de la représentation syndicale, de l’administration et des travailleurs du centre de travail. On estime que le nombre de sans-emploi réorientés pourra atteindre 1 million 300.000, par étapes successives de la restructuration du travail envisagée.

Ces chiffres font dresser les cheveux sur la tête de n’importe qui, surtout en raison des effets sociaux et économiques dévastateurs qu’ont eu des processus similaires de licenciements massifs dans d’autres contextes et de l’incapacité réelle de la sphère privée à absorber les réorientés. Mais, selon le Président cubain, personne ne restera abandonné à son sort suite aux transformations du monde du travail. Les sans-travail pourront compter sur l’assurance chômage, bien que cette dernière ait subi quelques modifications. Au lieu de la couverture sans limite de temps en vigueur jusqu’à présent, le chômeur recevra désormais durant cinq mois une compensation maximale de 60% de son salaire, s’il justifie de 30 années de service. La compensation sera moindre pour les moins anciens. Si le chômeur rejette une offre de réinsertion, il perd immédiatement tout droit au travail et toute couverture.

N’ignorant pas les dangers potentiels que recèlent ces changements, et en particulier leur impact immédiat sur la sécurité et le bien-être de milliers de Cubains, Raul Castro insiste sur la transparence qui devra toujours accompagner leur mise en œuvre, la restructuration des personnels devant s’effectuer sous un contrôle syndical rigoureux afin que les choix se fassent en fonction du mérite et pour écarter tout favoritisme ou discrimination. De même il a précisé qu’il faudra également d’une restructuration de l’Etat pour éviter que son habituel “paternalisme” ou dirigisme centraliste ne fasse obstacle à la mise en marche de ce processus de décentralisation socio-économique.

Les risques

Les risques, comme l’a bien montré le Président cubain par intérim, ne sont pas imaginaires car “il est pour le moins curieux que, juste au moment où l’on venait d’annoncer cette politique de décentralisation et d’appui aux nouvelles initiatives économiques, l’Agence Gouvernementale des Etats Unis pour le Développement International (USAID) “offre” trois millions de dollars pour la promotion de la petite entreprise à Cuba à des “groupes marginalisés”. Sans doute la Révolution suivra de très près la piste de cette « aide empoisonnée », une nouvelle tentative de « favoriser la société civile », sur le modèle de ce qui s’est passé dans d’autres zones géographiques”.

Camilia Piñeiro Harnecke

Cependant, il y a aussi d’autres risques comme ceux qu’a signalés récemment Camilia Piñeiro Harnecker, spécialiste cubaine des sciences sociales (Riesgos de la expansion de empresas no estatales en la economia cubana y recomendaciones para evitarlos, www.rebelion.org, 11 octobre 2010). Selon elle, le risque majeur est qu’à privilégier les formes individuelles et privées plutôt que collectives pour générer les emplois qui devront absorber plus d’un million de travailleurs, on ouvre un boulevard à des pratiques et valeurs capitalistes. Cela sert à orienter l’activité économique vers le profit privé “au lieu de donner satisfaction aux intérêts sociaux”.

Piñeiro Harnecker, fille de celui qui fut de son vivant l’un des dirigeants historiques les plus incontestés de la Révolution, Manuel Piñeiro Losada, et de l’éminente intellectuelle marxiste chilienne, Marta Harnecker, avertit que “c’est en général la logique propre du marché qui ne permet pas à l’entreprise de mettre ses activités en phase avec les intérêts sociaux”. C’est pourquoi “inciter à la maximisation de bénéfices individuels -la justification qu’on utilise généralement pour promouvoir les relations de type mercantile- n’équivaut pas à promouvoir ne fût-ce que la satisfaction de besoins matériels de base”.

L’alternative, selon Piñeiro Harnecker, est de “promouvoir le contrôle social des entreprises non étatiques par les gouvernements locaux et les citoyens.” Elle insiste à ce sujet: “ Mais un système de marché n’est pas l’unique alternative à la planification autoritaire. Divers économistes ont souligné la possibilité d’institutions qui promeuvent et facilitent les rapports d’échange horizontaux dans une logique compatible avec l’intérêt social ; donc des rapports d’échange non mercantiles. Au lieu d’accepter les relations mercantiles comme inéluctables – étant donné les indiscutables avantages des échanges horizontaux (rapidité, flexibilité, possibilité de choisir entre des options diverses) et l’inefficacité de la planification autoritaire- il est possible d’établir une synthèse qui combine les avantages des activités décentralisées avec ceux d’une soumission aux intérêts sociaux des territoires et groupes sociaux concernés. Bref, les entreprises, étatiques ou non, doivent fonctionner selon une logique qui privilégie les comportements socialement responsables et pénalise ceux qui portent atteinte à l’intérêt général”.

Elle en conclut qu’au-delà de la forme étatique et de la forme privée, il existe d’autres formes d’entreprises démocratiques et socialisantes, plus prometteuses si l’on veut édifier une société plus humaine et plus juste: l’entreprise autogérée ou cogérée par les producteurs eux-mêmes, par exemple l’entreprise coopérative.

Dépasser le primat de la valeur marchande

Le défi qu’affronte Cuba depuis 1959 pour construire une société qui surmonte définitivement les fléaux tant du néocolonialisme que du capitalisme, est de dépasser le primat de la valeur marchande propre au capitalisme pour faire de l’intérêt général l’axe démocratique du processus social de production et distribution. C’est l’objectif même du communisme, non comme idéal ou idéologie, mais comme horizon empirique du mouvement historique bien réel qui accompagne l’épuisement progressif et la débâcle de la civilisation capitaliste.

1962 : Ernesto Che Guevara signe, en qualité de ministre de l’industrie de Cuba, un traité
commercial pour exporter du sucre vers la Chine

Celui qui l’a le mieux compris, c’est Ernesto Che Guevara qui à l’aube de la Révolution cubaine procédait à une critique visionnaire du socialisme réel européen et anticipait sa crise imminente en portant le jugement suivant: « Tenter de bâtir le socialisme avec les moyens pervertis hérités du capitalisme (la marchandise comme élément économique de base, la rentabilité, l’intérêt individuel comme moteur etc.) peut nous mener dans une impasse. »

Selon le Che, affronté aux faiblesses stratégiques propres à la période initiale de la Révolution bolchevique, Lénine a commis une erreur en acceptant de commencer à édifier le socialisme sur la base de la Nouvelle Politique économique, qui accordait une place centrale à la valeur marchande et à l’évolution qu’elle impliquait. La Révolution bolchevique démarra ainsi avec un “certain sentiment d’infériorité face aux capitalistes” (Apuntes criticos a la economia politica, Ocean Sur, La Havane, 2006).

Il n’existe pas d’usage innocent et stériles des logiques capitalistes d’organisation et de production sociale, insistait le Che. C’est une illusion de croire qu’on peut les contrôler pour qu’elles ne débouchent pas sur les asymétries économiques et les inégalités sociales de toujours. Dans l’esprit économique du capital, la production de richesse est contraire à l’accroissement de liberté. C’est pour cette raison que dans le modèle soviétique, la production de richesse se démarquait progressivement du poids de sa dépense sociale, aussi bien en ce qui concerne sa redistribution équitable que la prise de décision politique. On a cru qu’il suffisait d’étatiser les moyens de production et de distribution. Le socialisme réel européen devenait ainsi un capitalisme monopolistique d’Etat.

Vers de nouvelles formes de propriété sociale

Rompre avec ce modèle sur-étatisé né de l’expérience soviétique constitue l’un des principaux impératifs actuels si l’on veut multiplier les expériences d’élaboration de modèles collectifs.

Atilio Boron

Le politologue argentin de renom Atilio Boron écrit à ce sujet dans sa nouvelle œuvre intitulée Socialismo del Siglo XXI: Hay vida después del neoliberalismo?: “Un des problèmes les plus sérieux inhérents à l’expérience soviétique, et à toutes celles qui s’en inspirèrent, a été de confondre propriété publique et propriété étatique. Un des plus grands défis du socialisme du 21ème siècle sera de démontrer qu’il existe d’autres formes de contrôle public de l’économie que celles du passé”.

Mais pour tourner le dos à nos erreurs il faut de l’imagination. C’est pourquoi Boron insiste: “Il n’y a pas de modèle à imiter. Le néolibéralisme a imposé « la pensée unique » que résume le Consensus de Washington. Mais il existe une autre « pensée unique »: celle d’une gauche cramponnée à un certain moment historique et manquant d’audace pour repenser et concrétiser la construction du socialisme en rompant avec les modèles traditionnels dérivés de l’expérience soviétique. Pourquoi ne pas imaginer un ordre économique plus flexible et plus différencié, dans lequel la propriété étatique des ressources stratégiques et des principaux moyens de production – cette question n’est pas négociable – cohabite avec d’autres formes de propriété publique non étatique, des entreprises mixtes dans lesquelles certains secteurs du capital privé s’associent avec des collectivités publiques ou étatiques, des entreprises contrôlées par les travailleurs en association avec les consommateurs, des coopératives et formes de « propriété sociale » diverses – comme celles qu’impulse le Venezuela bolivarien- mais étrangères à la logique de l’accumulation capitaliste?”.

Par exemple, au-delà des entreprises auto ou co-gestionnaires et des coopératives, émergent d’autres formes d’organisation de la production pour étayer les expériences collectives d’aujourd’hui. C’est le cas de l’«entreprise de production sociale » qui s’est structurée au Venezuela comme instrument de ce qu’on appelle le “socialisme du XXIe siècle”, et dont le but est de faire participer les communautés à la gestion démocratique de l’économie. De même, au niveau mondial, est apparue au sein de la « nouvelle économie verte » une nouvelle modalité d’entreprise privée, la “Corporation B”, aux finalités sociales et collectives, et non plus individuelles.

Le défi d’une économie politique collective

Ainsi que l’observe Alexandre V. Bouzgaline, théoricien russe des sciences sociales, dans son œuvre El futuro del socialismo, « le socialisme, à la fin du XXe siècle, a perdu contre le capitalisme, y compris sur le terrain de la théorie. Si nous ne terminons pas la « partie », si nous ne fournissons pas, des lois qui régissent le monde globalisé actuel, notre explication, plus précise, mieux cernée, que celles qu’ont élaborées le libéralisme bourgeois et le post-modernisme, si nous ne réinventons pas un mode de pensée dialectique (qui conserve les éléments positifs) et critique du marxisme, si nous ne créons pas une théorie du socialisme du 21ème siècle, nous avancerons à l’aveuglette, par tâtonnements successifs, et… nous perdrons”.

Justement, en l’absence de modèles alternatifs centrés sur la construction du collectif, nombreux sont ceux qui tentent de convaincre le gouvernement cubain des bienfaits du “socialisme de marché” chinois – un néolibéralisme restreint sous contrôle de l’Etat et du Parti au pouvoir- qui représenterait une alternative réelle pour la restructuration de son propre modèle économique, en raison surtout de ses évidents succès macro-économiques.

Cependant, selon l’économiste cubain Omar Everleny, son pays s’achemine vers le développement d’un modèle propre plus décentralisé destiné à “stimuler les forces productives”. Et selon le sous-directeur du Centre d’Etudes de l’Economie Cubaine, professeur à l’Université de La Havane, le modèle chinois ou vietnamien ne sera certes pas repris intégralement, en raison des différences entre les réalités des trois pays, mais on adoptera certaines de ses modalités.

Cela dit, il y a ceux qui comme Martin Hart-Landsberg et Paul Burkett (China, entre el socialismo real y el capitalismo: Reformas de mercado y luchas de clases, Centro Internacional Miranda, Caracas, 2007) insistent sur les conditions historiques particulières de l’expérience chinoise et les conséquences sociales douteuses de ses politiques économiques.

« À vouloir battre le néolibéralisme avec ses propres armes, les progressistes ont perdu de vue l’idée fondamentale du marxisme : le mode de production capitaliste implique l’aliénation sociale des travailleurs, qui perdent tout pouvoir sur les conditions de production, y compris les conditions naturelles, transformées en une machine à convertir la force de travail en usine à profit par la fabrication de marchandises. Autrement dit, le capitalisme est fondamentalement une société d’exploitation basée sur la présence d’une classe aliénée», soulignent les deux économistes états-uniens.


Il est temps de comprendre qu’il n’y a pas de meilleur levier pour accroître la richesse qu’une démocratie radicale, c’est-à-dire une société dont tous les membres sont des participants actifs et prennent eux-mêmes les décisions concernant leur communauté, y compris celles qui régissent la production de biens et leur redistribution. En conclusion, il n’existe aujourd’hui aucun moyen de permettre l’émergence historique du bien collectif que de partir d’une économie politique basée sur le collectif, c’est à dire d’une gestion collective en capacité de produire et reproduire collectivement du social dans un cadre sociétal imposé par l’extérieur.

Voilà le défi auquel est affronté toute restructuration économique et sociale comme celle que Cuba vient de lancer. Et comme ses dirigeants l’ont tant de fois signalé, ce qui est en jeu n’est rien de moins que l’avenir de sa Révolution.



Merci à Claridad/Rebelión
Source: http://www.rebelion.org/noticia.php?id=116506
Date de parution de l’article original: 12/11/2010
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=2706

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