Le militantisme, un « dégradé de situations »

Mis en ligne le 14 mars 2010

par Laurent Etre

Après celui sur les ques­tions de déve­lop­pe­ment, lancé le 20 octobre avec le phi­lo­sophe Jean-Louis Sagot-Duvauroux, Espaces Marx inau­gu­rait, jeudi der­nier, un autre sémi­naire, cette fois consa­cré aux évo­lu­tions du mili­tan­tisme à gauche. Intitulé « Mouvement social, résis­tances, enga­ge­ment, trans­for­ma­tion sociale, poli­tique : quoi de neuf ? », il devrait donner lieu à des ren­contres régu­lières tout au long de l’année pro­chaine, autour de cher­cheurs, mais aussi de per­son­na­li­tés tra­vaillant ces thé­ma­tiques au sein des orga­ni­sa­tions (partis, syn­di­cats, asso­cia­tions…) enga­gées dans le mou­ve­ment social. Invité de cette pre­mière séance, intro­duite par Louis Weber, l’animateur du sémi­naire, le socio­logue Lilian Mathieu, a dressé un état des lieux des tra­vaux de recherche sur le mili­tan­tisme.

Dans un contexte où les enquêtes sur les « nou­veaux mili­tants » se bana­lisent dans la presse, le cher­cheur s’est atta­ché à repla­cer dans une pers­pec­tive his­to­rique la ques­tion des formes d’engagement, tout en pre­nant soin de dis­tin­guer les tem­po­ra­li­tés res­pec­tives des mou­ve­ments sociaux et des recherches effec­tuées sur ceux-ci. Il a ainsi pu mettre en lumière l’impasse théo­rique et le carac­tère fina­le­ment très idéo­lo­gique de la socio­lo­gie d’Alain Touraine, un temps domi­nante. Au milieu des années quatre-vingt-dix, elle s’empressait de pos­tu­ler l’entrée dans un « nouvel âge de la contes­ta­tion », à partir, notam­ment, de l’observation des mou­ve­ments se déve­lop­pant sur le front des dis­cri­mi­na­tions sexuelles ou de l’environnement. Qualifiées de « post-maté­ria­listes », ces luttes sont alors oppo­sées à celles d’un mou­ve­ment ouvrier qui se trouve, du même coup, rin­gar­disé. Loin de se résu­mer à un pur enjeu maté­riel, la « reven­di­ca­tion d’une hausse de salaire est pour­tant, elle aussi, un enjeu de recon­nais­sance, de dignité humaine », a fait remar­quer Lilian Mathieu. Et par ailleurs, toutes les pro­tes­ta­tions concrètes, qu’elles que soient les reven­di­ca­tions avan­cées, sont condi­tion­nées maté­riel­le­ment. Ici, le socio­logue a évoqué l’apport de cher­cheurs en sciences poli­tiques, tel Michel Dobry, ins­pi­rés par des cou­rants amé­ri­cains des années soixante-dix appré­hen­dant les mou­ve­ments sociaux en termes de « mobi­li­sa­tions de res­sources ».

Cette approche permet de rendre compte de la diver­sité des formes d’action et de l’apparition, pour cer­tains mou­ve­ments comme celui des sans-papiers, de « sou­tiens exté­rieurs », mili­tants moins vul­né­rables et sou­vent dotés d’une solide expé­rience pro­tes­ta­taire, acquise dans les sphères poli­tiques ou syn­di­cales. Au final, les évo­lu­tions du mili­tan­tisme semblent bien devoir être abor­dées en termes de trans­ferts. Corrélativement, Lilian Mathieu a invité à repen­ser la dis­tinc­tion, for­mu­lée par le socio­logue Jacques Ion, entre un mili­tan­tisme « timbre-poste », inté­gral, et un mili­tan­tisme « Post-it », plus dis­tan­cié à l’égard des orga­ni­sa­tions tra­di­tion­nelles. Loin de cor­res­pondre à des stades his­to­riques défi­nis, ces deux types de mili­tan­tisme coexistent sous la forme d’un « dégradé de situa­tions », selon l’expression de Lilian Mathieu, où les luttes du monde du tra­vail conservent toute leur place. Espaces Marx publiera pro­chai­ne­ment sur son site (1) un compte rendu exhaus­tif des échanges de la soirée ainsi que l’intervention com­plète du confé­ren­cier, en atten­dant le pro­chain rendez-vous, prévu début jan­vier.

Laurent Etre

(1) www​.espaces​-marx​.eu​.org

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