Démocratie, entre dérives et recomposition

Le laboratoire bolivien

Perspectives

Par Mis en ligne le 01 février 2020

Dans le pay­sage contem­po­rain, la Bolivie a vu de nou­veaux mou­ve­ments se déve­lop­per paral­lè­le­ment aux orga­ni­sa­tions syn­di­cales pro­lé­ta­riennes qui ont occupé une place impor­tante au ving­tième siècle et qui se sont effon­drées dans les années 1980 sous l’assaut des poli­tiques néo­li­bé­rales. Les mou­ve­ments com­mu­nau­taires, qui ont rem­placé les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, dis­posent d’assises eth­niques et ter­ri­to­riales. Les popu­la­tions des bidon­villes se sont sou­le­vées lors d’immenses mobi­li­sa­tions, telles la « guerre du gaz » et la « guerre de l’eau ». Plus tard, elles ont même ren­versé des gou­ver­ne­ments. En octobre 2003, elles ont mené une véri­table insur­rec­tion à El Alto, un immense bidon­ville à côté de La Paz, pour reven­di­quer la natio­na­li­sa­tion du sec­teur des hydro­car­bures, l’arrêt des pri­va­ti­sa­tions, l’élection d’une assem­blée consti­tuante et la rédac­tion d’une nou­velle consti­tu­tion. Le Mouvement vers le socia­lisme (MAS) s’est défini comme l’expression élec­to­rale de ces mou­ve­ments ; il a rem­porté des vic­toires au niveau muni­ci­pal et au par­le­ment natio­nal ; enfin, avec l’élection d’Evo Morales, il a rem­porté la pré­si­dence de la République en 2006.

Les avan­cées

Après son élec­tion, le MAS a effec­tué des chan­ge­ments. Les res­sources en hydro­car­bures sont deve­nues la pro­priété du peuple. Un nou­veau sys­tème de fis­ca­lité et de rede­vances a fait passer la pro­por­tion des recettes de l’État issues des pro­fits des entre­prises trans­na­tio­nales de 18 à 70 %. D’autres sec­teurs, comme le trans­port, les com­mu­ni­ca­tions, les mines et les ser­vices de base ont été par­tiel­le­ment natio­na­li­sés. Les reve­nus tirés des indus­tries stra­té­giques sont mis au ser­vice de l’industrialisation, du déve­lop­pe­ment agri­cole, de la construc­tion de loge­ments et d’autres pro­grammes sociaux. Certes, l’économie reste très dépen­dante des expor­ta­tions de matières pre­mières non renou­ve­lables (80 % de la valeur des expor­ta­tions totales). Cependant, une ges­tion pru­dente a permis à la Bolivie de passer à tra­vers la chute récente du prix des res­sources natu­relles d’une manière plus effi­cace que celle du Venezuela. La dette externe ne repré­sente que 25 % du PIB, tandis que les réserves en devises ont aug­menté (50 % du PIB). Le taux de change entre le boli­viano, la mon­naie locale, et le dollar amé­ri­cain n’a presque pas bougé depuis 2012. Depuis 2005, le PIB a triplé, de même que le salaire mini­mum. Les trans­ferts finan­ciers vers les per­sonnes âgées, les enfants et les mères enceintes ont réduit les inéga­li­tés de reve­nus et la mor­ta­lité infan­tile et élevé la sco­la­ri­sa­tion. Cependant, la Bolivie reste un pays capi­ta­liste. Les petits entre­pre­neurs autoch­tones, les comer­ciantes popu­lares, sont insé­rés dans les inter­stices du capi­ta­lisme boli­vien et mon­dial. En somme, l’économie boli­vienne reste domi­née par le sec­teur privé[2] qui repré­sente 53 % du PIB, à peine un peu moins qu’en 2005. La pro­priété éta­ti­sée repré­sente 20 % de l’économie (14 % en 2005), le sec­teur privé étran­ger, 9 %. Pour leur part, les sec­teurs com­mu­nau­taire (6 %) et coopé­ra­tif (2 %) n’ont que la por­tion congrue.

L’enjeu démo­cra­tique

Tenant sa pro­messe, le gou­ver­ne­ment du MAS a entre­pris d’élaborer une nou­velle consti­tu­tion, qui a été rati­fiée par un réfé­ren­dum en 2009[3]. Celle-ci élar­git les formes démo­cra­tiques repré­sen­ta­tives et recon­naît les formes de la démo­cra­tie directe éta­blies dans les socié­tés autoch­tones et pay­sannes. Sur le plan tech­nique, la repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle faci­lite une plus grande par­ti­ci­pa­tion des partis au sein des légis­la­tures natio­nale et dépar­te­men­tales. Du point de vue de la démo­cra­tie directe, on a inté­gré l’idée de réfé­ren­dums grâce à des ini­tia­tives citoyennes. On a éga­le­ment reconnu le droit des nations autoch­tones de choi­sir leurs repré­sen­tants et repré­sen­tantes selon des usages et habi­tudes non par­ti­daires. Pour le MAS et ses par­ti­sans, dépas­ser le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas assez. Leur but, c’est le « socia­lisme com­mu­nau­taire », le buen vivir, le résul­tat d’une fusion entre la cos­mo­vi­sion autoch­tone et pay­sanne, phi­lo­so­phie et alter­na­tive civi­li­sa­tion­nelle, et le socia­lisme, forme d’organisation de la vie sociale qui permet la construc­tion de rap­ports sociaux en rup­ture avec ceux construits et repro­duits par le capi­tal.

Les rap­ports entre le gou­ver­ne­ment et les mou­ve­ments sociaux

La majo­rité des mou­ve­ments sociaux ont appuyé et conti­nuent d’appuyer le gou­ver­ne­ment du MAS. Mais ici et là, des luttes sur­gissent, qui cri­tiquent les détour­ne­ments de fonds par des lea­ders du MAS, un phé­no­mène pas tout à fait sur­pre­nant dans une société encore domi­née par le marché.

Parallèlement, le MAS demeure un parti enra­ciné dans le monde rural et peine à mobi­li­ser les popu­la­tions urbaines, majo­ri­taires en Bolivie. En tant que parti de gou­ver­ne­ment, il attire bon nombre d’opportunistes dans un contexte où l’économie reste domi­née par le tra­vail infor­mel et où les pos­si­bi­li­tés d’emploi offi­ciel dans les ins­ti­tu­tions, la fonc­tion publique et même les entre­prises sont limi­tées. Selon García Linera, la stra­té­gie du gou­ver­ne­ment s’inspire à la fois de Lénine et de Gramsci : c’est une « guerre de posi­tion », pro­lon­gée, cultu­relle et idéo­lo­gique qui, lors des moments déci­sifs du conflit de classe, peut se trans­for­mer en une « guerre de mou­ve­ment » et per­mettre l’instauration de nou­veaux rap­ports de classe et l’hégémonie d’un bloc social en émer­gence[4].

En 2008 jus­te­ment, un affron­te­ment est sur­venu entre le gou­ver­ne­ment et l’élite créole des plaines du Sud-Est, oppo­sée à la recon­nais­sance consti­tu­tion­nelle des droits autoch­tones. Au bout du compte, la mobi­li­sa­tion appuyée par l’intervention mili­taire orga­ni­sée par le gou­ver­ne­ment du MAS a été vic­to­rieuse. Pour le vice-pré­sident de la Bolivie, ce moment a consti­tué une rup­ture déci­sive et résolu le rap­port contra­dic­toire entre l’ancien État et le nouvel État plu­ri­na­tio­nal en émer­gence. En réa­lité, le gou­ver­ne­ment du MAS gou­verne à partir d’un com­pro­mis avec les élites, ce qui entrave le monde paysan et ses aspi­ra­tions com­mu­nau­taires. Ainsi les élites ont été incor­po­rées dans la stra­té­gie éco­no­mique du gou­ver­ne­ment, en dépit du dis­cours com­mu­nau­taire du MAS.

Richard Fidler[1] est Juriste retraité et mili­tant social et poli­tique de la région d’Ottawa


  1. Juriste retraité et mili­tant social et poli­tique de la région d’Ottawa.
  2. Carlos ArzeVargas et Javier Gómez, « Bolivia : ¿El “pro­ceso de cambio” nos conduce al Vivir Bien ? », dans Carlos Arze, Javier Gómez, Pablo Ospina et Victor Alvarez, Promesas en su labe­rinto. Cambios y conti­nui­dades en los gobier­nos pro­gre­sis­tas de América Latina, La Paz, IEE/CEDLA/CIM, 2013.
  3. Constitución Política del Estado de plu­ri­na­cio­nal de Bolivia, <www.harmonywithnatureun.org/content/documents/159Bolivia%20Consitucion.pdf>.
  4. Álvaro García Linera, « El pro­ceso boli­viano en clave regio­nal », La Migraña, n° 16, 2015, p. 12-23.

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