Le manifeste qui fait grincer des dents

Par Mis en ligne le 20 juillet 2012

Il fal­lait bien sûr s’attendre à ce que le mani­feste de LA CLASSE fasse jaser. Bien qu’à mille lieues du brûlot, le simple fait d’appeler ça un « mani­feste » semble ravi­ver chez plu­sieurs des sou­ve­nirs… explo­sifs ? Personne n’a encore évoqué la FLQ, à ce que je sache, mais des images de bombes doivent bien trot­ter dans la tête de cer­tains. Hier, on appre­nait que la police de Montéal a trans­féré le dos­sier étu­diant au dépar­te­ment (tenez-vous bien) du crime orga­nisé.

LA CLASSE et le crime orga­nisé, même combat ? C’est fort en ket­chup, comme d’ailleurs cer­tains com­men­taires qui ne sont pas passés inaper­çus depuis la publi­ca­tion du mani­feste. Je retiens les deux plus savou­reux : celui de Normand Lester, qui voit du fas­cisme dans les propos étu­diants, et de Louis Fournier qui, lui, parle d’anarchisme. Pour l’un, c’est l’extrême droite qui sévit, pour l’autre, l’extrême gauche. Tout un saut, là aussi.

Mais qu’est-ce qui les énerve tous autant ?…

Normand Lester, on le sait, aime se crêper le toupet. On se sou­vient de sa charge à fond de train contre l’électorat qué­bé­cois suite aux der­nières élec­tions fédé­rales. Des « cen­taines de mil­liers de Ti-counes ont voté comme leurs voi­sins », se plai­gnait-il, trai­tant les Québécois de « peuple de sui­veux et de mou­tons com­plexés ». Le moins qu’on puisse dire c’est que chaque fois que le Québec s’exprime poli­ti­que­ment à gauche, M. Lester est là pour nous assé­ner un bon coup de savate, quitte à invo­quer Mussolini (l’extrême droite) pour le faire. Cré Normand.

Si les allu­sions à Mussolini et au fas­cisme sur­prennent, l’ex-journaliste du petit écran nous explique d’où vient son ins­pi­ra­tion en par­lant « des relents de fémino-fas­cisme » de LA CLASSE. « Tout le monde sait qu’ici au Québec, nous sommes depuis tou­jours une société domi­née par les bonnes femmes », écrit-il. Il en rajoute en disant que le « gender poli­tics » qui mène les étu­diants par le bout du nez a comme mantra : « t’as le choix d’être d’accord avec nous ou de fermer ta gueule ».

Voilà donc ce qui énerve tant notre Normand natio­nal. Au moment d’écrire ces lignes, un homme quelque part au Colorado vient de tuer 12 per­sonnes assises dans un cinéma, encore un autre, mais ce serait les femmes les vraies fas­cistes, les femmes qui ont le vrai pou­voir, même si elles ne sont pas aux postes de com­mande, sauf excep­tion, et que la dis­cri­mi­na­tion sala­riale per­siste comme si de rien n’était. On n’est pas à une contra­dic­tion près.

Beaucoup moins incen­diaires, les propos de Louis Fournier, sur­prennent éga­le­ment, si ce n’est que l’ex-journaliste et syn­di­ca­liste est un ami de la gauche, non un adver­saire acharné comme Normand Lester. Mais, de la même façon que Lester voit de la graine de fas­cistes chez les Gabriel Nadeau-Dubois de ce monde, Louis Fournier, lui, voit des anar­chistes, une réin­car­na­tion selon lui « du bon vieux mar­xisme-léni­nisme, popu­laire ici à la fin des années 70 et au début des années 80. »

Normand Lester est hanté par les « bonnes femmes » alors que Louis Fournier est hanté par les « m-l », et plus pré­ci­sé­ment par le dou­lou­reux sou­ve­nir du réfé­ren­dum de 1980 où les m-l votèrent non. Bref, si un homme de gauche comme Louis Fournier s’en prend à la plus vigou­reuse expres­sion de gauche à sur­ve­nir depuis belle lurette, c’est qu’il soup­çonne LA CLASSE d’être des « adver­saires du natio­na­lisme ». En ce sens, il rejoint un troi­sième com­men­taire, celui de Marc Laviolette et Pierre Dubuc du SPQ Libre, accu­sant LA CLASSE de bouder « la ques­tion natio­nale » (Le Devoir, 19 juillet).

Pour plu­sieurs, cette « absence » est plus grave encore que l’appel à la déso­béis­sance civile. Comment peut-on passer à côté du « pays », à plus forte raison quand on se nomme « avenir »?…

A mon avis, c’est mal com­prendre ce qui se passe actuel­le­ment. C’est amener de vieilles pré­oc­cu­pa­tions à une conjonc­ture tota­le­ment nou­velle. Pour reprendre un cliché, nous avons aban­donné l’axe fédé­ra­lisme-sou­ve­rai­neté pour l’axe gauche-droite. C’est mani­feste depuis les der­nières élec­tions fédé­rales et incon­tour­nable depuis la crise étu­diante.

Comme me disait le met­teur en scène et mili­tant Dominic Champagne, un « sépa­ra­tiste » par ailleurs convaincu, « ce n’est pas le combat pour l’indépendance qui inté­resse en ce moment, c’est davan­tage poser des gestes de sou­ve­rai­neté ». Tels la gra­tuité sco­laire (peu importe ce que font les autres pro­vinces), le rapa­trie­ment de nos res­sources natu­relles, une alliance avec les peuples autoch­tones, l’égalité homme-femme… pré­ci­sé­ment ce dont parle LA CLASSE dans son mani­feste.

Il y a plu­sieurs façons d’envisager la liberté. Le mani­feste de LA CLASSE a le mérite de mettre du contenu sur la table, des cibles concrètes, plutôt que de rêver au simple conte­nant, « le flag sur le hood », comme disait Jean Chrétien.

Les nom­breuses cri­tiques par­fois insen­sées de ce texte illus­trent bien l’impasse dans laquelle se trouve le Québec, tout comme celui de la sou­ve­rai­neté comme telle.

, jour­na­liste, réa­li­sa­trice et scé­na­riste

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