Le futur de la biodiversité

Mis en ligne le 14 mai 2010

par Matthieu Calame [14-05-2010]

Les pré­oc­cu­pa­tions actuelles concer­nant la bio­di­ver­sité s’inscrivent dans une his­toire ancienne, qui court de Linné et Darwin jusqu’à l’Union inter­na­tio­nale pour la pro­tec­tion de la nature. Pour rele­ver des défis immenses, Patrick Blandin pro­pose de défi­nir une éthique de la bio­di­ver­sité, sus­cep­tible d’associer conser­va­tion des éco­sys­tèmes et gou­ver­nance mon­diale démo­cra­tique. Une pro­po­si­tion inté­res­sante mais pro­blé­ma­tique.

Recensé : Patrick Blandin, Biodiversité. L’avenir du vivant, Paris, Albin Michel, 2010, 264 p., 20 €

Est-il de plus grande consé­cra­tion pour un intel­lec­tuel que de créer un néo­lo­gisme et de le voir adop­ter à une vitesse ful­gu­rante ? Le mot « bio­di­ver­sité » fait partie de ces termes dont le sens est si immé­diat que l’on se demande com­ment l’on pou­vait penser notre monde sans lui. La bio­di­ver­sité ne fait désor­mais pas seule­ment partie du lan­gage, elle fait l’objet d’accords inter­na­tio­naux. Et pour­tant le terme est né en 1986 : c’est à l’occasion d’un forum de la National Academy of Sciences por­tant sur la « bio­lo­gi­cal diver­sity » que ses pro­mo­teurs, cher­chant un titre, optèrent pour la contrac­tion BioDiversity.

Naissance d’un concept

Les pré­oc­cu­pa­tions actuelles concer­nant la bio­di­ver­sité découlent de deux mou­ve­ments : l’étude et la clas­si­fi­ca­tion des êtres vivants du globe, d’une part, et la prise de conscience et l’étude des inter­dé­pen­dances entre les orga­nismes vivants, d’autre part.

C’est Linné (1707-1778) qui jette les base d’un inven­taire sys­té­ma­tique et rai­sonné des orga­nismes vivants. Ce tra­vail de clas­si­fi­ca­tion va s’enrichir et se com­plexi­fier au cours du temps. Si l’inventaire des mam­mi­fères, des oiseaux, des arbres ou des gra­mi­nées se révéla rela­ti­ve­ment simple (de par le nombre limité d’espèces et la dis­tinc­tion rela­ti­ve­ment aisée entre les espèces), il en est autre­ment des innom­brables espèces d’invertébrés. Non seule­ment leur nombre semble défier les moyens humains dis­po­nibles, mais la dis­tinc­tion des espèces entre elles se révèle sou­vent pro­blé­ma­tique. À partir de quel moment des popu­la­tions de papillons, par exemple, divergent-elles suf­fi­sam­ment pour être qua­li­fiées d’espèces dis­tinctes ? À l’heure actuelle, le nombre d’espèces demeure donc de l’ordre de la conjec­ture.

Dans le même temps émer­gea plus dis­tinc­te­ment la conscience des inter­ac­tions com­plexes de ces orga­nismes vivants au sein d’un même milieu. C’est en 1866 que le bio­lo­giste alle­mand Haeckel, lec­teur de Darwin, pro­pose le mot Ökologie. Vingt ans plus tard, en 1887, l’Américain Forbes, par­tant de l’étude d’un lac, uti­li­sera le mot « micro­cosme » pour qua­li­fier le subtil jeu d’interrelations entre les espèces. Au début du XXe siècle, Clements intro­duit la notion de « climax » comme état d’équilibre du micro­cosme, pré­senté pour la pre­mière fois comme un « super-orga­nisme ». En 1935, l’Anglais Tanley pro­pose le terme « éco­sys­tème », qui ren­contre des concur­rents (« holo­cé­nose » ou « bio­sys­tème »). Il finira tou­te­fois par s’imposer, com­plété par les termes de bio­tope (le milieu phy­sique) et de bio­cé­nose. Biotope et bio­cé­nose forment donc l’écosystème.

Les grandes notions sont alors en place pour appré­hen­der les orga­nismes vivants dans leurs inter­ac­tions entre eux et avec le milieu phy­sico-chi­mique. Sans doute n’a-t-on pas attendu les mots pour per­ce­voir cette réa­lité, et nom­breux ont été le cher­cheurs aca­dé­miques ou les curieux qui furent des « mon­sieur Jourdain ». Mais c’est grâce à l’émergence de ces mots-concepts que se consti­tuent une dis­ci­pline et une com­mu­nauté.

À partir de Lamarck et de Darwin se géné­ra­lise l’idée que cette bio­di­ver­sité et les éco­sys­tèmes qu’elle forme sont les fruits d’une longue évo­lu­tion, dans une co-adap­ta­tion dyna­mique des espèces entre elles. Cette évo­lu­tion est d’ailleurs mar­quée par l’histoire géo­lo­gique de la pla­nète. La dérive des conti­nents, la baisse ou la hausse du niveau des mers, la for­ma­tion des océans ou le sur­gis­se­ment d’une chaîne mon­ta­gneuse ont puis­sam­ment contri­bué à isoler les espèces, condui­sant à les faire diver­ger ou, au contraire, à relier des mondes préa­la­ble­ment sépa­rés.

L’histoire de la bio­di­ver­sité a été ponc­tuée par des « grandes extinc­tions » dont l’ampleur et les causes res­tent sou­vent mal élu­ci­dées. Éruptions mas­sives ? Météorites ? Changements cli­ma­tiques liés aux cycles solaires ? Quoi qu’il en soit, ces extinc­tions furent des pro­ces­sus lents, de l’ordre de plu­sieurs dizaines de mil­liers d’années. C’est pour­quoi Patrick Blandin réfute l’utilisation du terme de « sixième extinc­tion » pour dési­gner le pro­ces­sus actuel de dimi­nu­tion rapide de la bio­di­ver­sité. D’une part, ce der­nier est incroya­ble­ment plus rapide et, d’autre part, l’homme en est la cause (p. 143).

Wilderness, Fontainebleau et la fonc­tion­na­lité des éco­sys­tèmes

Les pré­oc­cu­pa­tions modernes en matière de bio­di­ver­sité et de pro­tec­tion de la nature se sont nour­ries de trois mou­ve­ments. Le pre­mier est par­ti­cu­liè­re­ment fort aux États-Unis. Il s’agit des défen­seurs de la « wil­der­ness », une nature intacte où l’homme peut venir se res­sour­cer et qui don­nera nais­sance aux parcs natu­rels.

« La pré­ser­va­tion des espaces natu­rels, pour les États-Unis de la fin du XIXe siècle, avait une claire fina­lité. Il s’agissait d’offrir au public la pos­si­bi­lité de contem­pler la splen­deur d’espaces encore sau­vages. Les pen­seurs « trans­cen­dan­ta­listes » comme Ralph Waldo Emerson, qui publia en 1836 un livre inti­tulé Nature, et Henry David Thoreau, qui avait expé­ri­menté pen­dant deux ans une vie proche de la nature, eurent une grande influence dans le déve­lop­pe­ment d’une « culture de la wil­der­ness ». Le trans­cen­dan­ta­lisme, cou­rant de pensée à la fois roman­tique et reli­gieux, consi­dé­rait la nature sau­vage comme une entité divine, avec laquelle l’homme, pour retrou­ver son unité spi­ri­tuelle, devait vivre une fusion impli­quant tous les sens » (p. 153).

Ce cou­rant a même reçu l’appui des com­pa­gnies de chemin de fer ! Elles ont immé­dia­te­ment vu l’intérêt du déve­lop­pe­ment d’un tou­risme de nature. Ce cou­rant prô­nera par la suite la pré­ser­va­tion.

En France, la mobi­li­sa­tion des artistes autour de la pro­tec­tion de la forêt de Fontainebleau a été un puis­sant moteur de déve­lop­pe­ment d’un cou­rant visant à pro­té­ger les espaces natu­rels. Mais, d’emblée, la ques­tion de la place de l’homme dans cette ges­tion s’est posée. Il s’agissait plus d’espaces pay­sa­gers que de wil­der­ness. Dans ce mou­ve­ment, les espaces natu­rels et la bio­di­ver­sité se trouvent patri­mo­nia­li­sés.

Le troi­sième cou­rant met l’accent sur les enjeux de conser­va­tion des res­sources natu­relles. Il sou­ligne les effets sur les socié­tés de la dégra­da­tion de l’environnement. « Pour [Pichot, en 1909], la conser­va­tion de la nature, et plus pré­ci­sé­ment des res­sources natu­relles, était au ser­vice du bien public » (p. 165). Elle devait en par­ti­cu­lier contri­buer au déve­lop­pe­ment éco­no­mique, en res­pec­tant les res­sources et leur pos­si­bi­lité de renou­vel­le­ment. On croi­rait lire le rap­port Bruntland de 1987 sur le déve­lop­pe­ment durable !

Ces trois cou­rants qui s’affrontent dans les col­loques, essen­tiel­le­ment autour de l’opposition entre pré­ser­va­tion et conser­va­tion, par­ti­cipent, chacun à sa manière, au déve­lop­pe­ment d’une conscience inter­na­tio­nale qui finira par porter ses fruits. À Fontainebleau, le 5 octobre 1948, les repré­sen­tants de 18 gou­ver­ne­ments, de 7 orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales et de 107 orga­nismes publics et orga­ni­sa­tions diverses adoptent la consti­tu­tion de l’Union inter­na­tio­nale pour la pro­tec­tion de la nature, UIPN. Aujourd’hui, l’Union ras­semble 90 États, 120 ins­ti­tu­tions publiques, 91 orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales et plus de 800 ONG natio­nales (p. 170). Avec l’UIPN, la com­mu­nauté inter­na­tio­nale se dote donc d’une ins­ti­tu­tion de négo­cia­tion et de régu­la­tion. La consti­tu­tion de cette ins­tance n’a bien sûr pas épuisé le débat entre les dif­fé­rentes approches.

Une éthique et une conser­va­tion évo­lu­tion­niste ?

Patrick Blandin pro­pose de refor­mu­ler le pro­blème et de fonder la conser­va­tion de la bio­di­ver­sité sur une pers­pec­tive évo­lu­tion­niste. Il pro­pose d’abord de recher­cher une éthique, sys­tème de valeurs qui se fon­de­rait sur la recon­nais­sance du pro­ces­sus évo­lu­tif. Dans cette optique, la conser­va­tion de la nature n’est pas une opé­ra­tion de muséo­lo­gie visant à figer le passé, mais le main­tien, voire l’amélioration des stra­té­gies adap­ta­tives des sys­tèmes éco­lo­giques : « Conserver la nature, c’est lui conser­ver ses poten­tia­li­tés évo­lu­tives » (p. 239).

Cette pos­ture induit deux chan­ge­ments d’attitude. D’un point de vue scien­ti­fique, tout d’abord, les éco­lo­gistes doivent se placer dans une pers­pec­tive his­to­rique et tenter de recons­ti­tuer la « tra­jec­toire » éco­lo­gique d’un ter­ri­toire, en remon­tant le temps aussi loin que néces­saire. L’examen d’un éco­sys­tème doit se faire dans le cadre du long terme. Quant à la pers­pec­tive sociale,

« tout n’est pas éco­lo­gi­que­ment pos­sible, certes, mais la marge de manœuvre est grande. La nature ne s’imposant plus, il va fal­loir la dési­rer. La bio­di­ver­sité devient partie des pro­jets des socié­tés : elle doit être voulue. […] L’objectif, pour une société locale, c’est de pilo­ter sys­tèmes éco­lo­giques et bio­di­ver­sité en fonc­tion du projet de vie qu’elle a construit » (p. 244).

Mais, la bio­sphère étant une, toute déci­sion locale peut avoir des consé­quences pla­né­taires ; elle doit donc revê­tir un esprit de soli­da­rité à l’échelle mon­diale. Finalement, la conser­va­tion de la nature est un projet démo­cra­tique, tant au niveau local que mon­dial.

La bio­di­ver­sité, ferment d’une gou­ver­nance mon­diale démo­cra­tique ?

La pers­pec­tive de Patrick Blandin a de quoi séduire. Version géo­po­li­tique de l’« effet papillon » ? La conser­va­tion de la bio­di­ver­sité devien­dra-t-elle le vec­teur de la démo­cra­ti­sa­tion de la gou­ver­nance mon­diale ? Malheureusement, l’exemple récent des négo­cia­tions sur le thon rouge, qui a vu le Japon s’opposer avec succès à son clas­se­ment comme espèce pro­té­gée, n’est pas sans nour­rir un pes­si­misme pru­dent. Que la bio­di­ver­sité soit, indé­pen­dam­ment de sa valeur éthique, indis­pen­sable à l’homme ne garan­tit rien quant à la capa­cité de ce der­nier à la sau­ve­gar­der. Après moi, le déluge !

Toutefois, la popu­la­rité de la ques­tion de la bio­di­ver­sité, auquel le livre de Patrick Blandin par­ti­cipe, pro­gresse de jour en jour. Au-delà même des essais et des livres qui s’adressent à un public res­treint, la géné­ra­li­sa­tion des films docu­men­taires, mais aussi des fic­tions (comme Avatar), consti­tue une sérieuse raison d’espérer. Il n’en reste pas moins que la thèse de Patrick Blandin – une approche évo­lu­tion­niste de la bio­di­ver­sité –, fort satis­fai­sante sur le plan concep­tuel, ne four­nit pas encore des clés de ges­tion et de négo­cia­tion très sûres. Que faut-il conser­ver ? Pourquoi ? Comment se par­tagent les coûts et les divi­dendes de la conser­va­tion ? Sur quelle base ?

Autant de ques­tions qui res­tent en sus­pens. D’ailleurs, les témoi­gnages qui accom­pagnent la réflexion de Blandin, pour riches qu’ils soient d’un point de vue éco­lo­giste, ne par­viennent pas à déga­ger des prin­cipes géné­raux de ges­tion, même si le livre débute avec beau­coup d’humour sur l’aventure du « Pique-brune », alias osmo­derma ere­mita, un sca­ra­bée qui bloqua pen­dant six ans la construc­tion d’une auto­route dans la Sarthe. Il est vrai qu’une direc­tive euro­péenne en avait fait une espèce prio­ri­taire dont l’habitat devait être pro­tégé ! Mais, pour de nom­breuses espèces, on n’en est pas là. L’articulation locale et glo­bale de la ges­tion de la bio­di­ver­sité en est encore à ses bal­bu­tie­ments. Le chemin reste long.

Documents joints

Le futur de la bio­di­ver­sité (PDF – 219.9 ko)

par Matthieu Calame

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