Le Max Weber de Jean-Marie Vincent ou les métamorphoses du Capital

Mis en ligne le 16 juin 2010

Thierry Blin

Á propos de Jean-Marie Vincent, Max Weber ou la démo­cra­tie inache­vée (pré­face de Catherine Colliot-Thélène, Paris, Éditions du Félin, 2009)

Cet ouvrage, malgré ce que pour­rait lais­ser penser son titre, n’est pas une nou­velle intro­duc­tion à la socio­lo­gie de celui dont on doit bros­ser le por­trait en « fon­da­teur de dis­cur­si­vité » : Max Weber [1864-1920]. Elevé par la com­mu­nauté scien­ti­fique au grade pres­ti­gieux, sémi­nal, de « fon­da­teur », il appar­tient en effet à l’espèce rare de ceux à partir des­quels on parle. C’est dans cet esprit qu’il faut rece­voir la récente réédi­tion, rehaus­sée d’une excel­lente pré­face de Catherine Colliot-Thélène, du tra­vail de feu Jean-Marie Vincent [1934-2004] : Max Weber ou la démo­cra­tie inache­vée.

Ici, le socio­logue alle­mand ne se donne donc pas en objet d’exégèse à saisir dans la der­nière de ses vir­gules, à com­prendre ligne à ligne, il s’offre en point pivot à partir duquel éclatent mille che­mins fré­quen­tés tantôt par ceux qu’il croisa effec­ti­ve­ment (Robert Michels, dont la socio­lo­gie poli­tique n’était pas indif­fé­rente au pre­mier…, Ernst Bloch, moins estimé « à cause de son extré­misme », p. 35)…), mais éga­le­ment par d’autres qui par­lèrent à partir de son nom (la tra­di­tion de l’École de Francfort, très friande de réflexions sur la domi­na­tion de la « ratio­na­lité en fina­lité » et autre « désen­chan­te­ment du monde »), et par un aîné qui l’intéressa au plus haut point, et sur lequel J.-M. Vincent revient assi­dû­ment (Karl Marx). Un objec­tif anime tout cela : com­po­ser un tableau vivant du pré­sent démo­cra­tique.

Aussi assiste-t-on à une pre­mière partie de la réflexion où la pensée webe­rienne est inlas­sa­ble­ment ren­voyée à son contexte social, his­to­rique, de pro­duc­tion, l’Allemagne de la fin du XIXème et du début du XXème où l’on parle construc­tion de l’État bis­mar­ckien, uni­fi­ca­tion alle­mande et agi­ta­tion révo­lu­tion­naire. La socio­lo­gie poli­tique webe­rienne, faite de domi­na­tion, de vio­lence et de force, d’inquiétude et de pes­si­misme, est alors mise à l’épreuve de ses vertus, une indu­bi­table puis­sance ana­ly­tique de ce qui s’offrait à elle, ainsi qu’à celle des cri­tiques adres­sées par l’auteur au titre, après tout incon­tes­table, d’un désir de renou­vel­le­ment des­tiné à intro­duire à une moder­nité de la démo­cra­tie.

Le constat géné­ral en matière de moder­nité est lim­pide : il était, autre­fois, un monde où l’économie du salut avait pour mon­naie d’échange uni­ver­selle « la recherche de moyens magiques ». Ce monde est mort. Nietzsche, père en idées de Weber, ne chan­tait pas un autre refrain. Cette liqui­da­tion de ce qui n’est plus qu’un vieux monde, nour­rit certes la moder­nité, mais éga­le­ment l’instabilité propre à l’univers où l’homme fonde, et ce en vertu d’une ratio­na­lité déprise des Transcendances ultimes. Bref, ne peut qu’analyser le socio­logue, on a affaire désor­mais à un pay­sage de révo­lu­tions et de contre-révo­lu­tions, crois­sance du mou­ve­ment ouvrier alle­mand à l’appui, de démo­cra­tie de masse, grande pour­voyeuse en com­pé­ti­tions, en oppo­si­tions fleu­rant bon la nos­tal­gie roman­tique, res­tau­ra­trice, et en attentes mil­lé­na­ristes. De Bismarck à Weimar en pas­sant par le Parti com­mu­niste alle­mand, s’exprime ainsi une tota­lité don­nant corps à l’idée de procès de ratio­na­li­sa­tion de la société, tant sur le plan d’une théo­rie géné­rale de la dyna­mique de l’Occident, que sur celui d’une socio­lo­gie poli­tique faite d’irrémissible domi­na­tion (l’ami Michels étant ins­tam­ment prié de cesser de croire à sa pos­sible rémis­sion, p. 143), et de bureau­cra­ti­sa­tion par­fai­te­ment en phase avec une logique de divi­sion du tra­vail accom­plie.

La domi­na­tion, variable onto­lo­gique, indis­so­ciable de l’idée de struc­tu­ra­tion, cœur du poli­tique en lan­gage webe­rien, par là si pro­fon­dé­ment dis­tinct de son vis-à-vis dur­khei­mien, laisse cepen­dant un goût d’inachevé aux yeux d’un J.-M. Vincent de for­ma­tion mar­xiste. Bref, tout comme il manque à sa théo­rie de l’action ce que la socio­lo­gie phé­no­mé­no­lo­gique d’ Alfred Schütz lui offre, à savoir une prise en compte des pro­cé­dures ordi­naires de créa­tion de sens, la théo­rie poli­tique de Weber trouve à faillir dans le pri­vi­lège accordé à la domi­na­tion, en ce qu’elle coupe la voie d’une intel­li­gi­bi­lité du pou­voir par lequel le « sens par en bas » advient, occa­sion de se comp­ter pour les moins bien placés.

D’une pierre deux coups, il y a alors à débus­quer quelque ambi­guïté, quelque impro­priété, dans cet angle du moderne qu’est l’individu chez Weber. Unité de mesure mini­male de la ratio­na­lité en fina­lité propre au déploie­ment des moder­ni­tés poli­tique et éco­no­mique, l’individu se trouve, si l’on s’en tient aux pro­ces­sus poli­tiques, tran­quille­ment digéré par les puis­sances bureau­cra­tiques et ins­ti­tu­tion­nelles. Ces puis­sances, car­bu­rant à l’inégalité, s’emploient acti­ve­ment à gommer l’individu, condi­tion phi­lo­so­phique et pra­tique de pos­si­bi­lité d’existence du moderne. Si Weber a les bons outils, il ne pro­po­se­rait donc pas le bon tableau. Á voir cepen­dant : de ce qu’il y eut de l’oppression dans l’État, de la mor­ti­fi­ca­tion indi­vi­duelle dans les partis, il ne découle pas néces­sai­re­ment que ces deux sub­stances se mani­festent toutes sous les mêmes formes d’expropriation de l’individu. D’autant plus que l’on ne sache pas que l’autonomie soit incon­ci­liable avec la construc­tion de l’État-moderne, et notam­ment de l’État dit pro­vi­dence (même s’il n’y a rien de divin là-dedans) qui a assuré la pos­si­bi­lité maté­rielle de l’autonomie (voir notam­ment Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, pro­priété sociale, pro­priété de soi. Entretiens sur la construc­tion de l’individu moderne, Paris, Fayard, 2001).

Dans ce contexte, il y aurait même quelque dis­cours d’époque a-cri­tique à en appe­ler trop géné­reu­se­ment aux « nou­velles géné­ra­tions » (p. 173) sus­pi­cieuses face à toute perte d’autonomie, afin de répondre à ce fait que la repré­sen­ta­tion poli­tique n’en fini plus de tra­ver­ser ce que l’on nomme une « crise » tenant à ce qu’elle fige les rap­ports poli­tiques, à ce qu’elle témoigne de ce vieux monde de l’industrie tay­lo­rienne four­nis­sant sa matière pre­mière vivante tant à une forme décli­nante de capi­ta­lisme, qu’à des orga­ni­sa­tions par­ti­sanes et syn­di­cales obso­lètes.

L’auteur ne s’arrête cepen­dant pas là en matière de réflexion sur l’avènement de l’« indi­vidu moderne ». Fin du socia­lisme de caserne et trans­for­ma­tions les plus fraîches du capi­ta­lisme ont incon­tes­ta­ble­ment pro­fon­dé­ment estam­pillé le réel, de sorte à appor­ter leur pierre au long che­mi­ne­ment du désen­chan­te­ment du monde.

Il est même pos­sible d’évoquer un « mil­lé­na­risme inversé » (Frederic Jameson), soit cette phase du réel mar­quée par une tem­po­ra­lité plane et cir­cu­laire, niant l’avenir comme pro­grès radi­cal, au profit du renou­vel­le­ment per­ma­nent de la gamme des main­te­nant, for­te­ment épau­lée par les inno­va­tions tech­no­lo­giques, grandes pour­voyeuses de nou­velles sen­sa­tions sen­so­rielles et psy­chiques. Bref, le capi­ta­lisme wébé­rien, la figure du capi­tal « à la papa », a cédé le pas à son pen­dant hédo­niste. L’ancienne agi­ta­tion liber­taire des années 1970, repen­sée selon l’ordre du post­mo­der­nisme cultu­rel, trouve ici matière à satis­faire le culte du dépas­se­ment des fron­tières, du rejet des tabous et autres rigi­di­tés (dé)passées. Conduites indi­vi­duelles hédo­nistes et flux mar­chands font ici sys­tème, note J.-M. Vincent. La trans­for­ma­tion cultu­relle est telle qu’au sein même de l’entreprise, « dans le rap­port de pro­duc­tion », règne désor­mais la per­for­mance, mélange savant, et pro­duc­tif, d’audace, d’initiative, sans oublier la créa­ti­vité. La liberté indi­vi­duelle par le sala­riat, en quelque sorte.

Du der­nier Foucault au Touraine de Critique de la moder­nité, ceci a reçu le nom de « procès de sub­jec­ti­va­tion ». Processus qui se trouve être en phase directe avec le déli­te­ment des orga­ni­sa­tions liées à l’État-Providence, qui n’en finit plus de connaître sa crise, comme les grands partis, les struc­tures syn­di­cales…, mais éga­le­ment en lien étroit avec l’écroulement pro­gres­sif de ce que J.-M. Vincent dis­qua­li­fie géné­reu­se­ment, à savoir les « formes anciennes d’assujettissement », comme la famille, l’école…, théâtres pre­miers de l’autorité et de la dis­ci­pline. Il y a alors quelque ambi­va­lence à dis­cer­ner dans l’individualisme pré­sent. Entreprise plu­ri­sé­cu­laire de libé­ra­tion des « pesantes tutelles », son envers, logique, porte trace de la dis­so­lu­tion ten­dan­cielle des liens de soli­da­rité tra­di­tion­nels, tout comme de l’empire crois­sant des contraintes imper­son­nelles des mul­tiples mar­chés (finan­ciers, du tra­vail…). D’où une ambiance com­bi­nant indi­vi­dua­lisme nar­cis­sique et apo­lo­gie de la com­mu­ni­ca­tion véri­table, « authen­tique » comme on dit. Et il n’y aurait guère de majo­ra­tion de la liberté du côté de cet indi­vi­dua­lisme friand de loi­sirs, de jouis­sance privée, puisqu’il par­ti­cipe de la pro­duc­tion de valeurs, à tel point que la nature ne vaut désor­mais que par la valeur que l’on y met sous forme de rési­dences secon­daires, par­cours spor­tif, amé­na­ge­ments… L’individu n’est alors, selon la belle for­mule d’Adorno, qu’un « ins­tru­ment de pas­sage » (Durchgangsintrument) pour plus puis­sant que lui.

Aussi Jean-Marie Vincent en vient-il à invo­quer un accrois­se­ment des « auto­no­mies indi­vi­duelles et col­lec­tives » pour faire face à cette nou­velle phase du désen­chan­te­ment du monde. On ne pourra néan­moins s’empêcher de penser, en cet ins­tant, que l’agitation liber­taire des années 1970, ne tenait pas un autre dis­cours, avec pour résul­tat ce que notre auteur s’emploie pré­ci­sé­ment à dénon­cer, à savoir la nais­sance enva­his­sante et omni­po­tente de l’individu nar­cis­sique.

Quoi qu’il en soit, que l’on goûte ou non ces thèses, une chose est cer­taine, cette com­pi­la­tion d’articles n’a rien du regret­table pro­duit de cir­cons­tances com­mer­ciales accueillantes. Prenant à contre-pied les approches exé­gé­tiques d’auteurs, J.-M. Vincent engage la dis­cus­sion, fer­raille, digère, à partir d’un ailleurs de Weber (essen­tiel­le­ment l’École de Francfort), et lui donne par là même une nou­velle vie épau­lée par deux clés thé­ma­tiques de taille : « démo­cra­tie » et « moder­nité ». N’est-ce pas là une manière exem­plaire de consa­crer un clas­sique ?

Thierry Blin

Mai 2010

Thierry Blin est maître de confé­rence de socio­lo­gie à l’Université Montpellier III, cher­cheur à l’IRSA (Montpellier III) et cher­cheur asso­cié au GEPECS (Paris V). Il est notam­ment l’auteur de Requiem pour une phé­no­mé­no­lo­gie. Sur Alfred Schütz, Merleau-Ponty et quelques autres (Paris, Éditions du Félin, 2010) et de L’invention des sans-papiers. Essai sur la démo­cra­tie à l’épreuve du faible (Paris, PUF, à paraître en sep­tembre 2010).

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