Le management contre la pensée

Gouvernance et managérialisation des universités

Ce 17 août, à l’Assemblée nationale, a eu lieu le dépôt des mémoires dans le cadre de la consultation sur les projets de loi 38 et 44 sur la gouvernance des cégeps et des universités. L’opposition à ces projets de loi s’appuie le plus souvent sur une défense de la collégialité et de la démocratie. Pourtant, ces principes, tout en demeurant essentiels au bon fonctionnement d’une université, ne peuvent à eux seuls empêcher le processus d’érosion de la mission de l’éducation supérieure, déjà bien entamé. Il importe, à cette égard, de poser à nouveau clairement la question de la finalité des nos institutions d’enseignement. Servent-elles le développement économique ou la transmission de connaissance?
Par , Mis en ligne le 14 septembre 2009

Indépendance ou dépendance ?

Les nou­veaux pro­jets de loi sont à reje­ter parce qu’ils mettent en péril l’autonomie et l’indépendance des uni­ver­si­tés. Le projet de loi 44 parle bien « d’indépendance », mais il s’agit d’un contre­sens. Il ne désigne pas par là la saine dis­tance qui devrait sous­traire l’université au pou­voir de l’État ou de l’argent. Il entend plutôt que les gens qui siègent sur le conseil d’administration des uni­ver­si­tés ne doivent avoir aucun lien orga­nique avec l’institution. Cela équi­vaut à placer l’institution sous la dépen­dance de gens qui lui sont étran­gers, mais ne sont pas étran­gers au pou­voir de l’argent.

Composer la plus haute ins­tance déci­sion­nelle d’une ins­ti­tu­tion d’enseignement supé­rieur avec une majo­rité de membres n’ayant aucune appar­te­nance au milieu uni­ver­si­taire ne consti­tue rien de moins qu’un détour­ne­ment. Celui-ci place l’institution sous une loi qui n’est pas celle qu’elle se donne en propre dans le res­pect de la tra­di­tion intel­lec­tuelle, mais plutôt celle des gens d’affaires et des mana­gers, dont les fins sont étran­gères à la mis­sion universitaire.

Pour que soit pré­ser­vée l’autonomie intel­lec­tuelle – l’esprit se don­nant sa propre loi – que devrait incar­ner l’institution uni­ver­si­taire, il est néces­saire qu’elle demeure aux seules mains de ceux qui la com­posent (pro­fes­seurs, employés, étu­diants), ceux-ci étant rede­vables à leurs com­mu­nauté, plutôt que de siéger à titre d’individu ou au nom d’une corporation.

Une question de finalités

La col­lé­gia­lité et la démo­cra­tie ne sont pas à elles seules garantes de la pré­ser­va­tion d’une ins­ti­tu­tion uni­ver­si­taire rem­plis­sant plei­ne­ment son rôle cultu­rel et ins­ti­tu­tion­nel. En effet, si l’université se trouve prise en charge par sa com­mu­nauté interne, et ce, sans que soit cri­ti­quée la vision éco­no­miste et fonc­tion­na­liste à laquelle on a déjà soumis en bonne part cette ins­ti­tu­tion, elle ne pourra que pour­suivre dans une voie qui lui fait trahir ses fon­de­ments et fina­li­tés his­to­riques. Il appa­raît donc aujourd’hui néces­saire de réaf­fir­mer les idéaux qui devaient encore être ceux de l’université – voire de réaf­fir­mer la notion même d’idéal, battue en brèche au nom de l’adaptation à la réa­lité économique.

Plutôt que d’être gérée de façon mana­gé­riale par des membres affai­ristes « externes », il est bien sûr pré­fé­rable que l’université soit col­lé­gia­le­ment et démo­cra­ti­que­ment « gérée » par ses pro­fes­seurs, employés et étu­diants. Mais cela n’offre aucune garan­tie quant à la capa­cité de l’université de pré­ser­ver, défendre et trans­mettre la syn­thèse cultu­relle et l’idéal humain dont elle a la garde. Une ges­tion col­lé­giale et démo­cra­tique, assu­rée par la com­mu­nauté uni­ver­si­taire, si elle se fait en l’absence de prin­cipes supé­rieurs, vaut bien une ges­tion mana­gé­riale d’acteurs « externes ».

À moins que soit clai­re­ment posée la ques­tion de ses fina­li­tés poli­tiques et cultu­relles, l’université demeu­rera engluée dans l’esprit du temps, qui la conçoit comme une machine sans fina­lité autre que la pro­duc­tion de recherche mon­nayable, la for­ma­tion à l’emploi, un rouage dans le sys­tème mar­chand, où les étu­diants deviennent du « capi­tal humain ».

En se concen­trant sur la ques­tion de la gou­ver­nance, le débat sur les pro­jets de loi 38 et 44 occulte la racine du pro­blème : le rôle de l’université dans la société, le déca­lage entre l’idéal qu’elle devrait incar­ner et ce qu’elle est deve­nue. On assiste à l’érosion lente d’un des der­niers lieux où pou­vait se penser l’universel, à mesure qu’il est soumis aux « besoins du milieu du travail ».

C’est la mana­gé­ria­li­sa­tion de l’Université qu’il faut à tout pris frei­ner, et cela ne sera pas au moyen d’un réin­ves­tis­se­ment ou d’une réforme orga­ni­sa­tion­nelle des modes de prise de déci­sion : le Québec ne sau­rait faire l’économie d’un examen cri­tique du sens et du rôle des uni­ver­si­tés. Autrement c’est l’économie capi­ta­liste et ses agents qui s’en char­ge­ront, et leur projet, à défaut d’être juste, est clair : réduire l’éducation à un ins­tru­ment dans la pour­suite de la com­pé­ti­ti­vité dans « l’économie du savoir ». Si la pensée ne s’est pas encore entiè­re­ment réduite aux slo­gans du mana­ge­ment, il n’en est pas moins minuit moins cinq, et il faudra choi­sir clai­re­ment son camp.


  • Laurence Olivier, coor­don­na­trice géné­rale de l’Association facul­taire des étu­diants en Arts de l’UQAM
  • Eric Martin, doc­to­rant en pensée poli­tique, Université d’Ottawa

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