Le marxisme et les sciences sociales

Mis en ligne le 18 novembre 2007

L’un des élé­ments les plus carac­té­ris­tiques de l’analyse mar­xiste est son carac­tère engagé. À la dif­fé­rence des autres théo­ries en sciences sociales, la théo­rie mar­xiste ne pré­tend pas être idéo­lo­gi­que­ment neutre.

David Mandel
Quand j’étais étu­diant pen­dant les années 1970, les étudiant·e·s de mon dépar­te­ment se sont battu·e·s pour l’embauche d’un pro­fes­seur mar­xiste. À l’époque, la jeu­nesse étu­diante était assez radi­ca­li­sée, et plu­sieurs d’entre nous vou­laient faire nos thèses en uti­li­sant une approche mar­xiste. Mais dans ce grand dépar­te­ment de quelque 40 pro­fes­seurs il n’y avait pas un seul mar­xiste. Nos moyens de pres­sions, entre autres, une grève, ont fina­le­ment amené le dépar­te­ment à la table de négo­cia­tion. Mais les négo­cia­tions traî­naient sans résul­tat. Après plu­sieurs séances, l’un des pro­fes­seurs s’est fina­le­ment écrié en frus­tra­tion : « Mais, voyons donc, le mar­xisme, c’est une religion ! »

Un peu plus tard, lors de la sou­te­nance de ma thèse, j’ai ren­con­tré de nou­veau cette atti­tude : cer­tains membres du jury m’ont repro­ché d’avoir fait une thèse poli­tique, non pas scien­ti­fique. Ils vou­laient m’imposer des révi­sions majeures, ce qui est l’équivalent d’un échec.

Ces pro­fes­seurs consi­dé­raient, peut-être sin­cè­re­ment, que leurs propres ana­lyses, à la dif­fé­rence de la mienne, étaient neutres. Mais c’était une illu­sion. Un parti pris idéo­lo­gique est comme un accent. Quand on a grandi au Québec où tout le monde parle avec le même accent qué­bé­cois, on peut bien se faire l’illusion de parler sans accent. Ce seraient plutôt les anglo­phones et les tou­ristes fran­çais qui ont des accents. C’est pareil en idéo­lo­gie : lorsqu’on adhère à l’idéologie domi­nante, qui est véhi­cu­lée par nos grands médias, par l’écrasante majo­rité des intel­lec­tuels et par les membres de la dite « classe poli­tique », on peut bien avoir l’impression de n’adhérer à aucune idéo­lo­gie. Mais on a quand même un parti pris – en faveur de l’ordre établi, du sys­tème capitaliste.

« Le champ visuel du marxisme »

L’engagement conscient et avoué du mar­xisme est envers le socia­lisme, qui une société sans exploi­ta­tion, où l’économie serait gérée démo­cra­ti­que­ment pour et par la col­lec­ti­vité. L’économie capi­ta­liste, par contre, est gérée par et pour les grands pos­sé­dants, la bourgeoisie.

Cet enga­ge­ment envers le socia­lisme a des consé­quences impor­tantes au niveau de la méthode du mar­xisme. À la dif­fé­rence des autres approches, l’analyse mar­xiste ne consi­dère pas le capi­ta­lisme comme une chose allant de soi-même, comme une donnée natu­relle qui doit être accep­tée comme telle et ne pas être inté­grée à l’analyse de la ques­tion sous étude. L’approche mar­xiste, au contraire, intègre le sys­tème capi­ta­liste dans son ana­lyse de toute ques­tion impor­tante de la société, que ce soit le défi­cit démo­cra­tique, la mon­dia­li­sa­tion, la pau­vreté, la ques­tion natio­nale, la dis­cri­mi­na­tion raciale ou sexuelle, la des­truc­tion de l’environnement, l’érosion de notre filet de sécu­rité sociale, et ainsi de suite.

De cette manière, le concept de « tota­lité » joue un rôle cen­tral dans la méthode mar­xiste : toute ques­tion par­ti­cu­lière est ana­ly­sée comme partie inté­grante de la tota­lité des rap­ports qui consti­tuent la société donnée. En consé­quence, le champ visuel de l’analyse mar­xiste est plus large, plus englo­bant, que celui des théo­ries qui, consciem­ment ou non, acceptent l’ordre établi. Ces théo­ries pro­duisent des ana­lyses par­tielles. Et, comme on sait, les véri­tés par­tielles, lorsqu’on les situe dans le tableau plus large, s’avèrent sou­vent des mensonges.

L’Etat démo­cra­tique selon l’idéologie domi­nante et selon l’analyse marxiste

Pour que mes propos ne res­tent pas abs­traits, je pro­pose de pré­sen­ter très som­mai­re­ment l’analyse mar­xiste d’une ques­tion qui nous concerne toutes et tous : la nature de notre État démo­cra­tique — est-il ce qu’il pré­tend être ? L’idéologie domi­nante, et sa ver­sion intel­lec­tuelle, la théo­rie plu­ra­liste, y répondent à l’affirmatif. Selon cette théo­rie, notre démo­cra­tie est, peut-être, impar­faite ; elle a besoin de réformes ; mais elle est quand même une véri­table démo­cra­tie, et, d’ailleurs, elle est la seule pos­sible, puisque le socia­lisme amène au tota­li­ta­risme, comme le mon­tre­rait l’expérience sovié­tique. Notre sys­tème, selon la théo­rie plu­ra­liste, est démo­cra­tique parce qu’il est carac­té­risé par le suf­frage uni­ver­sel et égal et par les liber­tés démo­cra­tiques. Les partis au pou­voir savent qu’ils risquent être foutus dehors lors du pro­chain scru­tin, s’ils adoptent des poli­tiques impo­pu­laires. Dans la com­pé­ti­tion pour influen­cer l’action du gou­ver­ne­ment, aucun inté­rêt n’est exclu ; tout groupe d’intérêt de la société peut trou­ver des moyens tôt ou tard pour se faire valoir. Comme preuve, les par­ti­sans de notre démo­cra­tie citent les vic­toires poli­tiques rem­por­tées par les forces popu­laires, comme, par exemple, la vic­toire des étu­diants il y a presque deux ans sur la ques­tion des prêts-bourses, ou sur le main­tien du gel des frais de sco­la­rité. Ce sont des vic­toires rem­por­tées contre l’opposition com­bi­née du gou­ver­ne­ment, du patro­nat, des édi­to­ria­listes des grands jour­naux, de la plu­part des recteurs.

En somme, selon cette ana­lyse qui cor­res­pond à l’idéologie domi­nante, le pou­voir poli­tique n’est pas le mono­pole de la bour­geoi­sie ou d’une quel­conque élite du pou­voir. Le peuple est sou­ve­rain, même si sa par­ti­ci­pa­tion à la vie poli­tique est limi­tée aux scru­tins périodiques.

Regardons main­te­nant l’analyse mar­xiste. D’abord, elle recon­naît comme réels les traits du sys­tème que je viens d’énumérer. On ne peut réduire notre sys­tème poli­tique à une simple démo­cra­tie de façade ou à une dic­ta­ture cachée, comme le font cer­tains cou­rants anar­chistes. Ce n’est pas pour rien que le mou­ve­ment ouvrier et plus tard aussi le mou­ve­ment fémi­niste se sont battus pour obte­nir le suf­frage uni­ver­sel. Mais malgré tout cela, notre démo­cra­tie n’est pas ce qu’elle pré­tend être.

La thèse mar­xiste est que le capi­ta­lisme sub­ver­tit la démo­cra­tie, la trans­for­mant en outil de domi­na­tion de la mino­rité pos­sé­dante du capi­tal, de la bour­geoi­sie. La fonc­tion fon­da­men­tale de notre Etat, et des appa­reils de vio­lence sur les­quels il s’appuie, est de défendre l’intégrité et le bon fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, sys­tème d’exploitation qui permet à la bour­geoi­sie d’accumuler de plus en plus de richesses aux dépens du tra­vail non rému­néré [plus-value] des sala­riés, qui sont obligée)s à vendre leur force de tra­vail aux membres de la bour­geoi­sie pour subsister.

L’Etat démo­cra­tique et l’appropriation privée des moyens de pro­duc­tion, de dis­tri­bu­tion et de dif­fu­sion (médias)

Regardons briè­ve­ment les argu­ments sur lequel la thèse mar­xiste s’appuie. On peut les orga­ni­ser en trois groupes. Le pre­mier concerne les aspects de la société capi­ta­liste qui confèrent un avan­tage per­ma­nent et écra­sant à la bour­geoi­sie dans la com­pé­ti­tion pour influen­cer le gou­ver­ne­ment. Cela ne veut pas dire que les forces popu­laires ne gagnent jamais les luttes poli­tiques. David n’a-t-il pas abattu Goliath ? Comme j’ai sou­li­gné, notre sys­tème n’est pas une dic­ta­ture cachée. Néanmoins, la lutte poli­tique entre la bour­geoi­sie et les forces popu­laires pour influen­cer la poli­tique de l’Etat se mène à armes très inégales. Et aucune réforme du sys­tème poli­tique qui laisse intègre le sys­tème capi­ta­liste ne pourra pas chan­ger cette donnée fondamentale.

La pre­mière source de l’inégalité des moyens d’influence est la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion et de dis­tri­bu­tion, qui se trouvent entre les mains de la bour­geoi­sie. Dans une éco­no­mie capi­ta­liste, ce sont les membres de cette classe qui prennent les déci­sions concer­nant les inves­tis­se­ments et la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des biens et des ser­vices. Quelle serait la réac­tion du milieu des affaires à un gou­ver­ne­ment qui ose remettre en cause l’orthodoxie néo-libé­rale ou tout autre inté­rêt que ce milieu consi­dère vital ? Il y aurait une dimi­nu­tion des inves­tis­se­ments, une fuite de capi­tal, une vague de délo­ca­li­sa­tions des entre­prises. Et ces actions ne seraient néces­sai­re­ment même pas concer­tées. Ce sont les réac­tions spon­ta­nées des pos­sé­dants aux menaces à leurs capi­taux et à leurs profits.

De cette manière, la bour­geoi­sie tient la santé de l’économie et des finances publiques entre ses mains. C’est la source d’immense influence poli­tique. Tout gou­ver­ne­ment, à moins qu’il ne décide de natio­na­li­ser l’économie, est obligé à cher­cher la confiance du monde des affaires. Mais il peut bien se passer de la confiance des forces popu­laires, comme le montrent les années du gou­ver­ne­ment Charest [Jean Charest, pre­mier ministre du Québec].

À cet immense pou­voir éco­no­mique de la bour­geoi­sie, il faut ajou­ter celui de ses nom­breux alliés inter­na­tio­naux. Il s’agit des inves­tis­seurs étran­gers, des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, comme le FMI et la Banque mon­diale, et des gou­ver­ne­ments étran­gers. Tout gou­ver­ne­ment qui ose­rait porter atteinte aux inté­rêts impor­tants de la bour­geoi­sie se retrou­ve­rait sous la lourde pres­sion éco­no­mique, poli­tique, même mili­taire, de ses acteurs exté­rieurs. Les forces popu­laires ne peuvent, mal­heu­reu­se­ment, comp­ter sur une soli­da­rité inter­na­tio­nale comparable.

Un autre immense avan­tage poli­tique de la bour­geoi­sie est son contrôle des moyens de pro­duc­tion et de dif­fu­sion des idées. Marx et Engels ont affirmé il y a 150 ans qu’à toutes les époques les idées domi­nantes sont celles de la classe qui domine éco­no­mi­que­ment. La classe qui pos­sède les moyens de pro­duc­tion maté­rielle contrôle aussi les moyens de pro­duc­tion et de dif­fu­sion des idées. Au Québec et au Canada, comme dans le reste du monde capi­ta­liste, les médias de masse, à quelques excep­tions près, sont la pro­priété de grandes cor­po­ra­tions. Celles-ci sont natu­rel­le­ment d’orientation conser­va­trice, ou, au mieux, libérale.

Cela n’est pas un com­plot. C’est la consé­quence de la concen­tra­tion de capi­tal, qui est une ten­dance fon­da­men­tale du capi­ta­lisme : l’énorme capi­tal néces­saire aujourd’hui pour ache­ter ou fonder un jour­nal de masse ou un canal de télé­vi­sion est tout sim­ple­ment hors de la portée des forces popu­laires. Et aux médias de masse comme outil de domi­na­tion idéo­lo­gique, on peut ajou­ter les maintes boîtes à pen­sées et les agences de rela­tions publiques finan­cées par les membres de la bour­geoi­sie, son armée d’idéologues diplô­més direc­te­ment ou indi­rec­te­ment à leur solde, le sys­tème d’éducation, et très sou­vent aussi les ins­ti­tu­tions religieuses.

Ces moyens de domi­na­tion idéo­lo­giques confèrent à la bour­geoi­sie une capa­cité inéga­lée d’influencer l’opinion publique. Un gou­ver­ne­ment qui ose porter atteinte à ses inté­rêts impor­tants se ver­rait l’objet d’une cam­pagne média­tique accablante.

Pour résu­mer ce pre­mier groupe d’arguments, je veux citer un dis­cours fait par le Premier ministre d’Italie en 1947. À la fin de la guerre mon­diale, avec la chute du régime fas­ciste en Italie, qui avait eu le sou­tien enthou­siaste de la bour­geoi­sie, son parti Démocrate chré­tien (DC) a cher­ché à s’appuyer sur les classes dites moyennes. Mais de Gasperi [Alcide de Gasperi, 1881-1954, fon­da­teur de la DC] a vite com­pris que cela ne suf­fi­sait pas. Son parti ne pou­vait se passer de l’appui de la bour­geoi­sie. Je le cite :

« Il y a en Italie un qua­trième parti, en plus des Démocrates chré­tiens, des Communistes, et des Socialistes, un parti qui est capable de para­ly­ser et de rendre futile tout effort, en orga­ni­sant le sabo­tage du prêt natio­nal, la fuite du capi­tal, l’inflation, et la dif­fu­sion de cam­pagnes scan­da­leuses. L’expérience m’a appris que l’Italie ne peut être gou­ver­née aujourd’hui à moins que nous n’amenions au gou­ver­ne­ment, sous une forme ou autre, les repré­sen­tants de ce qua­trième parti, qui dis­pose de la richesse de la nation et du pou­voir économique. »

Les ins­ti­tu­tions de l’Etat et la bourgeoisie

Un deuxième groupe d’arguments concerne les avan­tages dont jouit la bour­geoi­sie au sein même des ins­ti­tu­tions de l’État. L’État démo­cra­tique a été formé prin­ci­pa­le­ment par et pour les forces bour­geoises, même si le suf­frage uni­ver­sel a été une conces­sion à la pres­sion du mou­ve­ment ouvrier. Cet État s’est déve­loppé pour gou­ver­ner la société capi­ta­liste. Il est en fait l’expression poli­tique de la société capi­ta­liste. C’est un État capi­ta­liste, malgré sa forme démocratique.

En pre­mier lieu, il s’agit de la sym­pa­thie spon­ta­née de l’administration publique, du judi­ciaire, de l’armée et de la police pour les inté­rêts de la bour­geoi­sie. C’est le cas quelle que soit la cou­leur du parti au pou­voir. Les hautes sphères, et très sou­vent aussi les inter­mé­diaires, de ces ins­ti­tu­tions éta­tiques, dont tout gou­ver­ne­ment dépend pour son fonc­tion­ne­ment normal, par­tagent les mêmes orien­ta­tions idéo­lo­giques que le monde des affaires. Les hauts rangs notam­ment de ces ins­ti­tu­tions appar­tiennent au même milieu social que la bour­geoi­sie. Et ils vont résis­ter, pas­si­ve­ment ou acti­ve­ment, à toute mesure qui porte atteinte aux inté­rêts de cette classe. Cette affi­nité idéo­lo­gique donne aux membres de la bour­geoi­sie un accès pri­vi­lé­gié aux allées du pouvoir.

Lorsqu’on se rend compte du carac­tère fon­da­men­ta­le­ment capi­ta­liste de la démo­cra­tie libé­rale, il devient clair que ses défauts, qu’on trouve à un degré ou autre dans tous les pays capi­ta­listes, ne sont pas le simple fruit du hasard et qu’ils ne peuvent pas être cor­ri­gés par du bri­co­lage réfor­ma­teur. Au contraire, ils font partie inté­grante du sys­tème poli­tique. Depuis l’avènement du suf­frage uni­ver­sel au début du XXe siècle – réforme à laquelle les Etats et les classes pos­sé­dantes ont long­temps résisté avec féro­cité – les gou­ver­nants se trouvent affron­tés à un pro­blème com­pli­qué : com­ment gou­ver­ner pour la bour­geoi­sie, tout en sou­te­nant l’illusion de gou­ver­ner pour tout le peuple. C’est tâche est d’autant plus dif­fi­cile de nos jours, l’époque néo­li­bé­rale, quand le pro­grès du capi­ta­lisme s’accompagne de la régres­sion de la situa­tion des classes populaires.

Le « défi­cit démo­cra­tique » un trait inhé­rent de la démo­cra­tie capitaliste

À part les conces­sions de temps en temps pour conte­nir la pres­sion popu­laire, le moyen prin­ci­pal de la démo­cra­tie capi­ta­liste pour résoudre ce pro­blème est de tenir les classes popu­laires à l’écart de la vie poli­tique. Pour les théo­ri­ciens libé­raux de la démo­cra­tie, la faible par­ti­ci­pa­tion popu­laire à la vie poli­tique est une chose peut-être regret­table, mais fon­da­men­ta­le­ment nor­male, puisque, selon eux, la majo­rité des gens pré­fèrent s’occuper de leur vie privée. Et de toute manière, le peuple n’a pas l’expertise néces­saire pour s’orienter dans des ques­tions com­plexes, loin de son expé­rience quo­ti­dienne. Mieux lais­ser cela aux spé­cia­listes de la classe dite politique.

Mais selon l’analyse mar­xiste, la démo­cra­tie capi­ta­liste a été conçue pour mar­gi­na­li­ser les classes popu­laires, culti­ver leur indif­fé­rence et l’ignorance des agis­se­ments de l’État. La mani­pu­la­tion et le men­songe, l’absence de trans­pa­rence, le secret d’Etat, le refus de prendre des mesures sérieuses pour encou­ra­ger la par­ti­ci­pa­tion – bref, tout ce qu’on appelle aujourd’hui le « défi­cit démo­cra­tique » – sont des traits inhé­rents de la démo­cra­tie capitaliste.

Voici un exemple. Lorsque l’ancien Premier Ministre Brian Mulroney a décidé de négo­cier le traité de libre-échange avec les Etats-Unis, ce qu’il avait solen­nel­le­ment promis de ne pas faire lors de sa cam­pagne élec­to­rale, il a envoyé le mémo­ran­dum sui­vant à son cabi­net : « Il est vrai­sem­blable que plus le sujet sera connu et débattu, plus l’appui que lui accorde le public ira en décli­nant. Cependant, un pro­gramme de com­mu­ni­ca­tion cor­rec­te­ment exé­cuté aura pour effet pro­bable d’induire chez la majo­rité des Canadiens une sorte de dés­in­té­rêt bien­veillant pour le sujet. »

En fait, des pans entiers de notre sys­tème poli­tique jouent joue un rôle prin­ci­pa­le­ment sym­bo­lique pour faire croire au peuple que l’Etat est neutre et défend l’intérêt commun. C’est le cas en grande partie, par exemple, de la Commission des droits de la per­sonne, qui est ter­ri­ble­ment sous-finan­cée et qui manque le pou­voir de prendre des déci­sions exé­cu­toires. C’est aussi lar­ge­ment le cas de la Commission des normes de tra­vail, appe­lée à défendre les droits des sala­riés non-syn­di­qués. Et c’est éga­le­ment le cas de la CSST (Commission de la santé et de la sécu­rité du tra­vail) qui n’a ni les res­sources ni la volonté de forcer les patrons à res­pec­ter les normes de santé et sécu­rité du tra­vail. En fait, la plu­part des agences éta­blies for­mel­le­ment pour régu­ler l’économie dans les inté­rêts de la popu­la­tion les régulent, de facto, dans les inté­rêts des entre­prises pré­ten­du­ment régu­lées. Mais leur exis­tence et leurs inter­ven­tions de temps en temps en faveur des faibles et des dému­nis servent à main­te­nir l’illusion d’un Etat de tout le peuple.

Il en va de même en grande partie pour le par­le­ment lui-même. Cette ins­ti­tu­tion très en vue ne cesse de perdre du pou­voir en faveur de l’exécutif, qui lui agit pour la plu­part der­rière les cou­lisses. Ce glis­se­ment du pou­voir des légis­la­tifs vers les exé­cu­tifs est un phé­no­mène uni­ver­sel des Etats démo­cra­tiques depuis l’avènement du suf­frage universel.

Mais, en plus, il y a des élé­ments impor­tants de l’Etat qui sont offi­ciel­le­ment même hors du contrôle démo­cra­tique. Par exemple, de la Banque natio­nale, qui joue un rôle très impor­tant dans la vie éco­no­mique du pays, est offi­ciel­le­ment indé­pen­dante du gou­ver­ne­ment élu. Une grande partie de ce que le gou­ver­ne­ment fait dans la sphère de la poli­tique exté­rieure est éga­le­ment sous­traite au contrôle démo­cra­tique. Nos par­le­men­taires n’ont même pas été admis aux négo­cia­tions de la ZLEA (Zone de libre échange des Amériques – ALCA), tandis que des hommes d’affaires y étaient pré­sents. La déci­sion d’envoyer nos troupes en Afghanistan n’a été ni débat­tue ni enté­ri­née par le par­le­ment. Le contrôle démo­cra­tique des appa­reils de vio­lence – la police, la GRC (Gendarmerie royale du Canada), le SCIS (Service cana­dien du ren­sei­gne­ment de sécu­rité) – est éga­le­ment quasi inexis­tant. La GRC en par­ti­cu­lier, qui a été créée en 1919 en réponse à la radi­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment ouvrier, a sou­vent agi avec impu­nité en vio­la­tion de la loi. Il va sans le dire que ses actions illé­gales ont le plus sou­vent été diri­gées contre les forces populaires.

J’arrive enfin au troi­sième et der­nier type d’argument : l’analyse mar­xiste affirme que la démo­cra­tie capi­ta­liste ne peut tolé­rer la remise en cause du capi­ta­lisme. Et je parle ici de la remise en cause légale et consti­tu­tion­nelle du capi­ta­lisme. Si l’Etat était vrai­ment démo­cra­tique, il devrait per­mettre la tran­si­tion au socia­lisme, si cela repré­sente la volonté popu­laire. Mais cela n’est pas le cas. À ce sujet, on peut refor­mu­ler la thèse mar­xiste de la manière sui­vante : la bour­geoi­sie accepte l’incertitude inhé­rente à la démo­cra­tie tant que cette incer­ti­tude ne touche que ses inté­rêts secon­daires et que le sys­tème lui permet de défendre ses inté­rêts jugés vitaux.

La bour­geoi­sie, au moins des pays riches, a appris au cours du XXe siècle à vivre avec le risque de défaites poli­tiques sur des ques­tions d’une impor­tance secon­daire parce qu’elle a com­pris que la démo­cra­tie permet mieux que la dic­ta­ture de légi­ti­mer sa domi­na­tion éco­no­mique. Les dic­ta­tures rendent cette domi­na­tion trop trans­pa­rente et donc into­lé­rable. Il est connu que les luttes popu­laires contre les dic­ta­tures se trans­forment faci­le­ment en lutte contre le capi­ta­lisme lui-même.

Mais si jamais les classes popu­laires arrivent à sur­mon­ter tous les obs­tacles idéo­lo­giques et ins­ti­tu­tion­nels et élisent un gou­ver­ne­ment por­teur d’un projet socia­liste, à ce moment la bour­geoi­sie renon­ce­rait à la démo­cra­tie et à la léga­lité consti­tu­tion­nelle pour embras­ser le sabo­tage et la vio­lence. Et en fai­sant cela, elle aura l’appui des hautes sphères des appa­reils de vio­lence (l’armée et la police), de la fonc­tion publique, du judi­ciaire, des grands médias, de la plu­part des intel­lec­tuels. Et si ces forces domes­tiques ne suf­fisent pas, elle pourra comp­ter sur l’appui de forces éco­no­miques, diplo­ma­tiques et mili­taires venant de l’étranger.

L’histoire confirme la jus­tesse de cette thèse. On peut men­tion­ner, entre autres, l’Espagne en 1936-9, Chili en 1970-1973, Nicaragua durant les années 1980, Venezuela aujourd’hui. On cite­rait éga­le­ment le cas de la Russie de 1918-1921, mais cela pren­drait plus d’explication.

« L’Etat comme partie inté­grante de la tota­lité des rap­ports qui consti­tuent la société. »

Voilà donc très briè­ve­ment l’analyse mar­xiste de notre démo­cra­tie. L’approche dia­lec­tique, qui aborde l’Etat comme partie inté­grante de la tota­lité des rap­ports qui consti­tuent la société, permet de com­prendre com­ment le sys­tème capi­ta­liste, sans sup­pri­mer les liber­tés poli­tiques, arrive à trans­for­mer la démo­cra­tie en outil de domi­na­tion de la mino­rité bour­geoise. Ce qui du point de vue de l’idéologie domi­nante, avec son champ visuel limité, appa­raît comme démo­cra­tie devient un outil de domi­na­tion lorsqu’on élar­git le champ visuel à la tota­lité de la société.

Après cette pré­sen­ta­tion, il peut sem­bler para­doxal de parler de l’optimisme fon­da­men­tal de la théo­rie mar­xiste. Mais l’analyse que je viens de pré­sen­ter n’est pas pes­si­miste – elle est sim­ple­ment réa­liste et amène à la conclu­sion qu’une véri­table démo­cra­tie passe par l’appropriation col­lec­tive de l’économie. Cela à son tour demande une rup­ture révo­lu­tion­naire avec l’État capi­ta­liste et son rem­pla­ce­ment par une démo­cra­tie authen­ti­que­ment popu­laire, un Etat trans­pa­rent qui faci­lite et encou­rage la par­ti­ci­pa­tion popu­laire aux affaires publiques.

Une telle rup­ture révo­lu­tion­naire ne signi­fie néces­sai­re­ment pas une guerre civile des­truc­trice avec des rivières de sang. Cela dépend en fin de compte de la résis­tance de la bour­geoi­sie. Car la jus­tice est du côté des classes exploi­tées, et plus elles seraient déter­mi­nées et conscientes de leurs inté­rêts, plus faible sera la résis­tance au nouvel ordre.

Avec la pas­si­vité qu’on observe aujourd’hui dans la société, de telles paroles semblent sans doute assez uto­piques. Mais le néo­li­bé­ra­lisme s’appuie jus­te­ment sur la rési­gna­tion des classes popu­laires. Les gens ne cherchent pas des chan­ge­ments, non pas parce qu’ils sont contents de l’ordre établi, mais parce qu’ils consi­dèrent sa trans­for­ma­tion pro­gres­siste impos­sible. On les a convain­cus qu’on est arrivé à la fin de l’histoire.

Etre mar­xiste ne signi­fie pas croire que la révo­lu­tion et une société libre et juste sont à portée de la main, ni même qu’elles sont inévi­tables à plus long terme. Etre mar­xiste signi­fie seule­ment que ces choses sont pos­sibles et que leur réa­li­sa­tion dépend en fin de compte de notre action col­lec­tive. Le capi­ta­lisme en a créé les condi­tions objec­tives : une éco­no­mie hau­te­ment pro­duc­tive qui peut four­nir à chaque être humain de la pla­nète une sécu­rité socio-éco­no­mique fon­da­men­tale et les moyens de son épa­nouis­se­ment en tant qu’individu. Le capi­ta­lisme a éga­le­ment créé une force sociale majo­ri­taire, la classe des sala­riés, qui est objec­ti­ve­ment inté­res­sée à la socia­li­sa­tion de l’économie, parce qu’elle ne pos­sède pas de pro­priété et est forcée à vivre de la vente de sa force de tra­vail. C’est une classe dont les condi­tions de vie et de tra­vail sont dic­tées par le capi­tal, situa­tion qui va com­plè­te­ment à l’encontre de la pré­ten­tion démo­cra­tique de notre société.

Le mar­xisme consi­dère le socia­lisme pos­sible aussi parce que l’oppression et l’injustice qui sont à la base de notre société capi­ta­liste n’émanent pas d’une quel­conque nature humaine, qui serait égoïste et com­pé­ti­tive, comme nous le ferait croire l’idéologie domi­nante. Selon la théo­rie mar­xiste, la nature humaine n’est ni bonne ni mau­vaise. Son trait fon­da­men­tal est jus­te­ment d’être capable de presque tout, comme nous montre, en effet, l’histoire du der­nier siècle.

Nous sommes des êtres sociaux. Nous ne deve­nons humains qu’à tra­vers la société, et c’est le carac­tère de la société qui déter­mine quelle sera la nature humaine qu’y domine. Le capi­ta­lisme crée des êtres humains com­pé­ti­tifs, égoïstes, sou­vent cruels parce que c’est le genre d’individu le mieux adap­tée pour réus­sir dans ce genre de société. Mais la lutte contre le capi­ta­lisme a la capa­cité de trans­for­mer les gens en indi­vi­dus géné­reux, soli­daires, démo­cra­tiques. Ce sont des traits qui se mani­festent avec force lors de toute lutte popu­laire d’envergure parce qu’ils sont néces­saires pour gagner.

C’est cela le sens de la remarque de Marx selon laquelle la véri­table lutte n’est pas entre le tra­vail et le capi­tal, mais entre le tra­vailleur et l’être humain. Le capi­tal crée le tra­vailleur dont il a besoin. Mais il génère aussi la lutte contre le capi­tal, et cette lutte a la capa­cité de trans­for­mer le tra­vailleur en indi­vidu capable de par­ti­ci­per à la construc­tion d’une société soli­daire et démocratique.

J’ai sou­li­gné au début que la théo­rie mar­xiste est une théo­rie ouver­te­ment enga­gée. Son enga­ge­ment est envers une société basée sur la liberté, la soli­da­rité, et la jus­tice, une société, selon Marx, où le déve­lop­pe­ment libre de tous et de toutes est la condi­tion du déve­lop­pe­ment de cha­cune et de chacun. Si un tel enga­ge­ment vous attire, le mar­xisme devrait vous aussi intéresser.
Source : A l’encontre

* Cette confé­rence a été faite par David Mandel le 1er novembre 2006 à l’Université du Québec. D. Mandel est pro­fes­seur titu­laire au dépar­te­ment de science poli­tique de l’l’Université du Québec (Montréal). Il est l’auteur, entre autres, The Petrograd wor­kers and the Soviet sei­zure of power : from the July days 1917 to July 1918, Macmillan, 1984. Les inter­titres sont de la rédac­tion de A l’Encontre.

17 novembre 2007

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