Réponse à l’article « Une femme nue pour dessert. Tripes & Caviar offre son ‘‘John Mike Pollock’’ sur corps féminin » 1

Le John Mike Pollock : art ou récupération marchande ?

Par , Mis en ligne le 17 février 2016

Marc_Desgrandchamps« L’histoire ne ces­sera de se répé­ter, les vain­queurs conti­nue­ront de mar­cher sur les cadavres des morts, mais dans ce cor­tège immé­mo­rial, l’artiste fait parler la vic­time et lui rend sa dignité. »2 L’art peut rendre la parole. Peut inté­grer le récit de l’altérité. Peut occu­per l’imaginaire en pro­po­sant une sorte de répa­ra­tion. L’art peut évi­dem­ment se dis­so­cier de ce désir de jus­tice. Depuis le 18e siècle, l’art ne répond plus ni aux mécènes ni à l’Église. L’art est libre. Il peut même se dis­so­cier de la beauté. Il est sorti du cadre (out­side the box comme nous le rap­pe­lait une réfé­rence à Jackson Pollock dans l’article Une femme nue pour des­sert3 ) pour exis­ter en ses propres lois, fonc­tion­ner selon les ter­ri­toires qu’il crée.

Art ou diver­tis­se­ment ?

Bernard Émond avan­çait dans une leçon de scé­na­ri­sa­tion : « Dis-moi ce que tu visionnes et je te dirai qui tu es »4 en par­lant des films, block­bus­ters et autres genres. Pour répondre à l’idée de l’art dans l’univers fil­mique, Émond pro­po­sait deux étapes : rup­ture avec soi et ren­contre avec autrui. S’il n’y a pas cette rup­ture, s’il n’y a qu’expression de soi (ce qui est à peu près sans inté­rêt), si les pro­ta­go­nistes ne repré­sentent qu’une enflure de soi, un dis­po­si­tif du même, nous sommes en pré­sence d’insigni­fiances où le diver­tis­se­ment dame le pion à l’art. Un diver­tis­se­ment qui, para­doxa­le­ment, loin de nous évader de nous-mêmes, nous y confine, nous y condamne.

Offre et demande à l’ère de la post­mo­der­nité

La manière « artis­tique » reven­di­quée par le trai­teur Jean-Michel Leblond nous semble donc bien loin de suf­fire aux cri­tères fixés par l’art. Le John Mike Pollock, pur diver­tis­se­ment ou si l’on pré­fère l’acte vivi­fiant de dres­ser sur un corps-cuisse fémi­nin (une dame consen­tante et payée pour l’occasion) une horde d’ingrédients en guise de des­sert répond à une demande selon les mots mêmes du chef pro­prié­taire de Tripes et Caviar. Une demande Dieu-client sans grande ori­gi­na­lité, faut-il le sou­li­gner, où dans l’exemple de per­for­mances chez Warner Brother, 90 % des tra­vailleurs de la boîte étaient mas­cu­lins. La porno-chic semble être une sorte de jusqu’au-boutisme selon Paul Ardenne, his­to­rien de l’art contem­po­rain. L’illusion d’un Versailles quo­ti­dien illus­trant la logique du malaise post-moderne, sans but et sans idéaux. Une culture de l’émotion qui rem­pla­ce­rait celle du sen­ti­ment. Validations de l’existence indi­vi­duée par le tandem attrac­tif-répul­sif, assez proche de l’animalité. Une vie qui n’a de sens que parce qu’elle dégaine aux limites du pré­ci­pice. Une déca­dence, dans ce cas-ci, sans grandes impli­ca­tions ni sur soi ni sur la société. Une mise en danger par le spec­tacle, seul. Le spec­tacle dans sa fonc­tion freu­dienne de subli­ma­tion.

L’image comme foca­li­sa­tion d’un réel exis­tant

Mais de subli­ma­tion de quoi au juste ? De l’appropriation du corps de la femme ? De sa mar­chan­di­sa­tion ? De sa dégus­ta­tion ? De sa diges­tion ? De sa dis­pa­ri­tion ? De sa fugue ? D’un manque de contrôle ? D’une jouis­sance refou­lée de rela­tion asy­mé­trique à la Gomeshi ? À la Aubut ? « C’est quelque chose qu’on fait le moins sou­vent pos­sible ; trop tout­ché pour le public qué­bé­cois » dixit le pro­prié­taire. Et pour­quoi je vous prie ? « Parce qu’on est quand même assez conser­va­teurs au Québec ». Conservatrice, cette société du Refus global ? Cette société des carrés rouges ? Et on se réclame de l’art ?
Marchandisation du corps, enfer­me­ment dans un patriar­cat débi­li­tant, manque d’imagination, appel à l’art alors qu’il s’agit d’un fade diver­tis­se­ment, post­mo­der­nisme déstruc­tu­rant et alié­nant : « Je fais cela, car je sais que ça va faire parler, je fais cela, car le Dieu-client l’a demandé. Amen. »

Sortir de la giclée

Lila Roussel trai­tant de la por­no­gra­phie fémi­nine et fémi­niste, dans le der­nier numéro des Nouveaux Cahiers du socia­lisme5, reven­di­que­rait peut-être un ter­ri­toire fémi­nin à des fins de décloi­son­ne­ment de l’imaginaire. De corps de femmes et d’hommes, pour dégus­ter trous nor­mands au nom­bril, au midi d’une soirée de « copines coquines » dans un uni­vers non mar­chand. Érotico mon amour dans un par­tage queer, sans rela­tion de pou­voir. Renversement du pou­voir serait peut-être à l’ordre du jour pour les auteur-es dont traite Ariane Bilodeau dans ce même numéro : le corps fémi­nin, outil de trans­gres­sion, de contes­ta­tion et de déco­lo­ni­sa­tion. Certes, dans cette optique, le corps de la femme ne serait pas un sous-plat, une table ou un sup­port de chair. « Ce corps en action poli­tique, ce corps en action fémi­niste, per­met­trait peut-être une prise de conscience col­lec­tive des oppres­sions et per­met­trait un éveil poli­tique. » Femmes autoch­tones dis­pa­rues, femmes en défi­cit de pou­voir poli­tique (27 % de femmes à l’Assemblée natio­nale), femmes confron­tées aux mesures aus­té­ri­taires du gou­ver­ne­ment Couillard. Art et poli­tique. L’imagination au pou­voir. Un souffle et une ins­pi­ra­tion.

À la recherche du ré-enchan­te­ment

Le diver­tis­se­ment est libre de nous enli­ser dans une pos­ture d’objet, de sur­face et de poupée gon­flable. L’art libre a aussi l’occasion de nous, genre humain, nous amener ailleurs, à l’image des dadas qui fête­ront leurs 100 ans. L’imaginaire peut offrir autre chose qu’une gastro socié­tale. L’heure nous semble davan­tage, à l’inspiration mutuelle.

Notes

1 Marie-Pier Frappier et Justine Daneau, « Une femme nue pour des­sert. Tripes & Caviar offre son ‘‘John Mike Pollock’’ sur corps fémi­nin », Le Devoir, 3 février 2016, <http://​www​.lede​voir​.com/​s​o​c​i​e​t​e​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​-​e​n​-​s​o​c​i​e​t​e​/​4​6​1​8​8​7​/​f​e​m​m​e​-​n​u​e​-​p​o​u​r​-​d​e​s​s​e​r​t​-​d​e​-​l​-​a​r​t​-​v​r​a​iment>
2 Georges Leroux, « Transfixion », dans Vladimir Velickovic, Montréal, Éd. De Mévius, 2015, p. 26.
3 Op. cit.
4 Bernard Émond, Une leçon de scé­na­ri­sa­tion, confé­rence donnée à l’Université de Montréal, 31 octobre 2014.
5 Nouveaux Cahiers du socia­lisme, Les ter­ri­toires de l’art, n° 15, février 2016.

Photo : peinture de Marc Desgrandchamps, sans titre, 2007 : http://​www​.gale​rie​zur​cher​.com/​e​x​h​i​b​i​t​i​o​n​s​/​m​a​r​c​-​d​e​s​g​r​a​n​d​c​h​a​m​p​s_268

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