Le marxisme et la question des nationalités

Claudie Weill, extrait de l’introduction à la réédition de l’ouvrage d’Otto Bauer : « La question des nationalités », Publié avec l’aimable autorisation des Éditions Syllepse

 

Le marxisme se serait cassé les dents sur la question nationale, affirment ceux-là mêmes qui ne le vouent pas encore aux gémonies. Certes, avec la nationalisation du mouvement ouvrier qui va de pair avec la formation de la classe ouvrière industrielle1, la tentation nationaliste n’a pas épargné un milieu qu’on croyait intrinsèquement internationaliste parce qu’on ne l’avait pas regardé de trop près. Mais le handicap résidait précisément dans ce « cosmopolitisme naïf » ou « internationalisme utopique », dénoncé par Otto Bauer, lequel n’était au fond qu’une politique de l’autruche, une façon de refuser le problème. Loin d’être immunisé contre le nationalisme, le mouvement ouvrier y a succombé parce qu’il ne disposait pas des moyens pour s’en défendre.

Après le relais de l’anti-impérialisme, toute tentative pour considérer la question nationale dans une perspective plus vaste et plus complexe que celle des mouvements de libération nationale continue à apparaître comme suspecte aux tenants de l’internationalisme intransigeant.

Dans une autre mouvance, pour se dédouaner et récuser le passé nationaliste de ceux qui les ont précédés, les mouvements nationalitaires hexagonaux des années soixante-dix sont allés interroger le marxisme, à la recherche d’une caution. Si leurs investigations ont pu les mener jusqu’à Otto Bauer – des extraits du présent ouvrage plus abondants qu’en français ont été traduits en occitan3 – ils ont souvent préféré assumer l’héritage de l’anti-impérialisme de la décennie précédente et, avant d’abandonner toute référence au marxisme, privilégié à partir du primat de la langue la solution léninienne du droit à l’autodétermination sans bien percevoir qu’il s’agissait en fait, à travers le « centralisme démocratique » qui en est le pivot, d’une redécouverte du centralisme jacobin qui, au nom de l’égalité des droits, conduit à l’arasement des langues et cultures régionales. Lénine était bien un partisan de l’assimilation sans coercition – ne dit-il pas dans ses notes que les 72 % de Slaves de l’Empire russe auront raison des minorités non slaves sans qu’il soit besoin de russifier à l’instar du tsarisme4 ? Le droit à l’autodétermination, cependant, ne saurait mettre un terme à la hiérarchie des nations ; il ne prémunit pas les nations dominées de la surdétermination des nations dominantes, si l’on veut schématiser la relation et la réduire à deux termes.

Quant à Staline dont la formule a fait fortune5, on sait comment il a résolu en fin de compte la question nationale en 1943-1944, en déportant des populations entières sous prétexte de collaboration avec l’ennemi, un exemple qui n’est pas resté unique.

Mais ces deux « modèles » sont loin de rendre compte de l’ampleur du débat parmi les marxistes dont je me bornerai à tracer les principales étapes. En réservant le droit à l’existence et au développement aux seules grandes nations historiques, au nom du progrès et de la révolution, Marx et Engels avaient laissé un héritage encombrant. Toutefois, à propos de l’Irlande et de la Pologne, ils avaient maintenu le principe selon lequel un peuple qui en opprime un autre ne saurait s’émanciper7. En 1887, ce fut Karl Kautsky qui prit la relève et entreprit d’esquisser la genèse de la nation moderne. En 1896, les Polonais une fois de plus relancèrent le débat sur la scène internationale. Au congrès de Londres, le PPS (Parti socialiste polonais) voulut faire reconnaître le droit de la Pologne à l’indépendance par la 2e Internationale. Rosa Luxemburg, au nom de la SDKP (Social-démocratie du Royaume de Pologne), s’éleva contre cette résolution dans la revue théorique de la social-démocratie allemande, Die Neue Zeit, qualifiant de dépassée la revendication d’une Pologne indépendante alors que le développement économique faisait fi des barrières nationales. Comme ce sera le cas par la suite, Kautsky arbitra le débat et la résolution adoptée par le congrès se prononça en faveur de l’autodétermination ou de l’autonomie selon qu’il s’agisse des versions allemande, française ou anglaise. Une telle imprécision allait bien sûr favoriser les divergences d’interprétation. La même année, à propos de la question d’Orient, Rosa Luxemburg énonça les principes qui devaient selon elle présider à toute appréciation des revendications nationales : le socialisme se devait de lutter partout contre toutes les formes d’oppression et soutenir les mouvements de libération, mais la priorité absolue revenait aux intérêts de classe du prolétariat. C’était la réaffirmation, actualisée, de la démarche marxienn.

Après cette amorce, ce fut la social-démocratie autrichienne qui prit le relais pour aboutir, dix ans plus tard, à l’ouvrage majeur d’Otto Bauer pour lequel les travaux de Karl Renner avaient préparé le terrain. Attaqué par Kautsky, puis par Lénine et les bolcheviks, le livre d’Otto Bauer fut traduit en russe par les socialistes juifs peu de temps après sa parution. Il a été publié il y a quelques années en espagnol au Mexique. À soixante-dix ans de distance ces éditions confirment qu’il s’agit d’un classique : il s’était situé au centre de tous les débats marxistes sur la question nationale et pourrait bien encore y jouer un rôle primordial. C’est un des premiers produits essentiels de l’austro-marxisme dont l’apogée se situe avant la Première Guerre mondiale ; il intègre cette question controversée dans les débats naissants sur l’impérialisme auxquels Otto Bauer participe pleinement.

Tributaire des courants de pensée aussi bien que des sciences sociales de son époque, ce livre s’inscrit dans un climat intellectuel particulier. En outre, Bauer partage avec les autres marxistes de la 2e Internationale tout un univers mental. Pour s’opposer aux « théories métaphysiques de la nation », aussi bien le spiritualisme national qui opère à partir du génie du peuple que le matérialisme national qui suppose la transmission d’une substance immuable, il fait appel à Darwin qui jouit parmi ses contemporains socialistes d’un prestige inentamé. Il adhère donc, sans les soumettre à sa critique, aux principes de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle. De même, le concept de race reste flou : tantôt c’est une communauté d’ascendance restreinte qui n’entretient aucune communication avec l’extérieur, tantôt ce sont des individus unis par des caractéristiques physiques communes (il cite plus particulièrement l’exemple des Juifs). Certes, en faisant de l’histoire l’élément agissant majeur pour la formation de la nation, il contourne l’écueil de la hiérarchisation, il récuse la relation causale entre « marques anthropologiques » et « traits psychiques », échappant ainsi à toute récupération de type sociobiologique. Mais l’ambiguïté qui pourrait susciter ces « non-sens graves » tant redoutés par Georges Haupt demeure ; ceux-ci ont d’ailleurs été contemporains de Bauer, que ce soit Lénine ou les internationalistes intransigeants qui ont vu dans ce qu’ils appelaient son nationalisme déguisé une nouvelle forme de révisionnisme.

Ensuite, pour paraphraser Georges Sorel, il est victime des « illusions du progrès » lorsqu’il affirme que seule la société socialiste saura utiliser pleinement les innovations technologiques pour économiser le travail de tous. Il croit aussi à la croissance numérique continue de la classe ouvrière, même s’il apporte le correctif consistant à y inclure les prestataires de service. Sa vision de la société socialiste de l’avenir fondée sur la division internationale du travail où chaque nation se spécialiserait dans ce qu’elle est le plus apte à produire, échangeant ce qui lui manque avec les autres, comporte comme tout projet de société une part d’utopie. Elle préfigure le slogan nationalitaire : « Vivre et travailler au pays ». Si l’on suppose disparues les inégalités de développement entre les nations – que Bauer a constatées comme consécutives à l’impérialisme – le monde entier accédant à une culture universelle nationalement différenciée, la spécialisation n’est-elle pas susceptible de reproduire une hiérarchie au cas où le partage des ressources resterait inégal ? Marx et les marxistes en général croyaient aux vertus du centralisme et des vastes territoires d’implantation du capitalisme : c’est pourquoi, quand il écrit son livre, Bauer est, comme la majorité de la social-démocratie autrichienne, favorable à une stratégie centripète, sans être centraliste pour autant. Le maintien de l’Autriche-Hongrie est pour lui synonyme d’ampleur de marché, garant d’unités de production assez vastes pour passer plus tard à la propriété collective. L’interrogation sur la dimension optimale des entreprises dans la société socialiste pour assurer l’autonomie de chacun est donc absente, ce qui rejaillit sur son projet. Ni le fordisme, ni l’expérience soviétique n’avaient encore sur ce point remis en question les pronostics marxiens.

« L’ouvrage de Bauer est moins l’exemple du “marxisme créateur”, des innovations par rapport à Marx que celui d’un esprit théorique et critique lucide, motivé par son engagement militant, se situant dans la tradition marxienne, qui refuse de se plier aux impératifs conjoncturels, à la prudence, au conformisme orthodoxe30 » : « J’ai reconnu dans mon livre la réalité de la communauté nationale et tenté de l’expliquer et, à partir de cette base précisément, j’ai voulu en déduire la nécessité de notre politique internationale31. » Mais pour lui, le résultat de ses recherches n’est que provisoire, l’ouvrage paraît, amputé de l’introduction méthodologique qu’il aurait souhaitée. Sa réponse à Kautsky apporte sur ce point d’utiles précisions : « Le postulat méthodologique de Bauer – la recherche de critères objectifs et opératoires pour préciser le concept de nation et la réalité qu’il recouvre, la courbe d’une évolution et d’une transformation complexes en distinguant plusieurs types de nation – conduit Bauer à combiner les catégories néokantiennes avec celles du matérialisme historique. Ainsi, le néokantisme lui fournit le principe de l’individualité nationale en tant que quintessence de l’historicité spécifique, de la permanence de la nation. En partant de Marx, Bauer comprend le processus de constitution de la nation comme une des formes de la lutte de l’homme avec la nature, les changements dans la communauté de caractère d’une nation donnée étant déterminés par le mode de travail des hommes, par les moyens de travail dont ils se servent, par les forces productrices qu’ils dominent, par les rapports dans lesquels ils entrent à l’intérieur de la production. Le modèle analytique de Bauer se veut historico-génétique : la nation est perçue comme une réalité historique en perpétuel devenir, qui se développe dans des situations spécifiques, est déterminée par elles et subit des transformations, une évolution et des métamorphoses constantes. »

Engels avait affirmé que les « nations sans histoire » étaient condamnées à disparaître ou à s’intégrer dans des nations viables, plus fortes. À partir de l’observation des phénomènes de son époque, Bauer y oppose la théorie du « réveil des nations sans histoire » dont les Slaves d’Europe centrale et méridionale, mais aussi la Russie révolutionnaire de 1905 lui fournissent la preuve : la pénétration du capitalisme dans les régions les plus reculées de l’Europe n’a pas pour conséquence la disparition des « fragments de peuple » mais, au contraire, leur éveil à la conscience nationale.

Pour Bauer, le réveil des nations sans histoire n’est que l’amorce d’un processus de développement et de différenciation des nations : avec l’intégration du peuple tout entier à la communauté de culture, la nation – communauté de caractère issue d’une communauté de destin – constituera un ensemble homogène. Les contenus internationaux de culture passeront alors par l’aperception nationale, entraînant une diversité et un foisonnement croissants.

Rien ne s’oppose à ce que la nation connaisse une évolution du même ordre : de question de pouvoir qu’il était pour la bourgeoisie, le problème des nationalités devient question de culture lorsque la classe ouvrière pénètre dans la vie politique. C’est de ces principes que s’inspire la solution proposée par Renner et Bauer à une question qui paralyse la vie politique de l’Autriche, solution qui consiste précisément à la dépolitiser pour permettre à la question sociale de se poser dans toute son acuité : « Les nations sont à constituer non en tant que corporations territoriales, mais en tant qu’associations de personnes. […] La répartition intérieure des nationalités devrait naturellement se faire d’après la densité de peuplement, les co-nationaux d’un diocèse local ou d’une circonscription formeraient une commune nationale, c’est-à-dire une corporation de droit public et privé, avec droit de décret et d’impôt, et disposant de fonds spécifiques. Un certain nombre de communes liées par le territoire et la culture formeraient un district national avec les mêmes droits corporatifs. La totalité des districts formerait la nation. Elle serait, elle aussi, sujet juridique de droit public et privé. »

Certes, Renner concède que l’État-nation est la solution de moindre friction, mais il réaffirme que sur le plan concret des empires multinationaux, elle est inapplicable. Les territorialistes ont vu dans cette tentative de dépolitisation de la question nationale qui met l’accent sur l’aspect culturel une réduction à la question des écoles. C’est en effet sur les écoles que s’engage principalement le débat sur les minorités dans la social-démocratie autrichienne. Se faisant écho l’un à l’autre, Renner, mais surtout Bauer proposent des solutions s’inspirant de ce qu’on pourrait appeler le neutralisme tel qu’il a été défini à propos de Vladimir Medem : la création d’écoles de minorités afin de leur assurer la liberté du développement culturel.

La formule est celle qui avait été proposée en 1903 au 2e congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et que préconisent en 1912 les mencheviks devant l’insistance des socialistes des nationalités « allogènes », parmi lesquels les solutions austro-marxistes jouissent d’une diffusion croissante au fur et à mesure que la question nationale gagne en acuité dans l’empire russe. À leurs détracteurs, ils objectent l’importance primordiale de l’école pour la diffusion de la culture puis de la conscience de classe dans le prolétariat. La solution la plus élaborée est celle que propose le Serp, Parti ouvrier socialiste juif proche des socialistes révolutionnaires, pour qui l’autonomie nationale s’étend aux domaines juridique, administratif et même économique (bancaire), une Diète nationale (Sejm) aux larges compétences devant être élue au suffrage universel par tous les membres de la nation qui y appartiennent de naissance ou ont déclaré vouloir y appartenir.

À partir de 1909, Bauer cesse de croire à la possibilité d’une solution pacifique au conflit national en Autriche. Dès 1901, Kautsky pensait que la seule solution serait la dislocation, sans présager du quand ni du comment46. La « petite Internationale » autrichienne s’effondre dès avant la guerre, remettant en question le programme de Brünn. Pendant la guerre, Renner continue à considérer la « confédération des nations autrichiennes » comme une nécessité géopolitique, l’État « supranational » comme une forme supérieure à l’État-nation et approuve par conséquent les solutions «  austro-polonaise » et « grand-croate  » de la monarchie qui vont selon lui dans le sens des propositions social-démocrates. Bauer lui oppose alors la conception de la gauche du parti, telle qu’elle est formulée par Friedrich Adler qui adopte une position neutraliste face au problème de l’État : « Il n’identifiait pas la cause du prolétariat avec celle des mouvements nationaux révolutionnaires des nations slaves. Mais il refusait aussi de défendre l’existence de l’Autriche contre ces mouvements. » Estimant que le maintien de l’État sous forme de fédération de nations libres deviendrait le dernier recours « de la dynastie, de la bourgeoisie austro-allemande et de la gentry magyare » contre le droit à l’autodétermination – projet irréalisable puisqu’il se heurterait à la résistance des nations concernées et déboucherait obligatoirement sur la violence – Bauer opte pour la solution territoriale dans le programme de la gauche qu’il rédige en janvier 1918 : « La social-démocratie doit reconnaître le droit des peuples à l’autodétermination. Elle doit reconnaître à chaque nation et à chaque partie importante d’une nation le droit de décider elle-même de son organisation étatique49 », ce qui supposait bien évidemment que la nation allemande d’Autriche s’autodéterminerait également. La social-démocratie austro-allemande revendiqua donc le rattachement à l’Allemagne révolutionnaire, fondée sur le système des conseils. Mais l’une des difficultés majeures qu’avaient contournée le programme de Brünn et les propositions de Renner ne tarda pas à se manifester : les Allemands des Sudètes, territorialement séparés de l’Autriche allemande ne purent imposer leur rattachement face à ce que Bauer appela l’« impérialisme » tchèque. Ce revirement stratégique en faveur du droit à l’autodétermination est explicité dans La Révolution autrichienne, paru en 1923. Comme Bauer le déclare dans sa préface de 1924 au présent ouvrage, cette publication était le préalable à la réédition pour lever toute ambiguïté quant aux solutions qu’il envisageait en 1907.

Pourtant le droit à l’autodétermination n’apportait pas la solution au problème des minorités. Comme Engels autrefois, les négociateurs du traité de Versailles furent contraints de conclure à l’impossibilité de faire coïncider les frontières étatiques et ethniques. Ils décidèrent donc d’accorder dans les États nouvellement créés ou considérablement agrandis, sous réserve de ratification par les gouvernements concernés, des droits aux minorités « linguistiques, raciales et religieuses », soumises à la protection de la SDN. Là aussi, ce fut le principe territorial qui prédomina comme en témoigne la seule véritable autonomie concédée : celle des Ruthènes des Carpathes en Tchécoslovaquie. Pour le reste, il s’agit d’une autonomie culturelle sous contrôle de l’État : le droit pour les minorités de créer des institutions garantissant la préservation de l’identité collective, notamment des écoles primaires de langue maternelle, – à financer sur fonds publics –, où l’État se réserve le droit de rendre également obligatoire l’enseignement de sa langue officielle. Dans le traité avec la Pologne, des dispositions spéciales concernaient les Juifs : ne pas les obliger à enfreindre le sabbath, permettre la création d’hôpitaux juifs ou de sections juives dans les autres pour assurer l’observation des prescriptions alimentaires. Des dispositions semblables furent accordées aux musulmans dans l’« État serbo-croato-slovène ». Bien qu’entretenant la confusion entre religion et nationalité, les négociateurs refusèrent de reconnaître les Juifs de Pologne ou de Roumanie comme une nation, se réservant la possibilité d’envisager une éventuelle solution au problème juif en Palestine50. Ce qui fut visé, ce fut l’émancipation à l’occidentale et la transformation des Juifs d’Europe centrale et orientale en israélites. Cependant, dans leur fonctionnement réel, les clauses des traités allaient naturellement emprunter certains traits à l’autonomie personnelle culturelle telle que l’avaient préconisée les austro-marxistes, par exemple à travers le droit d’être jugé dans sa propre langue ou la loi linguistique promulguée en Tchécoslovaquie en février 1920.

Cette solution avait été expérimentée à la même époque, notamment dans la Hongrie de Karolyi sous l’inspiration directe d’Oskar Jaszi51 partisan de l’autonomie culturelle, puis dans celle des conseils de Béla Kun avec un commissariat du peuple allemand, un centre pour les Ukrainiens dans une république fédérée des conseils, politique des nationalités qui, bien qu’inspirée explicitement par les principes léniniens, s’apparente singulièrement au programme de Brünn de 189952. Or cette autonomie faiblement reliée au territoire a connu le même sort que les conseils : elle a disparu avec la contre-révolution, ou comme en Ukraine, avec la consolidation du pouvoir. En Pologne, elle a fonctionné dans une certaine mesure pour les Juifs, sans que le traité des minorités de Versailles ait jamais été ratifié. Son « retour d’actualité aujourd’hui » apparaît dans « la résistance culturelle des minorités et des nationalités linguistiques dans la crise présente en Occident des États-nations ».

Mais elle constitue surtout un important contrepoids au dogme de l’État-nation dont les conséquences néfastes n’ont cessé de se manifester dans les situations conflictuelles : ainsi les réfugiés antifascistes internés dans des camps lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en France, les Japonais, même naturalisés, regroupés aux États-Unis, les camps de Palestiniens ou de Cambodgiens, les boat people, toutes situations résultant largement de la non-existence juridique des populations en état d’extraterritorialité. Comme l’avaient préconisé les austro-marxistes – ralliant en partie Kautsky à leurs thèses – l’autodétermination sur un territoire nécessite le correctif de l’autonomie nationale personnelle culturelle.

Alors qu’en 1912 Pannekoek cherchait à poursuivre le débat sur ce qui constitue la nation, Bauer lui rétorqua que les considérations théoriques étaient hors de propos au moment où le nationalisme progressait dans le mouvement ouvrier. Pourtant, en 1924, c’est cet aspect de son étude qu’il retiendra comme le plus positif. Parmi les démarches qui permettent d’échapper aux apories du marxisme orthodoxe dans le domaine national et d’alimenter une réflexion allant dans le sens de celle de Bauer, les quelques notations de Max Weber sur les groupes ethniques et la nation sont particulièrement stimulantes. À partir de présupposés méthodologiques puisés dans le néokantisme et chez F. Tönnies, donc semblables à ceux de Bauer, le marxisme excepté, Max Weber le rejoint sur plusieurs points, comme l’a constaté Danielle Juteau-Lee56. Il fait dériver la nation d’un processus de communalisation que ne garantit ni la communauté d’origine, ni la langue commune qui, en tant qu’instrument de la communication, favorise tout au plus le processus. Seule la perception des différences, liées au mode de vie externe, avec d’autres communautés peut susciter le sentiment d’appartenance, la croyance à une ascendance commune qui définissent le « groupe ethnique », les mœurs communes ayant pour origine l’adaptation aux conditions naturelles extérieures et l’imitation du voisinage. Les termes qui servent à le désigner – peuplade, tribu, peuple – renvoient à une communauté politique présente ou passée, à une communauté de langue ou de dialecte, à une communauté de culture. Quant au concept de nation, il se définit de plus en plus par rapport au pouvoir politique pour désigner un groupe humain lié par une communauté de langue, de confession, de mœurs ou de destin qui aspire à une formation politique qui lui soit propre. Pourtant, nation et peuple d’un État ne coïncident pas nécessairement, pas plus que le sentiment national n’est universel : il fait défaut aux peuples « non réveillés », alors qu’en peu de temps un groupe humain peut conquérir la qualité de « nation ». Enfin Weber rejoint implicitement Kautsky pour estimer que les intellectuels sont porteurs de l’idée nationale57.

La continuité est assurée par Karl Deutsch qui, dans ses études sur nation et nationalisme, met l’accent sur la communication et s’inscrit en fait dans la double descendance de Bauer et Weber : « La continuité postulée Otto Bauer/K. Deutsch ne se heurte à aucune incompatibilité de principe et s’inscrit dans une tradition commune. » Se livrant à un examen critique des positions de Bauer, il affirme que « l’autonomie culturelle ne peut être dissociée de l’autonomie personnelle, locale, régionale ou professionnelle des êtres humains », postulat implicite chez Otto Bauer, mais tout à fait explicite chez Karl Renner. Pour le long terme, si le pronostic de Karl Deutsch rejoint plutôt celui de Kautsky, il n’en est pas moins conscient des obstacles persistants dus aux réalités concrètes de l’impérialisme qui constituent une objection à la vision du futur d’Otto Baue  : « Ce n’est pas avant que l’immense pauvreté de l’Asie et de l’Afrique aura été substantiellement réduite par l’industrialisation et par des améliorations du niveau de vie et d’éducation, ce n’est pas avant cela que l’ère du nationalisme et de la diversité nationale verra le début de sa fin. »

En effet, même si la façon dont elle est posée peut connaître d’importantes variations en fonction du lieu et du temps, la question nationale n’a pas fini de se poser sous la forme globale des relations inter-ethniques. Dans cette perspective, la réflexion peut encore largement s’inspirer de la démarche d’Otto Bauer.