LE FOULARD QUI SÈME LA ZIZANIE À GAUCHE Si la religion est « l’opium du peuple », elle est aussi « le soupir des opprimés »

Mis en ligne le 21 février 2010

par ALI Tariq

Excusez un obser­va­teur exté­rieur, athée convaincu de sur­croît, qui en lisant les récents com­men­taires de la presse fran­çaise sur Ilhem Moussaid, la can­di­date du NPA à Avignon coif­fée d’un fou­lard, a eu le sen­ti­ment qu’il y avait quelque chose de pourri dans la poli­tique cultu­relle fran­çaise. Reprenons.

A l’évidence, Ilhem est d’accord avec un pro­gramme qui défend l’avortement, la contra­cep­tion, etc., c’est-à-dire le droit d’une femme à déci­der de sa vie en toute liberté. Mais elle n’a pas le droit de choi­sir ce qu’elle porte sur la tête. C’est très surprenant.

Aucun pré­cepte cora­nique n’est en cause. Le Livre dit : « Qu’elles ramènent sur elles leurs voiles et dis­si­mulent leur beauté. » Un mes­sage cora­nique qui peut être inter­prété de dif­fé­rentes manières. D’ailleurs, il est contourné par les nom­breuses Egyptiennes coif­fées de fou­lards mais mou­lées dans des jeans que l’on croise au Caire. Ce sont les tra­di­tions patriar­cales et cultu­relles qui sont en jeu, et elles varient d’une géné­ra­tion à l’autre. Rejeter les gens dans leur ghetto n’est d’aucun inté­rêt pour per­sonne. J’ai grandi dans une famille com­mu­niste à Lahore. Ma mère n’a jamais porté le fou­lard. Dans les années 1950, elle avait fondé un groupe fémi­niste qui tra­vaillait avec des femmes des classes popu­laires. Bien des femmes de dif­fé­rentes par­ties du monde, musul­manes ou non, vous racon­te­ront des his­toires similaires.

Les Algériennes qui lut­tèrent dans la résis­tance contre le colo­nia­lisme répu­bli­cain fran­çais le firent au nom de l’anti-impérialisme. Certaines étaient voi­lées, d’autres non. Cela ne modi­fia ni leur façon de lutter ni les méthodes uti­li­sées par les Français pour les tor­tu­rer. Peut-être leurs bour­reaux auraient-ils dû se mon­trer plus bru­taux avec les résis­tantes voi­lées afin que leur pro­gé­ni­ture s’intègre mieux dans la République ?

En 1968-1969, des étu­diants pakis­ta­nais, des ouvriers, des employés et des femmes – dont des pros­ti­tuées – se sont battus pen­dant trois mois contre la dic­ta­ture mili­taire. Et ils ont gagné. Ce fut l’unique vic­toire au cours de ces années-là. Les groupes reli­gieux, qui sou­te­naient les mili­taires, ont été isolés et défaits. Et de nom­breuses étu­diantes qui se bat­taient avec nous por­taient le fou­lard et scan­daient des slo­gans contre le Jamaat-e-Islami. Avons-nous manqué à nos devoirs en accep­tant qu’elles par­ti­cipent aux mani­fes­ta­tions sans ôter leur fou­lard ? Pour des rai­sons esthé­tiques, j’aurais pré­féré qu’elles aillent tête nue, mais en ce qui concer­nait notre combat cela ne chan­geait rien.

La colère qu’a sou­le­vée Ilhem Moussaid est dépla­cée. Elle devrait être diri­gée contre les res­pon­sables du mil­lion de morts en Irak, du siège inin­ter­rompu de Gaza par Israël et l’Egypte, du meurtre d’innocents en Afghanistan, des attaques de drones amé­ri­cains au Pakistan, de l’exploitation bru­tale d’Haïti, etc. On se demande quelle est la cause de cette fureur dévoyée.

Il y a quelques années, j’ai remar­qué qu’en France les mani­fes­ta­tions contre la guerre en Irak étaient quasi inexis­tantes com­paré au reste de l’Europe de l’Ouest. Je refuse de l’expliquer par la prise de posi­tion de Jacques Chirac contre cette guerre. Fondamentalement, il s’agit d’un pro­blème d’islamophobie : une into­lé­rance crois­sante à l’Autre dans la société fran­çaise, qui n’est pas sans rap­pe­ler l’attitude des Français envers les juifs au cours du XIXe siècle, et sur­tout au début du XXe.

Plus tard, c’est le confor­misme ambiant qui expli­quait la popu­la­rité de Vichy pen­dant les pre­mières années de la guerre. Les isla­mo­phobes et les anti­sé­mites ont beau­coup de choses en commun. Les dif­fé­rences cultu­relles ou de « civi­li­sa­tion » sont mises en évi­dence afin de sanc­tion­ner les com­mu­nau­tés d’immigrés en Europe. Mais les immi­grés et les pays où ils émigrent ne se res­semblent pas. Prenez les Etats-Unis. Voilà un ter­ri­toire peuplé d’immigrés dont un bon nombre, à partir du XVIIe siècle, étaient des pro­tes­tants fon­da­men­ta­listes, et qui, depuis lors, dépend de l’immigration.

Dans la plu­part des pays d’Europe de l’Ouest, la pre­mière grande vague d’immigration pro­ve­nait des anciennes colo­nies. En Grande-Bretagne, les immi­grés venaient des îles caraïbes et de l’Asie du Sud, et en France, du Maghreb. Sans renon­cer à leur iden­tité, ils se sont inté­grés de dif­fé­rentes façons et à dif­fé­rents niveaux. Les Asiatiques du Sud, prin­ci­pa­le­ment des pay­sans mais aussi des ouvriers, n’ont pas été très bien trai­tés par les syndicats.

Malgré cela, des ouvriers immi­grés de l’Asie du Sud ont mené des luttes mémo­rables pour le syn­di­ca­lisme. Les Indiens, en par­ti­cu­lier, venaient d’une culture très poli­ti­sée, où le com­mu­nisme était bien repré­senté, et ils appor­tèrent leur expé­rience en Grande-Bretagne. Les Pakistanais, moins poli­ti­sés, ten­daient à repro­duire des groupes reflé­tant la loyauté aux clans de leurs vil­lages ou de leurs villes d’origine.

Les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments bri­tan­niques encou­ra­gèrent la reli­gion en récla­mant des mol­lahs, afin que les immi­grés soient tenus à l’écart des cou­rants racistes de la classe ouvrière pen­dant les années 1960 et 1970. En France, ce fut l’intégration forcée. On ensei­gnait à chacun qu’il avait les mêmes droits que n’importe quel autre citoyen, ce qui était démenti par les faits. Ce sont des besoins maté­riels et un désir de vivre mieux qui ont ali­menté la colère, non les croyances religieuses.

Pendant les émeutes de ban­lieues en 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, tout comme les ultras dans les romans de Stendhal, parla de « racaille ». J’ai sou­vent fait remar­quer, au grand dam de cer­tains gau­chistes, que les gamins qui s’étaient révol­tés avaient inté­gré le meilleur des tra­di­tions fran­çaises : 1789, 1793, 1848, 1871, 1968. Quand l’oppression est deve­nue into­lé­rable, les jeunes ont barré les routes et se sont atta­qués à la pro­priété. Ce sont les pri­va­tions, pas la foi, qui sont à l’origine de leur colère.

Combien de citoyens occi­den­taux ont une idée pré­cise de ce que fut réel­le­ment la période des Lumières ? Les phi­lo­sophes fran­çais ont sans nul doute fait pro­gres­ser l’humanité en ne recon­nais­sant aucune auto­rité exté­rieure, mais il y avait une face plus sombre. Voltaire : « Les Blancs sont supé­rieurs à ces Nègres, comme les Nègres le sont aux singes. » Hume : « En Jamaïque, ils parlent d’un Nègre qui serait un homme érudit ; mais il est pro­bable qu’il est admiré pour de faibles talents, comme un per­ro­quet qui pro­nonce quelques mots clai­re­ment. » Et ce ne sont pas les exemples du même ton­neau qui manquent chez leurs amis pen­seurs. C’est cet aspect des Lumières qui me semble le mieux accordé aux délires isla­mo­phobes de cer­tains médias du monde globalisé.

Marx a bien écrit que la reli­gion était « l’opium du peuple », mais la phrase qui suit, où il la qua­li­fie de « soupir des oppri­més », est le plus sou­vent oubliée. Elle explique en partie la montée de la reli­gio­sité dans chaque com­mu­nauté depuis l’effondrement du com­mu­nisme. Les parents des jeunes nor­ma­liens qui se ras­semblent pour célé­brer la messe sont hor­ri­fiés. Mes amies du monde musul­man se plaignent que leurs filles portent le fou­lard pour pro­tes­ter contre les normes fami­liales. Il en a tou­jours été ainsi.

Tariq Ali

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