Le modèle cubain

Par Mis en ligne le 03 décembre 2010

« Le futur sera com­mu­niste ou ne sera pas »
Slavoj Zizek

Il est temps de com­prendre qu’il n’y a pas de meilleur levier pour accroître la richesse qu’une démo­cra­tie radi­cale, c’est-à-dire une société dont tous les membres sont des par­ti­ci­pants actifs et prennent eux-mêmes les déci­sions concer­nant leur com­mu­nauté, y com­pris celles qui régissent la pro­duc­tion de biens et leur redis­tri­bu­tion. Il n’existe aujourd’hui aucun moyen de per­mettre l’émergence his­to­rique du bien col­lec­tif que de partir d’une éco­no­mie poli­tique basée sur le col­lec­tif, c’est à dire d’une ges­tion col­lec­tive en capa­cité de pro­duire et repro­duire col­lec­ti­ve­ment du social dans un cadre socié­tal imposé par l’extérieur. Voilà le défi auquel est affronté toute restruc­tu­ra­tion éco­no­mique et sociale comme celle que Cuba vient de lancer. Et comme ses diri­geants l’ont tant de fois signalé, ce qui est en jeu n’est rien de moins que l’avenir de sa Révolution.

Jeffrey Goldberg et Fidel Castro

« Le modèle cubain ne fonc­tionne plus, même pour nous », cette phrase décla­rée par Fidel Castro Ruz au cours un entre­tien avec le jour­na­liste états-unien Jeffrey Goldberg, publié le 8 mai der­nier dans la revue The Atlantic, a été l’objet d’une contro­verse. Peu de jours après, dans le tapage des médias occi­den­taux, qui pré­ten­daient en conclure – gros­sière mani­pu­la­tion de l’information- que Fidel avait reconnu l’échec du socia­lisme cubain, sa voix s’élevait : il fal­lait repla­cer ces paroles dans leur contexte. Le jour­na­liste lui avait demandé « s’il croyait que le modèle cubain valait la peine d’être exporté ». Il sous-enten­dait par là que Cuba s’appliquait à expor­ter sa révo­lu­tion dans d’autres pays. « Alors que ma réponse signi­fiait exac­te­ment le contraire ».

« Mon idée, comme tout le monde le sait, est que le sys­tème capi­ta­liste ne fonc­tionne plus ni pour les USA ni pour le monde, qu’il conduit de crise en crise, à des crises sans cesse plus graves, mon­diales et à répé­ti­tion, aux­quelles il ne peut échap­per. Comment un pareil sys­tème pour­rait-il être utile à un pays socia­liste comme Cuba ? » A-t-il conclu.

L’analyste poli­tique états-unienne Julia Sweig, qui accom­pa­gnait Goldberg lors de l’entretien avec le leader cubain, avait donné sa propre inter­pré­ta­tion, à laquelle les médias capi­ta­listes n’avaient accordé que peu d’attention, puisque ce qu’elle disait ne leur conve­nait pas. Et de fait, selon elle, Fidel Castro « ne reje­tait pas les idées de la Révolution. Il recon­nais­sait plutôt que le modèle cubain avait accordé à l’Etat un rôle trop impor­tant dans la vie éco­no­mique du pays ».

Existe-t-il des modèles ?

Ce qui est cer­tain, c’est que le leader cubain a tou­jours dit que chaque pays doit évo­luer en fonc­tion de sa propre his­toire, depuis l’expérience de l’Unité Populaire au Chili jusqu’à la révo­lu­tion san­di­niste au Nicaragua, de la Révolution boli­va­rienne du Venezuela à la révo­lu­tion indi­gène et com­mu­nau­taire en Bolivie. Les « modèles » « prêts à l’emploi » n’existent donc pas, ce qui existe, ce sont les expé­riences his­to­riques concrètes, qu’il ne faut pas réduire à des cadres concep­tuels abs­traits. En tout cas, s’il y a quelque chose à pré­ci­ser, c’est le carac­tère d’“anti-modèle” de l’expérience his­to­rique cubaine.

En effet, qui peut croire en toute hon­nê­teté qu’un pays contraint de vivre depuis 50 ans dans une éco­no­mie de guerre, impo­sée par un blocus des plus cri­mi­nels, vic­time d’agressions conti­nuelles, de sabo­tages et de pres­sions, peut déve­lop­per effec­ti­ve­ment un mode de ges­tion éco­no­mique adapté à ses propres besoins quo­ti­diens et à ses aspi­ra­tions au pro­grès social ? Un pays peut-il créer, dans ces condi­tions et même avec sa plus grande volonté, son propre modèle ?

Le blocus éco­no­mique, com­mer­cial et finan­cier imposé à Cuba par Washington a été le plus cruel et le plus impi­toyable de toute l’histoire mon­diale. Son objec­tif, et ses pro­mo­teurs ne l’ont jamais caché, est de faire implo­ser la Révolution cubaine en lui créant dif­fi­cul­tés et pénu­ries éco­no­miques qui l’empêchent de satis­faire les besoins du peuple, y com­pris de bons reve­nus sala­riaux, dans l’espoir que cela plon­gera ce peuple dans la déses­pé­rance et faci­li­tera le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire.

Les pré­ju­dices éco­no­miques directs que ce blocus a infli­gés à Cuba dépassent les 82 mil­liards de dol­lars, avec une moyenne de 1782 mil­lions de dol­lars par an. À ce chiffre, il fau­drait ajou­ter 54 mil­liards de dol­lars repré­sen­tant, entre autres, les dom­mages directs causés à l’économie du pays du fait de l’impossibilité pour lui d’obtenir des finan­ce­ments ou des inves­tis­se­ments de l’étranger néces­saires au déve­lop­pe­ment de sa pro­duc­tion indus­trielle, ainsi que les sabo­tages et actions ter­ro­ristes finan­cés par les USA et lancés à partir de leur ter­ri­toire.

Néanmoins, Raúl Castro disait à l’occasion d’une réunion de pay­sans cubains en février 2008 : « Nous sommes conscients des énormes efforts qui sont néces­saires pour ren­for­cer l’économie, préa­lable indis­pen­sable pour avan­cer dans tout autre domaine de la société, face à la véri­table guerre que le gou­ver­ne­ment US livre à notre pays. Le but n’a pas changé depuis la vic­toire de la Révolution : infli­ger un maxi­mum de souf­frances à notre peuple jusqu’à ce qu’il renonce au choix qu’il a fait d’être libre. C’est une réa­lité qui, loin de nous décou­ra­ger, doit nous rendre de plus en plus forts. Au lieu d’être uti­li­sée comme excuse à nos erreurs, elle doit nous servir de sti­mu­lant pour aug­men­ter la pro­duc­tion et offrir de meilleurs ser­vices, pour nous effor­cer de trou­ver des méca­nismes et direc­tions per­met­tant d’éliminer toute entrave au déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives et exploi­ter les consi­dé­rables poten­tia­li­tés que repré­sentent les mesures d’économie et une meilleure orga­ni­sa­tion du tra­vail ».

Autant dire que Cuba n’attend pas et ne peut attendre la fin du blocus cri­mi­nel de Washington pour résoudre ses sérieux pro­blèmes inté­rieurs. C’est pour­quoi aux auto­cri­tiques et chan­ge­ments qu’a vécus l’île antillaise s’en est ajouté un nou­veau, que Fidel Castro a lancé dans un dis­cours de novembre 2005 à l’Université de la Havane, où il poin­tait avec sim­pli­cité les dan­gers qui menacent l’avenir de la Révolution Cubaine, sur­tout en raison des consé­quences éthiques, pour l’île, du mau­vais fonc­tion­ne­ment de son propre « modèle éco­no­mique ». Peu de jours après il fai­sait d’autres décla­ra­tions sur­pre­nantes dans une inter­ven­tion télé­vi­sée où, sans mâcher ses mots, il dénon­çait le fait qu’à Cuba « ceux qui vivent le mieux sont ceux qui tra­vaillent le moins ».

Pour réin­ven­ter un mode de vie socia­liste

Cependant, cette cri­tique du « modèle éco­no­mique » cubain peut-elle se com­prendre comme une dis­qua­li­fi­ca­tion de tout le pro­ces­sus de chan­ge­ment révo­lu­tion­naire qu’a vécu le pays depuis 1959 ? Il s’agit plutôt d’entamer une nou­velle étape de chan­ge­ments éco­no­miques et sociaux afin de per­fec­tion­ner ce qui a déjà été fait ici et réin­ven­ter un mode de vie socia­liste. C’est indis­pen­sable, non seule­ment sous la contrainte des réa­li­tés que nous vivons ici, mais aussi des échecs du « socia­lisme réel » en Europe et des résul­tats, contes­tables au plan éthique et social, du dénommé « socia­lisme de marché » chi­nois et viet­na­mien.

Raúl Castro Ruz

Fin décembre 2007, Raúl Castro Ruz se joi­gnait avec fer­meté aux cri­tiques de son frère en exi­geant des fonc­tion­naires gou­ver­ne­men­taux plus d’efficacité et moins de mau­vaises excuses à l’heure de faire face aux graves pro­blèmes éco­no­miques et sociaux que ren­contre le pays. Assis à côté de la chaise vide de son frère, alors aux prises avec un grave pro­blème de santé, le nou­veau Président cubain déclara lors d’une ses­sion de l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire : « Nous sommes fati­gués des jus­ti­fi­ca­tions dans cette Révolution ». Il exi­geait une trans­pa­rence totale dans la ges­tion éta­tique et repre­nait les mots de Fidel : « La Révolution, c’est ne jamais mentir ».

Lors d’une autre appa­ri­tion à l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, en juillet 2008, le Président cubain appe­lait à com­battre l’exploitation « du tra­vailleur hon­nête par celui qui ne l’est pas » ; ce serait l’objectif cen­tral de ce qu’il appe­lait la néces­saire et urgente « actua­li­sa­tion du modèle de ges­tion de l’économie cubaine ». Cela dit, dans une autre inter­ven­tion au Parlement cubain, le 20 décembre 2009, Raúl Castro met­tait en garde contre les ten­ta­tions de la pré­ci­pi­ta­tion et de l’improvisation.

« J’ai conscience des attentes et des pré­oc­cu­pa­tions légi­times, que dépu­tés et citoyens expriment au sujet de la vitesse et de la pro­fon­deur des chan­ge­ments à intro­duire dans le fonc­tion­ne­ment de l’économie, au nom du ren­for­ce­ment de notre société socia­liste », en enchaî­nant : « Dans cette optique, je me limite, pour le moment, à dire que si nous vou­lons actua­li­ser le modèle éco­no­mique cubain, tâche que nous abor­dons avec une pers­pec­tive d’ensemble, il ne faut lais­ser aucune place aux risques que feraient courir l’improvisation et la pré­ci­pi­ta­tion. C’est ainsi que nous pour­rons mar­cher vers l’avenir d’un pas ferme et sûr, tout sim­ple­ment parce que nous n’avons pas le droit de nous trom­per” a-t-il déclaré.

Le 4 avril der­nier, le Président cubain lan­çait le défi : restruc­tu­rer l’économie cubaine dans le domaine du tra­vail et de la finance afin d’augmenter la pro­duc­ti­vité et de mieux redis­tri­buer les richesses : « Si nous ne dis­po­sons pas d’une éco­no­mie solide et dyna­mique, si nous n’éliminons pas les dépenses super­flues et le gas­pillage, il ne sera pas pos­sible d’accroître le niveau de vie de la popu­la­tion, ni de main­te­nir et d’améliorer les niveaux élevés atteints dans l’éducation et la santé qui sont garan­tis gra­tui­te­ment à tous les citoyens ». Il en concluait que l’Etat cubain ne pou­vait dépen­ser plus que ne pro­duit la société cubaine et aver­tis­sait : « Continuer à dépen­ser au-delà de nos reve­nus signi­fie consom­mer l’avenir et mettre en danger la révo­lu­tion ».

Néanmoins, c’est le 1er août, dans un nou­veau mes­sage devant l’Assemblée Nationale du Pouvoir Populaire, que le Président annon­çait le pas­sage défi­ni­tif à cette nou­velle étape de chan­ge­ments éco­no­miques et sociaux en vue de per­fec­tion­ner le sys­tème socia­liste. Il infor­mait que l’économie et le sys­tème finan­cier sem­blait entrer dans une phase ascen­dante per­met­tant de dépas­ser l’impact néga­tif, entre autres, de la réces­sion éco­no­mique mon­diale de 2008 et des pré­ju­dices causés par plu­sieurs oura­gans, ce qui faci­lite le démar­rage, selon ses termes, du « chan­ge­ment struc­tu­rel et concep­tuel ».

Une réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail et de la fis­ca­lité

L’un des objec­tifs immé­diats du chan­ge­ment consiste en une réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail et de la fis­ca­lité qui sup­prime « les atti­tudes pater­na­listes por­tant atteinte à la néces­sité de tra­vailler pour vivre et par consé­quent de réduire les dépenses impro­duc­tives ». Pour cela il faut en appe­ler à la classe ouvrière cubaine et lui faire com­prendre que « sans accroître l’efficacité et la pro­duc­ti­vité, il sera impos­sible d’augmenter les salaires, les expor­ta­tions et la pro­duc­tion ali­men­taire, de se passer des impor­ta­tions, et en défi­ni­tive de main­te­nir les énormes dépenses sociales propres à notre sys­tème socia­liste ». C’est le seul moyen d’assurer la maxime socia­liste selon laquelle chacun apporte selon sa capa­cité et reçoit confor­mé­ment à sa contri­bu­tion à la société.

La réor­ga­ni­sa­tion du tra­vail néces­site une éva­lua­tion et une réduc­tion des effec­tifs au gou­ver­ne­ment et dans les centres de pro­duc­tion pour dépas­ser le sur­em­ploi actuel, très coû­teux et impro­duc­tif, et qui sert uni­que­ment à dégui­ser le chô­mage ou le sous-emploi ; l’autorisation de déve­lop­per les com­merces privés dans 178 zones ; l’accroissement du nombre de licences auto­ri­sant à tra­vailler pour son propre compte, incluant l’embauche de main-d’oeuvre par des par­ti­cu­liers, aux condi­tions pres­crites par le code du tra­vail en vigueur, ce qui pour le moment n’est auto­risé que dans le sec­teur agri­cole ; l’autorisation de com­mer­cia­li­ser la pro­duc­tion géné­rée par ces acti­vi­tés pri­vées ; et un impôt sur le revenu pro­gres­sif, en pesos cubains, pour les tra­vailleurs indé­pen­dants et les petites entre­prises pri­vées. Les nou­veaux impôts doivent jouer un rôle régu­la­teur pour éviter une concen­tra­tion non sou­hai­tée de la richesse et le recours indu au tra­vail sala­rié. Cependant, on attend aussi qu’ils contri­buent à finan­cer les dépenses sociales de l’Etat, en matière notam­ment d’éducation et de santé.

L’augmentation du nombre de « tra­vailleurs indé­pen­dants », qui s’élève à près de 150.000, devrait absor­ber une partie des 500.000 tra­vailleurs qui, dans une pre­mière étape, seront sans emploi ; c’est un élé­ment d’un pro­ces­sus néces­saire d’assainissement de la classe tra­vailleuse cubaine selon des cri­tères stricts de “per­ti­nence”, c’est-à-dire de néces­sité et de pro­duc­ti­vité. La “per­ti­nence” sera déter­mi­née par une “com­mis­sion d’experts”, avec par­ti­ci­pa­tion de la repré­sen­ta­tion syn­di­cale, de l’administration et des tra­vailleurs du centre de tra­vail. On estime que le nombre de sans-emploi réorien­tés pourra atteindre 1 mil­lion 300.000, par étapes suc­ces­sives de la restruc­tu­ra­tion du tra­vail envi­sa­gée.

Ces chiffres font dres­ser les che­veux sur la tête de n’importe qui, sur­tout en raison des effets sociaux et éco­no­miques dévas­ta­teurs qu’ont eu des pro­ces­sus simi­laires de licen­cie­ments mas­sifs dans d’autres contextes et de l’incapacité réelle de la sphère privée à absor­ber les réorien­tés. Mais, selon le Président cubain, per­sonne ne res­tera aban­donné à son sort suite aux trans­for­ma­tions du monde du tra­vail. Les sans-tra­vail pour­ront comp­ter sur l’assurance chô­mage, bien que cette der­nière ait subi quelques modi­fi­ca­tions. Au lieu de la cou­ver­ture sans limite de temps en vigueur jusqu’à pré­sent, le chô­meur rece­vra désor­mais durant cinq mois une com­pen­sa­tion maxi­male de 60% de son salaire, s’il jus­ti­fie de 30 années de ser­vice. La com­pen­sa­tion sera moindre pour les moins anciens. Si le chô­meur rejette une offre de réin­ser­tion, il perd immé­dia­te­ment tout droit au tra­vail et toute cou­ver­ture.

N’ignorant pas les dan­gers poten­tiels que recèlent ces chan­ge­ments, et en par­ti­cu­lier leur impact immé­diat sur la sécu­rité et le bien-être de mil­liers de Cubains, Raul Castro insiste sur la trans­pa­rence qui devra tou­jours accom­pa­gner leur mise en œuvre, la restruc­tu­ra­tion des per­son­nels devant s’effectuer sous un contrôle syn­di­cal rigou­reux afin que les choix se fassent en fonc­tion du mérite et pour écar­ter tout favo­ri­tisme ou dis­cri­mi­na­tion. De même il a pré­cisé qu’il faudra éga­le­ment d’une restruc­tu­ra­tion de l’Etat pour éviter que son habi­tuel “pater­na­lisme” ou diri­gisme cen­tra­liste ne fasse obs­tacle à la mise en marche de ce pro­ces­sus de décen­tra­li­sa­tion socio-éco­no­mique.

Les risques

Les risques, comme l’a bien montré le Président cubain par inté­rim, ne sont pas ima­gi­naires car “il est pour le moins curieux que, juste au moment où l’on venait d’annoncer cette poli­tique de décen­tra­li­sa­tion et d’appui aux nou­velles ini­tia­tives éco­no­miques, l’Agence Gouvernementale des Etats Unis pour le Développement International (USAID) “offre” trois mil­lions de dol­lars pour la pro­mo­tion de la petite entre­prise à Cuba à des “groupes mar­gi­na­li­sés”. Sans doute la Révolution suivra de très près la piste de cette « aide empoi­son­née », une nou­velle ten­ta­tive de « favo­ri­ser la société civile », sur le modèle de ce qui s’est passé dans d’autres zones géo­gra­phiques”.

Camilia Piñeiro Harnecke

Cependant, il y a aussi d’autres risques comme ceux qu’a signa­lés récem­ment Camilia Piñeiro Harnecker, spé­cia­liste cubaine des sciences sociales (Riesgos de la expan­sion de empre­sas no esta­tales en la eco­no­mia cubana y reco­men­da­ciones para evi­tar­los, www​.rebe​lion​.org, 11 octobre 2010). Selon elle, le risque majeur est qu’à pri­vi­lé­gier les formes indi­vi­duelles et pri­vées plutôt que col­lec­tives pour géné­rer les emplois qui devront absor­ber plus d’un mil­lion de tra­vailleurs, on ouvre un bou­le­vard à des pra­tiques et valeurs capi­ta­listes. Cela sert à orien­ter l’activité éco­no­mique vers le profit privé “au lieu de donner satis­fac­tion aux inté­rêts sociaux”.

Piñeiro Harnecker, fille de celui qui fut de son vivant l’un des diri­geants his­to­riques les plus incon­tes­tés de la Révolution, Manuel Piñeiro Losada, et de l’éminente intel­lec­tuelle mar­xiste chi­lienne, Marta Harnecker, aver­tit que “c’est en géné­ral la logique propre du marché qui ne permet pas à l’entreprise de mettre ses acti­vi­tés en phase avec les inté­rêts sociaux”. C’est pour­quoi “inci­ter à la maxi­mi­sa­tion de béné­fices indi­vi­duels -la jus­ti­fi­ca­tion qu’on uti­lise géné­ra­le­ment pour pro­mou­voir les rela­tions de type mer­can­tile- n’équivaut pas à pro­mou­voir ne fût-ce que la satis­fac­tion de besoins maté­riels de base”.

L’alternative, selon Piñeiro Harnecker, est de “pro­mou­voir le contrôle social des entre­prises non éta­tiques par les gou­ver­ne­ments locaux et les citoyens.” Elle insiste à ce sujet : “ Mais un sys­tème de marché n’est pas l’unique alter­na­tive à la pla­ni­fi­ca­tion auto­ri­taire. Divers éco­no­mistes ont sou­li­gné la pos­si­bi­lité d’institutions qui pro­meuvent et faci­litent les rap­ports d’échange hori­zon­taux dans une logique com­pa­tible avec l’intérêt social ; donc des rap­ports d’échange non mer­can­tiles. Au lieu d’accepter les rela­tions mer­can­tiles comme iné­luc­tables – étant donné les indis­cu­tables avan­tages des échanges hori­zon­taux (rapi­dité, flexi­bi­lité, pos­si­bi­lité de choi­sir entre des options diverses) et l’inefficacité de la pla­ni­fi­ca­tion auto­ri­taire- il est pos­sible d’établir une syn­thèse qui com­bine les avan­tages des acti­vi­tés décen­tra­li­sées avec ceux d’une sou­mis­sion aux inté­rêts sociaux des ter­ri­toires et groupes sociaux concer­nés. Bref, les entre­prises, éta­tiques ou non, doivent fonc­tion­ner selon une logique qui pri­vi­lé­gie les com­por­te­ments socia­le­ment res­pon­sables et péna­lise ceux qui portent atteinte à l’intérêt géné­ral”.

Elle en conclut qu’au-delà de la forme éta­tique et de la forme privée, il existe d’autres formes d’entreprises démo­cra­tiques et socia­li­santes, plus pro­met­teuses si l’on veut édi­fier une société plus humaine et plus juste : l’entreprise auto­gé­rée ou cogé­rée par les pro­duc­teurs eux-mêmes, par exemple l’entreprise coopé­ra­tive.

Dépasser le primat de la valeur mar­chande

Le défi qu’affronte Cuba depuis 1959 pour construire une société qui sur­monte défi­ni­ti­ve­ment les fléaux tant du néo­co­lo­nia­lisme que du capi­ta­lisme, est de dépas­ser le primat de la valeur mar­chande propre au capi­ta­lisme pour faire de l’intérêt géné­ral l’axe démo­cra­tique du pro­ces­sus social de pro­duc­tion et dis­tri­bu­tion. C’est l’objectif même du com­mu­nisme, non comme idéal ou idéo­lo­gie, mais comme hori­zon empi­rique du mou­ve­ment his­to­rique bien réel qui accom­pagne l’épuisement pro­gres­sif et la débâcle de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste.

1962 : Ernesto Che Guevara signe, en qua­lité de ministre de l’industrie de Cuba, un traité
com­mer­cial pour expor­ter du sucre vers la Chine

Celui qui l’a le mieux com­pris, c’est Ernesto Che Guevara qui à l’aube de la Révolution cubaine pro­cé­dait à une cri­tique vision­naire du socia­lisme réel euro­péen et anti­ci­pait sa crise immi­nente en por­tant le juge­ment sui­vant : « Tenter de bâtir le socia­lisme avec les moyens per­ver­tis héri­tés du capi­ta­lisme (la mar­chan­dise comme élé­ment éco­no­mique de base, la ren­ta­bi­lité, l’intérêt indi­vi­duel comme moteur etc.) peut nous mener dans une impasse. »

Selon le Che, affronté aux fai­blesses stra­té­giques propres à la période ini­tiale de la Révolution bol­che­vique, Lénine a commis une erreur en accep­tant de com­men­cer à édi­fier le socia­lisme sur la base de la Nouvelle Politique éco­no­mique, qui accor­dait une place cen­trale à la valeur mar­chande et à l’évolution qu’elle impli­quait. La Révolution bol­che­vique démarra ainsi avec un “cer­tain sen­ti­ment d’infériorité face aux capi­ta­listes” (Apuntes cri­ti­cos a la eco­no­mia poli­tica, Ocean Sur, La Havane, 2006).

Il n’existe pas d’usage inno­cent et sté­riles des logiques capi­ta­listes d’organisation et de pro­duc­tion sociale, insis­tait le Che. C’est une illu­sion de croire qu’on peut les contrô­ler pour qu’elles ne débouchent pas sur les asy­mé­tries éco­no­miques et les inéga­li­tés sociales de tou­jours. Dans l’esprit éco­no­mique du capi­tal, la pro­duc­tion de richesse est contraire à l’accroissement de liberté. C’est pour cette raison que dans le modèle sovié­tique, la pro­duc­tion de richesse se démar­quait pro­gres­si­ve­ment du poids de sa dépense sociale, aussi bien en ce qui concerne sa redis­tri­bu­tion équi­table que la prise de déci­sion poli­tique. On a cru qu’il suf­fi­sait d’étatiser les moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion. Le socia­lisme réel euro­péen deve­nait ainsi un capi­ta­lisme mono­po­lis­tique d’Etat.

Vers de nou­velles formes de pro­priété sociale

Rompre avec ce modèle sur-éta­tisé né de l’expérience sovié­tique consti­tue l’un des prin­ci­paux impé­ra­tifs actuels si l’on veut mul­ti­plier les expé­riences d’élaboration de modèles col­lec­tifs.

Atilio Boron

Le poli­to­logue argen­tin de renom Atilio Boron écrit à ce sujet dans sa nou­velle œuvre inti­tu­lée Socialismo del Siglo XXI : Hay vida des­pués del neo­li­be­ra­lismo?: “Un des pro­blèmes les plus sérieux inhé­rents à l’expérience sovié­tique, et à toutes celles qui s’en ins­pi­rèrent, a été de confondre pro­priété publique et pro­priété éta­tique. Un des plus grands défis du socia­lisme du 21ème siècle sera de démon­trer qu’il existe d’autres formes de contrôle public de l’économie que celles du passé”.

Mais pour tour­ner le dos à nos erreurs il faut de l’imagination. C’est pour­quoi Boron insiste : “Il n’y a pas de modèle à imiter. Le néo­li­bé­ra­lisme a imposé « la pensée unique » que résume le Consensus de Washington. Mais il existe une autre « pensée unique » : celle d’une gauche cram­pon­née à un cer­tain moment his­to­rique et man­quant d’audace pour repen­ser et concré­ti­ser la construc­tion du socia­lisme en rom­pant avec les modèles tra­di­tion­nels déri­vés de l’expérience sovié­tique. Pourquoi ne pas ima­gi­ner un ordre éco­no­mique plus flexible et plus dif­fé­ren­cié, dans lequel la pro­priété éta­tique des res­sources stra­té­giques et des prin­ci­paux moyens de pro­duc­tion – cette ques­tion n’est pas négo­ciable – coha­bite avec d’autres formes de pro­priété publique non éta­tique, des entre­prises mixtes dans les­quelles cer­tains sec­teurs du capi­tal privé s’associent avec des col­lec­ti­vi­tés publiques ou éta­tiques, des entre­prises contrô­lées par les tra­vailleurs en asso­cia­tion avec les consom­ma­teurs, des coopé­ra­tives et formes de « pro­priété sociale » diverses – comme celles qu’impulse le Venezuela boli­va­rien- mais étran­gères à la logique de l’accumulation capi­ta­liste?”.

Par exemple, au-delà des entre­prises auto ou co-ges­tion­naires et des coopé­ra­tives, émergent d’autres formes d’organisation de la pro­duc­tion pour étayer les expé­riences col­lec­tives d’aujourd’hui. C’est le cas de l’«entreprise de pro­duc­tion sociale » qui s’est struc­tu­rée au Venezuela comme ins­tru­ment de ce qu’on appelle le “socia­lisme du XXIe siècle”, et dont le but est de faire par­ti­ci­per les com­mu­nau­tés à la ges­tion démo­cra­tique de l’économie. De même, au niveau mon­dial, est appa­rue au sein de la « nou­velle éco­no­mie verte » une nou­velle moda­lité d’entreprise privée, la “Corporation B”, aux fina­li­tés sociales et col­lec­tives, et non plus indi­vi­duelles.

Le défi d’une éco­no­mie poli­tique col­lec­tive

Ainsi que l’observe Alexandre V. Bouzgaline, théo­ri­cien russe des sciences sociales, dans son œuvre El futuro del socia­lismo, « le socia­lisme, à la fin du XXe siècle, a perdu contre le capi­ta­lisme, y com­pris sur le ter­rain de la théo­rie. Si nous ne ter­mi­nons pas la « partie », si nous ne four­nis­sons pas, des lois qui régissent le monde glo­ba­lisé actuel, notre expli­ca­tion, plus pré­cise, mieux cernée, que celles qu’ont éla­bo­rées le libé­ra­lisme bour­geois et le post-moder­nisme, si nous ne réin­ven­tons pas un mode de pensée dia­lec­tique (qui conserve les élé­ments posi­tifs) et cri­tique du mar­xisme, si nous ne créons pas une théo­rie du socia­lisme du 21ème siècle, nous avan­ce­rons à l’aveuglette, par tâton­ne­ments suc­ces­sifs, et… nous per­drons”.

Justement, en l’absence de modèles alter­na­tifs cen­trés sur la construc­tion du col­lec­tif, nom­breux sont ceux qui tentent de convaincre le gou­ver­ne­ment cubain des bien­faits du “socia­lisme de marché” chi­nois – un néo­li­bé­ra­lisme res­treint sous contrôle de l’Etat et du Parti au pou­voir- qui repré­sen­te­rait une alter­na­tive réelle pour la restruc­tu­ra­tion de son propre modèle éco­no­mique, en raison sur­tout de ses évi­dents succès macro-éco­no­miques.

Cependant, selon l’économiste cubain Omar Everleny, son pays s’achemine vers le déve­lop­pe­ment d’un modèle propre plus décen­tra­lisé des­tiné à “sti­mu­ler les forces pro­duc­tives”. Et selon le sous-direc­teur du Centre d’Etudes de l’Economie Cubaine, pro­fes­seur à l’Université de La Havane, le modèle chi­nois ou viet­na­mien ne sera certes pas repris inté­gra­le­ment, en raison des dif­fé­rences entre les réa­li­tés des trois pays, mais on adop­tera cer­taines de ses moda­li­tés.

Cela dit, il y a ceux qui comme Martin Hart-Landsberg et Paul Burkett (China, entre el socia­lismo real y el capi­ta­lismo : Reformas de mer­cado y luchas de clases, Centro Internacional Miranda, Caracas, 2007) insistent sur les condi­tions his­to­riques par­ti­cu­lières de l’expérience chi­noise et les consé­quences sociales dou­teuses de ses poli­tiques éco­no­miques.

« À vou­loir battre le néo­li­bé­ra­lisme avec ses propres armes, les pro­gres­sistes ont perdu de vue l’idée fon­da­men­tale du mar­xisme : le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste implique l’aliénation sociale des tra­vailleurs, qui perdent tout pou­voir sur les condi­tions de pro­duc­tion, y com­pris les condi­tions natu­relles, trans­for­mées en une machine à conver­tir la force de tra­vail en usine à profit par la fabri­ca­tion de mar­chan­dises. Autrement dit, le capi­ta­lisme est fon­da­men­ta­le­ment une société d’exploitation basée sur la pré­sence d’une classe alié­née», sou­lignent les deux éco­no­mistes états-uniens.


Il est temps de com­prendre qu’il n’y a pas de meilleur levier pour accroître la richesse qu’une démo­cra­tie radi­cale, c’est-à-dire une société dont tous les membres sont des par­ti­ci­pants actifs et prennent eux-mêmes les déci­sions concer­nant leur com­mu­nauté, y com­pris celles qui régissent la pro­duc­tion de biens et leur redis­tri­bu­tion. En conclu­sion, il n’existe aujourd’hui aucun moyen de per­mettre l’émergence his­to­rique du bien col­lec­tif que de partir d’une éco­no­mie poli­tique basée sur le col­lec­tif, c’est à dire d’une ges­tion col­lec­tive en capa­cité de pro­duire et repro­duire col­lec­ti­ve­ment du social dans un cadre socié­tal imposé par l’extérieur.

Voilà le défi auquel est affronté toute restruc­tu­ra­tion éco­no­mique et sociale comme celle que Cuba vient de lancer. Et comme ses diri­geants l’ont tant de fois signalé, ce qui est en jeu n’est rien de moins que l’avenir de sa Révolution.



Merci à Claridad/​Rebelión
Source : http://​www​.rebe​lion​.org/​n​o​t​i​c​i​a​.​p​h​p​?​i​d​=​1​16506
Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 12/11/2010
URL de cette page : http://​www​.tlax​cala​-int​.org/​a​r​t​i​c​l​e​.​a​s​p​?​r​e​f​e​r​e​n​c​e​=2706

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