Le laboratoire social-démocrate

Mis en ligne le 23 mars 2010

par Yohann Aucante [23-03-2010]

Comment la social-démo­cra­tie s’est-elle adap­tée à la nou­velle éco­no­mie de la connais­sance ? À tra­vers l’étude com­pa­rée du parti social-démo­crate sué­dois et du New Labour bri­tan­nique, l’historienne Jenny Andersson met en lumière les défis aux­quels sont confron­tées les gauches euro­péennes.

Recensé : Jenny Andersson, The Library and the Workshop. Social Democracy and Capitalism in an Age of Knowledge, Stanford, Stanford University Press, 2009. 208 p., 33, 50£.

Depuis quelques années en France, les pays nor­diques et la Grande-Bretagne sont régu­liè­re­ment placés en vitrine pour leur capa­cité d’innovation sup­po­sée dans bien des domaines, comme en témoignent les visites régu­lières d’observateurs et de per­son­na­li­tés poli­tiques qui y cherchent des solu­tions aux pro­blèmes com­muns (poli­tiques de l’emploi, retraites, édu­ca­tion, poli­tique fami­liale, rela­tions entre les par­te­naires sociaux, etc.). De ce point de vue, ces der­niers seront néces­sai­re­ment un peu frus­trés en lisant le nou­veau livre de Jenny Andersson, his­to­rienne sué­doise de l’économie qui vient d’être recru­tée au CNRS (et rat­ta­chée au Centre d’études et de recherches inter­na­tio­nales à Sciences Po) [1], dans lequel elle com­pare les expé­riences sué­doise et bri­tan­nique du point de vue des trans­for­ma­tions de la social-démo­cra­tie au cours des der­nières décen­nies. Il s’agit pour­tant d’un essai ori­gi­nal et sti­mu­lant, qui mérite l’attention de tous ceux qui s’intéressent aux évo­lu­tions de la gauche moderne en Europe. Ce tra­vail s’inscrit dans la conti­nuité d’une thèse en sué­dois, publiée en anglais en 2007 sous le titre : Between Growth and Security : Swedish Social Democracy from a Strong Society to a Third Way (Manchester University Press). Dans ce nouvel opus, Jenny Andersson élar­git consi­dé­ra­ble­ment ses réflexions sur les rap­ports de la social-démo­cra­tie au capi­ta­lisme néo-libé­ral, en com­pa­rant les des­ti­nées du New Labour (NL) et du parti social-démo­crate sué­dois (SAP).

Il s’agit d’abord d’un livre com­pli­qué au bon sens du terme ; en effet, pour reprendre les termes du titres (Workshop et Library), l’auteur nous pro­pose un véri­table « ate­lier » de réflexion sur la social-démo­cra­tie moderne, qui néces­site d’avoir accès à une bonne biblio­thèque de réfé­rence tant les thé­ma­tiques abor­dées sont variées et la lit­té­ra­ture mobi­li­sée abon­dante : troi­sième voie, théo­ries socia­listes, com­mu­nau­ta­risme, capi­tal social, éco­no­mie de la connais­sance, par­te­na­riats public-privés, work­fare, exclu­sion sociale, etc. Tous ces domaines ne peuvent faire l’objet d’un trai­te­ment équi­table et appro­fondi, mais la stra­té­gie de Jenny Andersson est de pro­cé­der par « petites touches » pour dres­ser un por­trait des posi­tions social-démo­crates au regard de ces dif­fé­rentes ques­tions. Les sources mobi­li­sées sont aussi très diverses : pro­grammes, actes de congrès et archives des partis ; entre­tiens avec quelques pro­ta­go­nistes choi­sis et une lit­té­ra­ture cou­vrant un large spectre des sciences sociales et de l’économie.

Plus encore, l’ouvrage pro­pose une « com­pli­ca­tion » proche du sens que Claude Lefort pou­vait donner à ce terme dans son ana­lyse du phé­no­mène com­mu­niste [2] : on pour­rait presque dire que l’on a affaire à une her­mé­neu­tique de la social-démo­cra­tie en Grande-Bretagne et en Suède, atten­tive aux renou­vel­le­ments idéo­lo­giques, aux pro­grammes et même à la « culture poli­tique » de ces mou­ve­ments. Pas ques­tion, cepen­dant, de céder à des rac­cour­cis trop rapides en fai­sant de ces partis de simples thu­ri­fé­raires du néo-libé­ra­lisme ou des évan­gé­listes du tout marché ; l’objet de Jenny Andersson est de com­prendre bien plus fine­ment la manière dont la social-démo­cra­tie a appré­hendé cer­taines trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme « post-indus­triel ». Cela se res­sent dans le type d’argumentation très tra­vaillé et sinueux, qui contraste avec les formes domi­nantes de la lit­té­ra­ture sur les poli­tiques publiques ou les partis de la gauche. Il s’agit là d’un livre « écrit » et bien écrit, avec une pensée mûrie, même si le style sué­dois trans­posé direc­te­ment en anglais par l’auteur peut par­fois paraître un peu dérou­tant.

Social-démo­cra­tie et éco­no­mie de la connais­sance

Le pre­mier inté­rêt du tra­vail se trouve dans la com­pa­rai­son entre Grande-Bretagne et Suède qui permet de remettre en pers­pec­tive la chro­no­lo­gie et l’ampleur des trans­for­ma­tions de la social-démo­cra­tie. En effet, s’il y a eu une véri­table débauche de lit­té­ra­ture sur la troi­sième voie à la suite des tra­vaux d’Anthony Giddens, il y a en revanche très peu d’information sur ce que serait la « troi­sième voie » sué­doise alors même que la ter­mi­no­lo­gie est sur­ve­nue dans le débat poli­tique près de quinze ans avant l’arrivée du New Labour au pou­voir. C’est en effet au début des années 1980, dans le contexte du retour du SAP au pou­voir (1982) après sa pre­mière expé­rience d’opposition depuis 1932, que la notion fait son appa­ri­tion dans les dis­cours et le pro­gramme de la gauche. De ce point de vue, la com­pa­rai­son pro­po­sée est donc quelque peu asy­mé­trique puisqu’il s’agit de reve­nir sur les évo­lu­tions sué­doises dans les années 1980 et 1990, alors que pour le New Labour la période de réfé­rence débute plus tar­di­ve­ment, dans la décen­nie 1990 (même s’il est vrai que la muta­tion du tra­vaillisme a été un pro­ces­sus assez long). Ceci est impor­tant, car on peut sou­te­nir que l’expérience sué­doise des années 1980 est plus proche de ce qui se passe outre-Manche au cours de la décen­nie sui­vante, alors que la Suède des années 1990 tra­verse une pro­fonde crise éco­no­mique qui ne donne pas le même sens aux réformes entre­prises. Avant le retour­ne­ment de conjonc­ture de la fin de cette décen­nie, le SAP a ainsi dû gérer les consé­quences de la pire réces­sion que la Suède ait connue depuis les années 1920-1930, en même temps que l’intégration dans l’Union euro­péenne, qui s’est accom­pa­gnée d’intenses débats quant à l’opportunité d’adopter la mon­naie unique. Mais on a beau­coup moins dis­cuté d’une quel­conque « troi­sième voie » en Suède dans cette période, du moins par com­pa­rai­son avec l’Angleterre ou même l’Allemagne. Sous cet angle, il n’y a guère d’explication des choix et objec­tifs de la com­pa­rai­son chez Jenny Andersson même si on peut l’entrevoir : les repré­sen­ta­tions com­munes de l’Angleterre conver­tie au néo­li­bé­ra­lisme et de la Suède comme bas­tion de l’État-providence sont trom­peuses et gagnent à être mises en pers­pec­tive car le jeu des res­sem­blances et des dif­fé­rences est moins évident qu’il n’y paraît. En ce qui concerne les formes de la com­pa­rai­son, les allers-retours inces­sants entre les deux pays ne faci­litent pas le tra­vail du lec­teur et l’ouvrage aurait peut-être gagné en clarté à sépa­rer un peu plus les deux expé­riences dans des cha­pitres spé­ci­fiques.

Les thèses du livre sont aussi com­plexes car mul­tiples et imbri­quées. Il faut dire que Jenny Andersson ne s’attache pas seule­ment à la social-démo­cra­tie et à la troi­sième voie mais aussi aux trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme modelé par l’économie de la connais­sance et les nou­velles tech­no­lo­gies et, fina­le­ment, au remo­de­lage des socié­tés dans les­quelles ces mou­ve­ments poli­tiques ont joué un rôle cen­tral. On ne trouve donc pas un pos­tu­lat massif qui serait de docu­men­ter ce que le néo­li­bé­ra­lisme ou la mon­dia­li­sa­tion ont fait à la social-démo­cra­tie. On ne trouve pas non plus d’évaluation des poli­tiques concrètes menées ici ou là. Le propos est beau­coup plus nuancé : il s’agit de mon­trer com­ment les doc­trines, l’idéologie, la culture poli­tique social-démo­crates se sont modi­fiées dans le contexte de l’investissement crois­sant dans l’économie de la connais­sance et des nou­velles tech­no­lo­gies, et com­ment ces trans­for­ma­tions mobi­lisent pour partie des réfé­ren­tiels et des sché­mas de pensée plus anciens. L’auteur se garde de pos­tu­ler une simple conti­nuité par delà des contextes dif­fé­rents [3] : il y a bien sûr des chan­ge­ments forts, mais ceux-ci s’accompagnent d’une « réar­ti­cu­la­tion » de dis­cours et de pro­grammes très carac­té­ris­tiques d’autres époques (par exemple les thé­ma­tiques de l’émancipation indi­vi­duelle et de la pro­duc­ti­vité des poli­tiques sociales, les doc­trines d’éducation popu­laire, ou bien cer­taines méta­phores natio­nales tou­jours mobi­li­sées). Pour donner un exemple, on trouve dans les vieilles tra­di­tions d’éducation popu­laire une ambi­tion d’émancipation indi­vi­duelle mais qui passe par le tra­vail pro­duc­tif et la maî­trise de nou­velles com­pé­tences. Or ce credo reste éton­nam­ment proche des pro­jets édu­ca­tifs ou des poli­tiques de l’emploi social-démo­crates pour « pré­pa­rer » les indi­vi­dus aux défis de l’économie de la connais­sance.

Une ou plu­sieurs troisième(s) voie(s) ?

Il n’est pas pos­sible de syn­thé­ti­ser tous les élé­ments recen­sés qui soit rap­prochent soit dif­fé­ren­cient les tra­jec­toires bri­tan­nique et sué­doise : on peut sim­ple­ment sou­li­gner quelques points cen­traux comme l’adhésion à un « nou­veau concept du capi­tal », mélange de capi­tal humain, éducatif/​culturel et social fondé sur la croyance dans le déve­lop­pe­ment du poten­tiel de chacun via l’éducation et l’effort. Cette vision com­mune a pour corol­laire la croyance en un déve­lop­pe­ment social har­mo­nieux, la néga­tion mani­feste des anciens conflits de classes et la dif­fi­culté consé­cu­tive à penser ou trai­ter les dif­fé­rentes formes d’exclusion sociale dans ce qu’elles peuvent avoir de struc­tu­rel. Cependant, Jenny Andersson consi­dère que la social-démo­cra­tie contem­po­raine se démarque tou­jours d’un néo­li­bé­ra­lisme pur et simple, en par­ti­cu­lier par son inter­ven­tion conti­nue dans le champ social mais aussi dans l’idée que l’acceptation des prin­cipes de marché et de concur­rence ne revient pas à s’abstenir de toute cri­tique du sys­tème capi­ta­liste, quand bien même cette cri­tique est de plus en plus anes­thé­siée et inau­dible. Pour cer­tains, ces nuances pour­ront paraître faibles, mais c’est tout l’intérêt de l’ouvrage de mon­trer qu’elles sont impor­tantes : « There is nothing neo­li­be­ral about contem­po­rary social demo­cracy if by neo­li­be­ral we mean an eco­no­mic and social phi­lo­so­phy based on the free market and free indi­vi­duals, both pos­tu­lates that contem­po­rary social demo­cracy rejects » (p. 42). De même, on réa­lise bien que, malgré les simi­li­tudes et les emprunts réci­proques, il reste utile de dis­tin­guer entre une social-démo­cra­tie sué­doise qui conti­nue de s’accrocher à un concept fort de sécu­rité, au moins en prin­cipe, et un New Labour qui a mis beau­coup plus l’accent sur la prise de risque indi­vi­duelle, la concep­tion d’un indi­vidu-entre­pre­neur et la répression/​pénalisation des com­por­te­ments consi­dé­rés comme irres­pon­sables. On peut sans doute l’observer au tra­vers du retour des sociaux-démo­crates à des niveaux d’indemnisation plus géné­reux de cer­taines pres­ta­tions comme les congés-mala­die à la fin des années 1990 et après une période d’austérité ; ou bien dans les dis­po­si­tifs tou­jours excep­tion­nels de poli­tique fami­liale per­met­tant la conci­lia­tion avec la vie pro­fes­sion­nelle (congés paren­taux, garan­tie de retour à l’emploi). Même sur le plan de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, qui inté­resse ce livre au pre­mier chef, l’attention aux phé­no­mènes d’exclusion durable reste plus mar­quée qu’en Angleterre ; ainsi la conclu­sion du congrès social-démo­crate de 2004 sou­li­gnait-elle que « notre poli­tique encou­rage l’entreprenariat mais garan­tit aussi que les per­sonnes malades peuvent être gué­ries et que les per­sonnes han­di­ca­pées auront une place dans la vie pro­fes­sion­nelle » (p. 146). Mais c’est tout l’intérêt du livre de mon­trer que ces dif­fé­rences se mani­festent en per­ma­nence dans la rhé­to­rique, la pro­gram­ma­tique et la culture des partis au-delà des dis­po­si­tifs concrets.

Sur la forme comme sur le fond, il me semble que le prin­ci­pal pro­blème de ce tra­vail réside dans la rhé­to­rique de la « troi­sième voie » qui rythme cet ouvrage et dans le statut qu’elle revêt. Si le terme n’apparaît pas dans le titre, il est très lar­ge­ment uti­lisé ensuite au point d’être une thé­ma­tique cen­trale, ce qui sus­cite des remarques. La notion de troi­sième voie, on le sait bien, est un ensemble com­po­site (un ensemble flou ?) issu des tra­vaux théo­riques d’Anthony Giddens, très dis­cuté et com­menté du côté anglo-saxon et refor­maté dans les pro­grammes de cer­tains partis de gauche dans les années 1990. Mais c’est aussi un pro­gramme poli­tique façonné par la social-démo­cra­tie sué­doise à une toute autre époque, au début des années 1980, lequel a eu beau­coup moins d’influence et a fait l’objet de très peu de lit­té­ra­ture. La notion de troi­sième voie a d’ailleurs été bien moins mobi­li­sée par la social-démo­cra­tie dans une Suède en crise dans les années 1990. Enfin, c’est aussi mal­heu­reu­se­ment devenu une rhé­to­rique un peu super­fi­cielle uti­li­sée à tort et à tra­vers pour décrire une sorte de nou­veau com­pro­mis vague entre l’État et le marché. Or si l’auteur connaît bien toutes ces dimen­sions, elle tend sou­vent à uti­li­ser la notion comme un objet bien iden­ti­fié sans vrai­ment dis­cu­ter son carac­tère pro­blé­ma­tique (il n’y a ainsi aucun posi­tion­ne­ment clair par rap­port aux thèses de Giddens). Ceci débouche sur une contra­dic­tion impor­tante : on aurait d’un côté une sorte de com­mu­nauté d’expérience de la troi­sième voie et, de l’autre côté, une mul­ti­pli­cité d’orientations natio­nales dans la mesure où l’ouvrage iden­ti­fie des dif­fé­rences impor­tantes entre Suède et Grande-Bretagne. On retrouve ici la cri­tique mas­sive faite un temps par Ralf Darhendorf à Giddens et à laquelle ce der­nier n’a pas répondu : il n’y a pas une troi­sième voie, il y en a de mul­tiples, et consi­dé­rer qu’une seule domine (a for­tiori sa ver­sion bri­tan­nique) équi­vaut à une forme d’autoritarisme idéo­lo­gique bien peu conci­liable avec l’idée, chère à Giddens, que nous vivons dans un monde d’incertitudes et de risques dont nous sommes les pre­miers fac­teurs [4]. Une grande ambi­va­lence tra­verse donc le livre de Jenny Andersson, notam­ment lorsqu’elle emploie des for­mules géné­rales comme « the third way marks a signi­fi­cant shift… » (p. 132), comme si cette troi­sième voie cor­res­pon­dait à une époque et à un ensemble de doc­trines ou d’acteurs évi­dents. Or que ce soit dans les années 1980 en Suède, ou dans les années 1990 en Grande-Bretagne, l’imposition d’une idéo­lo­gie et d’un pro­gramme de « troi­sième voie » a sus­cité des conflits durables à l’intérieur des partis ainsi qu’avec les syn­di­cats. Il aurait été inté­res­sant de faire une place à ces ques­tions.

Au reste, le fait que l’ouvrage traite des liens entre social-démo­cra­tie et capi­ta­lisme sem­blait indi­quer que seraient évo­quées les rela­tions avec les syn­di­cats, d’une part, et avec le patro­nat ou les entre­prises d’autre part. En effet, on sait à quel point les syn­di­cats ont joué un rôle impor­tant aux côtés des partis sociaux-démo­crates ou tra­vaillistes, y com­pris comme réser­voir d’idées. Cette rela­tion s’est gra­duel­le­ment dis­ten­due, encore plus du côté du New Labour et sans doute au profit d’un rap­pro­che­ment avec le monde du busi­ness. En même temps, dans la droite ligne de la démons­tra­tion de l’ouvrage, on pour­rait repé­rer d’importants fac­teurs de conti­nuité, notam­ment du côté sué­dois, en ce qui concerne les rela­tions anciennes et ins­ti­tuées entre social-démo­cra­tie et patro­nat [5]. Cela aurait permis de réin­tro­duire la diver­sité des acteurs et des orga­ni­sa­tions dans une ana­lyse qui reste un peu trop cen­trée sur la dimen­sion idéo­lo­gique et pro­gram­ma­tique des partis.

L’atelier sué­dois : idées et réformes

Jenny Andersson nuance à juste titre la vision que l’on a par­fois de la Suède et de son parti social-démo­crate comme le der­nier bas­tion d’un État social et d’un sec­teur public pré­ser­vés. Les années 1980 – et sur­tout 1990 – ont amené des chan­ge­ments pro­fonds et radi­caux, et l’auteur s’attarde sur quelques exemples choi­sis comme les sys­tèmes de « vou­chers » dans le sec­teur édu­ca­tif ou cer­taines poli­tiques de l’emploi main­te­nant bien connues. Il me semble qu’il aurait été utile d’aller un peu plus loin dans ce sens en mon­trant à quel point la Suède a aussi été un « ate­lier » d’idées et de réformes en tout genre dans cette période, que ce soit du point de vue de la réforme majeure des retraites, de la réforme de la fonc­tion publique d’État mais sur­tout de l’accent mis sur la gou­ver­nance décen­tra­li­sée des ser­vices sociaux et publics depuis le milieu des années 1980. On a ainsi assisté à une pro­li­fé­ra­tion d’expérimentations locales dans ces dif­fé­rents domaines avec des com­munes en pointe comme Stockholm à la fin des années 1990. Certes, d’autres partis poli­tiques ont joué un rôle dans ce pro­ces­sus, mais la social-démo­cra­tie a été partie pre­nante de ces expé­riences qui ont lar­ge­ment rema­nié les fron­tières entre public et privé en éten­dant la sphère du marché (école mais aussi hôpi­taux, trans­ports, poste, ser­vice de l’emploi, etc.). Ce phé­no­mène, assez mal connu de l’extérieur, tranche avec le main­tien d’une cen­tra­li­sa­tion et de contrôles plus impor­tants en Grande-Bretagne. Sans plon­ger dans une his­toire du nou­veau mana­ge­ment public, il y aurait là matière à contras­ter plus net­te­ment les options bri­tan­nique et sué­doise [6].

Le cha­pitre-épi­logue d’un livre qui fut écrit avant le début de la crise mon­diale de 2008 permet de prendre la mesure des chan­ge­ments et des nou­veaux défis qui sont inter­ve­nus en quelques années et qui ont rendu quelque peu désuets les débats sur la troi­sième voie. Cependant, l’horizon idéo­lo­gique ne semble pas très dégagé et on pour­rait penser cyni­que­ment que la social-démo­cra­tie ne donne pas trop de rai­sons d’espérer qu’elle est capable de four­nir de véri­tables réponses poli­tiques et sociales à la crise éco­no­mique et finan­cière et à ses effets bien réels. Jenny Andersson nous laisse donc un peu abrup­te­ment sur ce constat d’épuisement de la cri­tique du capi­ta­lisme, ce qui n’est pas une nou­veauté, si ce n’est que la crise contraint la plu­part des forces poli­tiques à prendre posi­tion sur le sujet, voire à prendre des mesures concrètes assez radi­cales. Il faudra bien sûr réflé­chir à nou­veaux frais à ce grand ren­ver­se­ment, ce que le pré­sent ouvrage ne pou­vait pas faire.

On res­sort fina­le­ment du livre avec l’impression d’un foi­son­ne­ment d’idées, très sti­mu­lant mais par­fois dif­fi­cile à suivre tant les pistes de réflexion ouvertes sont nom­breuses. Jenny Andersson réus­sit le tour de force qui consiste à tenir ensemble un bon nombre des fils de cette ana­lyse com­plexe à tra­vers deux pays qui ont été à la pointe des chan­ge­ments de la gauche de gou­ver­ne­ment. Elle par­vient aussi à rele­ver le double défi d’un livre d’analyse poli­tique qui est aussi un livre poli­tique au pre­mier sens du terme, sans pour autant faire de son opi­nion un baro­mètre. Nul doute que les sociaux-démo­crates sué­dois – peut-être plus que les tra­vaillistes bri­tan­niques –, fidèles en cela à une tra­di­tion qui accorde une place aux réflexions des sciences sociales, auront matière à débattre autour de cet ouvrage. Leur statut de parti d’opposition devrait les y inci­ter, d’autant plus dans une année élec­to­rale où ils se trouvent relé­gués dans l’opposition.

Aller plus loin

Sur La Vie des Idées : Antoine Colombani, « Où en est la social-démo­cra­tie ? », 14 sep­tembre 2009.

Documents joints

Le labo­ra­toire social-démo­crate (PDF – 210.1 ko)

par Yohann Aucante

Notes

[1] Le fait est suf­fi­sam­ment rare en France pour être sou­li­gné : en effet, en dehors des quelques lec­teurs de langue dans les dépar­te­ments de lettres et civi­li­sa­tions scan­di­naves, il n’y a à ma connais­sance pra­ti­que­ment jamais eu de recru­te­ment de res­sor­tis­sant de ces pays recruté en France sur une spé­cia­li­sa­tion nor­dique en sciences humaines et sociales. Si l’on ajoute que les cher­cheurs fran­çais qui se consacrent à ce domaine d’étude se comptent sur le doigt de la main, on aura une meilleure idée de la sin­gu­la­rité et de l’importance de ce recru­te­ment. Il existe par contre une école fran­çaise de renom pour ce qui concerne la lit­té­ra­ture et l’histoire médié­vale scan­di­nave. [2] Claude Lefort, La Complication. Retour sur le com­mu­nisme, Paris, Fayard, 1999. [3] C’était le cas d’une pré­cé­dente com­pa­rai­son d’un auteur sué­dois entre la gauche bri­tan­nique et sué­doise : Jonas Hinnfors sou­te­nait alors que les évo­lu­tions des années 1980-1990 n’étaient pas si radi­cales à la lumière des faveurs accor­dées depuis long­temps par l’idéologie social-démo­crate au marché et à ses pro­ta­go­nistes (Jonas Hinnfors, Reinterpreting Social-Democracy : A History of Stability in the British Labour Party and Swedish Social Democratic Party, Manchester, Manchester University Press, 2006). [4] Voir l’article de Robert Geyer, « Beyond the Third Way : the Science of Complexity and the Politics of Choice », British Journal of Politics and International Relations, vol. 5, n° 2, 2003, p. 237-257. [5] À ce propos, il existe un très inté­res­sant ouvrage de Peter Swenson, Capitalists against Markets. The Making of Labor Markets and Welfare States in the United States and Sweden, Oxford, Oxford University Press, 2002. [6] À ce sujet, voir le numéro 43 de la revue Critique inter­na­tio­nale que j’ai coor­donné en 2009.

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